L’Insee publie une page de chiffres sans commentaire moral : en 2023, 30 % des enfants mineurs vivant en famille résident avec un seul de leurs parents, contre 28 % en 2018. Derrière ce pourcentage, une fonction très ancienne change de porteur. Elle consistait à relier un enfant à une ligne venue avant lui, et à garantir que quelqu’un répondrait de lui. Dans près d’un tiers des cas, cette fonction repose désormais sur un seul adulte. La question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal. Elle est de savoir ce qui tient quand la verticalité s’affaisse, et ce qui vient occuper la place laissée vide.
1. Un chiffre, et ce qu’il ne raconte pas
La page de l’Insee donne la répartition complète : 66,8 % des enfants mineurs vivent dans une famille dite traditionnelle, 22,8 % dans une famille monoparentale, le reste dans une famille recomposée. La hausse est lente : deux points en cinq ans sur les enfants vivant avec un seul parent. Deux points, ce n’est pas une rupture. L’information décisive n’est donc pas dans la pente, elle est dans le niveau atteint et dans ce que ce niveau implique.
« Au total, 30 % des enfants résident avec un seul de leurs parents, légèrement plus qu’en 2018. »
Insee Première n° 2032
Une famille monoparentale n’est pas une famille diminuée, et il faut le dire nettement avant d’aller plus loin. C’est une famille où une seule personne exerce, en plus de son métier et de sa vie propre, l’ensemble des fonctions symboliques que deux adultes se partageaient autrefois : nommer, interdire, consoler, transmettre, répondre de. Ce cumul est un fait de structure. Il n’est pas un jugement porté sur les personnes qui le vivent, et il ne dit rien de leur valeur éducative.
Mais un fait de structure a des effets mesurables, et c’est là que le sujet devient sérieux.
2. La verticalité n’est pas la domination
Le mot fait peur, et cette peur a des raisons historiques précises. La verticalité a servi à justifier l’arbitraire, la place héritée, le droit du plus fort, la soumission présentée comme nature. Il faut donc séparer deux choses que la langue confond constamment, parce que tout le reste de l’analyse en dépend.
La domination est un rapport de force : quelqu’un gagne, quelqu’un perd, et le gain de l’un se paie du perdre de l’autre. La verticalité est un axe de transmission : quelque chose vient d’avant, passe par quelqu’un, et continue après lui. Un adulte qui apprend à un enfant à tenir un outil, à couper droit, à finir ce qu’il commence, n’exerce aucune domination. Il exerce une fonction, et cette fonction a une particularité : elle produit chez l’enfant quelque chose que l’enfant ne pouvait pas produire seul.
Le latin le dit mieux que le français. Auctoritas ne signifie pas le pouvoir de commander mais la capacité de faire croître. L’autorité est ce qui augmente celui qui la reçoit, non ce qui le diminue. Une institution qui ne fait plus grandir personne a gardé le vocabulaire de l’autorité et perdu sa fonction. C’est très exactement ce que décrit l’expression « crise de l’autorité » : non pas un refus d’obéir, mais une stérilité devenant visible.
3. Quatre colonnes, une même fissure
La thèse de cet article tient en une phrase : les structures de transmission verticale se sont affaissées, et le besoin qu’elles servaient, lui, n’a pas disparu. Quatre institutions portaient ce rôle en France, et chacune le portait par une fonction distincte.
La famille portait la nomination : elle donnait un nom, une place, une histoire, et elle inscrivait l’enfant dans une dette qu’il n’avait pas contractée. L’école portait la limite : elle opposait à l’enfant une règle qui ne cédait pas à ses désirs, et c’est précisément pour cela qu’elle instruisait. L’Église portait la promesse : elle disait que la vie présente n’épuisait pas le sens de la vie. L’État portait la garantie : il répondait de ce qui était commun, et son autorité se reconnaissait à ce qu’il tenait ses propres règles.
Ces quatre colonnes ne se sont pas effondrées par un complot, et aucune n’a été détruite par décret. Elles se sont vidées par un mouvement que l’on peut décrire sans accuser personne : la fonction qu’elles remplissaient a été remplacée par des services. La famille transmettait, elle est devenue un lieu de gestion du temps et des affects. L’école instruisait, elle est devenue un lieu d’évaluation de compétences et d’accompagnement de l’élève. L’État garantissait, il est devenu un prestataire de droits individuels à arbitrer. À chaque fois, quelque chose de réel a été gagné : moins de violence, plus de recours, plus de protection. Et quelque chose de réel a été perdu : la possibilité d’être repris par plus grand que soi.
4. Le mécanisme : la fonction se vide, le besoin reste
Voilà le point que la plupart des analyses manquent. On discute sans fin pour savoir si l’affaiblissement est un progrès ou une décadence, et l’on oublie de regarder ce qui vient à la place. Car une fonction symbolique ne s’évapore pas : quand la structure qui la portait se retire, la demande demeure et cherche un autre fournisseur.
Cette demande se reporte aujourd’hui sur trois offreurs, et il suffit de les nommer pour les reconnaître. Le premier est le marché : accompagnement personnel, coaching, développement personnel, stages de ressourcement. Il vend ce que la famille ne fournit plus, et il le vend à l’unité, à la séance, sans dette et sans durée. Le second est le réseau horizontal : le groupe de pairs, qui valide, soutient, confirme l’identité, mais qui ne peut pas transmettre puisqu’il est du même âge et du même monde. Le troisième est le dispositif technique : la plateforme qui propose, trie et confirme, et qui exerce une autorité d’autant plus efficace qu’elle ne réclame à personne de répondre de ce qu’elle propose.
Un offreur de verticalité se reconnaît à trois traits, et ces trois traits permettent de trier sans se tromper. Il dure plus longtemps que la personne qu’il forme. Il engage la responsabilité de celui qui transmet, qui doit répondre de son acte. Et il impose une limite qui ne se négocie pas au cas par cas. Le marché échoue sur le premier point, le réseau sur le deuxième, la plateforme sur le troisième.
On comprend alors pourquoi les sociétés qui affaissent leurs verticalités ne deviennent pas horizontales : elles deviennent verticales autrement, et souvent sans responsabilité. La place laissée vide n’est jamais vide longtemps.
5. Un exemple : ce que coûte un cumul
Revenons au cas le plus fréquent, celui de la famille monoparentale, et regardons non pas la forme mais la charge. La même personne doit assurer la nomination, la limite, la promesse et la garantie pratique, tout en assurant le revenu. Le résultat économique est documenté : en 2023, quand la personne de référence du ménage a moins de 65 ans, plus d’une famille monoparentale sur trois vit sous le seuil de pauvreté monétaire, soit 34,3 %, contre 31,4 % en 2022.
« En 2023, le taux de pauvreté des familles monoparentales s’élève à 34,3 %. Il était de 31,4 % en 2022. »
Insee Première, niveau de vie et pauvreté en 2023
Ce chiffre ne dit pas que ces familles éduquent moins bien. Il dit que la verticalité, quand elle est portée par une seule personne, s’exerce sous contrainte de temps et d’argent, et que la contrainte se répercute sur la fonction. Un adulte épuisé par deux journées de travail n’a plus la disponibilité pour tenir la limite qui structure, ni pour raconter l’histoire qui relie. Ce n’est pas une faute morale : c’est une arithmétique de disponibilité.
Et c’est ici que la société intervient, en général par un dispositif. Le dispositif soulage la charge matérielle, ce qui est nécessaire, mais il ne remplace pas la fonction, parce qu’un dispositif ne nomme personne, ne s’engage pas et ne dure pas. On paie alors deux fois : une fois pour la charge, une fois pour la fonction qu’aucun dispositif ne remplit.
6. Ce que la recherche mesure, et ce qu’elle avoue ne pas mesurer
Faut-il croire que la famille d’origine pèse sur le destin scolaire et professionnel ? La recherche quantitative le mesure depuis longtemps, et elle reconnaît une limite qui intéresse directement notre sujet. Un article publié dans Économie et Statistique en 2015 l’explique sans détour : les enquêtes ne saisissent que ce qui est déclaré, le diplôme et la profession des parents par exemple, et l’estimation produite de ce fait est basse et biaisée.
« La part de variance expliquée par ces variables fournit une estimation basse et biaisée de l’influence de la famille d’origine. »
Économie et Statistique, 2015, résumé
Autrement dit : ce qui se transmet dans une famille n’est pas entièrement contenu dans les variables que l’on sait mesurer. Il reste un écart inexpliqué, que les chercheurs appellent inobservé et que le langage courant appelle atmosphère, tenue, exemple, ou simplement présence. Reconnaître cet inobservé n’est pas une facilité rhétorique, c’est la conclusion méthodologique de ceux qui travaillent sur les données.
La même prudence vaut pour l’école. Une étude publiée dans les Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs en 2021 montre que la socialisation familiale et scolaire fabrique très tôt des compétences sociales, et que ces compétences sont liées à la réussite scolaire et professionnelle. La transmission verticale ne passe donc pas seulement par les mots et les diplômes : elle passe par des manières d’être, acquises avant tout discours, et qui pèsent ensuite sans que personne ne les ait choisies.
Les mots à emporter
Un article de cette série doit laisser des mots utilisables, pas seulement une opinion. En voici neuf, avec leur usage précis.
- Verticalité : axe qui relie un avant et un après en passant par une personne. À ne pas confondre avec la hiérarchie, qui est une distribution de pouvoir.
- Fonction symbolique : ce qu’une institution produit sans le vendre, et qui ne se remplace pas par un service.
- Auctoritas : autorité comme capacité de faire croître, par opposition à la potestas, pouvoir de contraindre.
- Transmission : opération par laquelle ce qui est reçu devient utilisable par celui qui reçoit, sans qu’il l’ait demandé.
- Dette : ce que l’on doit sans l’avoir contracté, et qui fonde la gratitude plutôt que la culpabilité.
- Cumul de rôle : situation où une seule personne porte des fonctions que plusieurs portaient auparavant.
- Substituabilité : croyance selon laquelle toute fonction peut être remplacée par un dispositif équivalent.
- Désaffiliation : état de celui qui n’est plus repris par aucune institution, et que personne ne réclame.
- Responsabilité : obligation de répondre de son acte devant quelqu’un qui peut demander des comptes.
Ce que cet article ne dit pas
Il ne réclame le retour d’aucune hiérarchie particulière, et surtout pas d’un ordre ancien dont on sait ce qu’il coûtait à ceux qui n’y avaient pas de place. Il ne confond pas la famille traditionnelle avec la famille bonne, ni la monoparentalité avec un défaut. Il ne juge pas les personnes : il décrit des fonctions et des charges, parce que les fonctions se discutent et les personnes se respectent.
Il ne dit pas non plus que la verticalité se fabrique par la contrainte. Une limite imposée sans transmission ne produit que de l’obéissance, et l’obéissance n’est pas la croissance. C’est même la distinction la plus utile de tout ce texte : ce qui fait grandir n’est pas ce qui fait taire.
La question à garder
Si la verticalité est une fonction et non un privilège, alors elle est mesurable : qui, dans la vie d’un enfant, dure plus longtemps que lui, répond de ses actes devant quelqu’un, et tient une limite qu’il n’a pas choisie ?
Et la question finale, celle qui vaut pour nous et pas pour les autres : dans votre propre vie, qui occupe aujourd’hui la place de ce qui vous a précédé, et cette personne peut-elle répondre de vous ?



