En bref. La Fondation de France a collecté 44,4 millions d’euros après le cyclone Chido, qui a frappé Mayotte le 14 décembre 2024, un record pour l’organisation. Au 15 mai 2026, 25 millions étaient engagés sur 311 initiatives, dont 7,2 millions seulement pour la reconstruction du bâti, soit 16 % des dons. Pour un habitant, l’aide privée ne remplace ni l’assurance ni le droit commun, elle paie l’appoint : l’écart reste à sa charge.
Six semaines avant le deuxième anniversaire de la catastrophe, le compte des dons mérite d’être fait froidement. 44,4 millions d’euros collectés, c’est la plus grosse somme jamais réunie par la Fondation de France. La générosité française est une chose. Ce que ce total dit de la reconstruction de Mayotte en est une autre.
- Ce que les 44,4 millions sont devenus
- Le bâti bute sur le foncier et l’assurance
- 44,4 millions face aux milliards de l’État
- Le don comme pouvoir
- Ce qui reste incertain
Ce que les 44,4 millions sont devenus
Les chiffres sont ceux de la Fondation elle-même. Dans son point d’étape du 28 mai 2026, elle indique que près de 25 millions d’euros ont été consacrés au soutien de 311 initiatives sur l’ensemble du territoire, dont 7,2 millions dédiés à la reconstruction. Six mois plus tôt, son communiqué du 12 décembre 2025 annonçait 19 millions engagés sur 238 initiatives.
Deux lecture possibles. La première : la machine tourne, 6 millions de plus engagés et 73 projets de plus en six mois, soit environ 82 000 euros par initiative. La seconde : sur 44,4 millions, 7,2 millions vont au bâti, c’est-à-dire 16 % du total, et 19,4 millions ne sont toujours pas engagés au 15 mai. La Fondation parle d’argent « engagé », ce qui n’est pas de l’argent versé ni des murs montés.
Le bâti bute sur le foncier et l’assurance
La Fondation nomme elle-même les obstacles : questions foncières, propriétés incertaines, difficultés d’accès aux dispositifs de droit commun, nécessité de prioriser les habitats les plus fragilisés. Mayotte vit sur un foncier largement sans titre, et l’habitat précaire représente près de 40 % des logements de l’archipel. Reconstruire suppose donc de résoudre un droit avant de couler du béton.
Le reportage de France 24, un an après, montre le mécanisme concret. Une habitante assurée constate 200 000 euros d’écart entre le devis des artisans et l’offre de son assureur : ses travaux n’ont pas commencé. À Koungou, le retard d’indemnisation bloque la reconstruction d’écoles, et des enfants n’ont classe que trois fois trois heures par semaine. Le CAUE de Mayotte, financé par les dons, a diagnostiqué près de 200 établissements publics dans huit communes du Sud. Voilà où passe l’argent privé : dans l’expertise qui permet d’ouvrir un chantier que le droit commun n’ouvre pas.
44,4 millions face aux milliards de l’État
Il faut remettre les ordres de grandeur. Selon France 24, l’État a engagé 1 milliard d’euros à Mayotte en un an, et le plan de reconstruction d’urgence voté en février prévoit près de 4 milliards sur six ans, adossés à un fonds d’amorçage de 200 millions. Les 44,4 millions des donateurs représentent donc 4,4 % d’une seule année d’engagement public.
Le don privé ne reconstruit pas un territoire. Il finance ce que les guichets publics et les assureurs laissent à découvert, projet par projet.
Les 44,4 millions de dons au 15 mai 2026, en millions d’euros. Source : Fondation de France, point d’étape du 28 mai 2026.
Cadrage : reportage de France 24, un an après Chido. Il ne parle pas des comptes de la Fondation ; il montre ce que ces comptes laissent intact, une maison assurée non reconstruite et des écoles fermées. Regardez l’écart de 200 000 euros entre devis et indemnisation.
Le don comme pouvoir
Une fondation privée qui collecte 44,4 millions ne se contente pas de transmettre : elle choisit. Elle sélectionne les 311 porteurs, majoritairement associatifs, fixe des priorités, arbitre entre l’eau, l’école, la santé mentale et le bâti. Le donateur, lui, ne décide plus rien après son virement. C’est le mécanisme décrit par la baisse des dons de 18 euros : quand la confiance dans l’intercesseur baisse, le flux se tarit, même quand le besoin augmente.
Ma lecture, et ce n’est pas un fait : ce dispositif rend service et il déplace du pouvoir. L’argent privé arrive là où l’assurance et le droit commun ne vont pas, et il légitime leur absence au lieu de la corriger. Mayotte cumule déjà les symptômes : la fibre déployée dans 5 communes sur 17, un département qui absorbe des demandes d’asile sans moyens.
Garde-fou : aucun document ne montre de détournement, et un intérêt identifié n’est pas une intention. La Fondation publie ses comptes et ses bénéficiaires. Ce que je constate est plus banal et plus dérangeant : un territoire français dépend, pour son bâti public, de la générosité privée et de l’expertise qu’elle finance.
Ce qui reste incertain
Trois réserves. La répartition complète, commune par commune et par nature de dépense, n’est pas publiée : on ne sait pas combien de logements sont sortis de terre grâce aux dons. « Engagé » ne signifie pas « versé », et l’écart entre les deux n’est pas documenté. Enfin, la part reconstruction peut progresser : les 7,2 millions sont une photo au 15 mai 2026, pas un plafond. Ce qui est établi, c’est qu’un an et demi après, la moitié des dons n’était pas encore engagée et un sixième seulement visait le bâti.
Notre lecture. Le problème n’est pas que les Français donnent mal, il est qu’un territoire de la République ait besoin d’un appel à dons pour reconstruire des écoles. 44,4 millions, c’est 4,4 % de ce que l’État dit avoir engagé en un an : la générosité privée n’est pas un financement, c’est un pansement sur une défaillance d’assurance et de droit commun. Tant que le foncier mahorais restera sans titre, aucun don ne remplacera un permis de construire.
À retenir
- Dons collectés après Chido : 44,4 millions d’euros, record de la Fondation de France.
- Engagé au 15 mai 2026 : 25 millions sur 311 initiatives, dont 7,2 millions pour la reconstruction, soit 16 % des dons.
- Non engagé à cette date : 19,4 millions.
- État : 1 milliard engagé en un an, près de 4 milliards annoncés sur six ans.
Reste une question, et elle vaut mieux que le total des dons : qui paie l’écart de 200 000 euros entre le devis et l’assurance ? Aujourd’hui, la réponse est le propriétaire, ou personne, et la maison reste ouverte au vent.



