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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Emplois non pourvus : jusqu’à 300 000 selon France Travail, 126 000 offres abandonnées dans ses fichiers

Hall d'une agence pour l'emploi : a gauche une file de demandeurs d'emploi de dos derriere des cordons, a droite deux employeurs a leurs bureaux dont un en veste de chantier avec un casque blanc, au premier plan un comptoir couvert de dossiers et une lampe de banquier verte

Le 25 octobre, le directeur général de France Travail a posé ce paradoxe dans La Tribune Dimanche : le chômage est à 8,3 % et, pourtant, « 44 % des entreprises n’en rencontrent pas moins des difficultés importantes de recrutement ». Il ajoute une fourchette, 200 000 à 300 000 emplois non pourvus, et 66 % dans le bâtiment. Le 28 octobre, son établissement lance une campagne pour devenir, dit-il, le « premier partenaire RH des entreprises » (Le Figaro, 27 octobre 2026).

Ces chiffres existent, mais ne mesurent pas ce que la phrase laisse entendre. Le 44 % correspond au taux de l’enquête que France Travail mène elle-même auprès des employeurs, 43,8 % pour 2026, et ce taux baisse de 6,3 points en un an. La fourchette de 200 000 à 300 000 ne correspond à aucune mesure publiée. Dans le bâtiment, l’Insee mesure 61,2 %, pas 66 %.

  1. Ce que le directeur général a annoncé
  2. 44 %, le taux de sa propre enquête
  3. 300 000, 126 000 ou 458 000
  4. Un tiers des postes sont saisonniers
  5. 6 000 recrutements par jour
  6. Notre lecture

Ce que le directeur général a annoncé

Thibaut Guilluy, directeur général de France Travail, décrit un marché qui ne marie plus offre et demande : « Malgré les difficultés économiques actuelles, 44 % des entreprises n’en rencontrent pas moins des difficultés importantes de recrutement. » Il chiffre le manque à 200 000 ou 300 000 emplois et annonce 6 000 recrutements par jour (La Tribune Dimanche, 25 octobre 2026).

La réponse est une campagne, « France Travail Pro », lancée le 28 octobre, qui vise les employeurs et non les chômeurs. Le contexte : 8,3 % de chômage au deuxième trimestre 2026, le plus haut depuis l’automne 2020 (Insee), et 8,6 % prévus fin 2026 (Insee, septembre 2026).

44 %, le taux de sa propre enquête

Le 44 % n’est pas une découverte : l’enquête Besoins en main-d’œuvre, réalisée chaque année auprès des employeurs, donne 43,8 % de projets jugés difficiles pour 2026, sur 2 279 500 projets de recrutement. Elle mesure une part de projets, pas une part d’entreprises : le glissement d’une unité à l’autre n’est pas anodin (France Travail, BMO 2026).

L’an dernier : 2 433 020 projets et 50,1 % de difficultés (séries BMO 2025 et 2026). Les projets jugés difficiles passent donc de 1,22 million à 998 000, environ 220 000 de moins en un an. Ce taux a perdu 6,3 points et un quart de ses effectifs en douze mois.

Quatre chiffres, quatre mesures

Postes concernés, en milliers, selon la source et le périmètre.

Projets jugés difficiles
BMO 2026, France Travail

998

Emplois vacants
Dares, 2e trimestre 2026

458

Fourchette citée
France Travail, 25 octobre 2026

200 à 300

Offres abandonnées faute de candidat
France Travail, 2025

126

projets déclarés postes vacants fourchette non sourcée offres abandonnées

Sources : France Travail, BMO ; Dares, emplois vacants ; Unédic, octobre 2026.

300 000, 126 000 ou 458 000

Cette fourchette ne vient d’aucun document que j’aie pu trouver, ni chez France Travail ni à la Dares. Deux mesures officielles existent, qui disent autre chose.

La première compte les emplois vacants : 458 000 au deuxième trimestre 2026. Des postes disponibles sous trois mois pour lesquels l’employeur cherche activement, pas des postes restés vides faute de candidats (Dares).

La seconde compte les offres réellement abandonnées : 126 000 offres de plus d’un mois déposées à France Travail et non pourvues faute de candidat en 2025, soit 4,9 % des offres déposées. Il faut 3 mois et demi pour que les trois quarts des employeurs trouvent un candidat, et les tensions baissent depuis 2024 (Unédic, 5 octobre 2026).

Un tiers des postes sont saisonniers

L’enquête annuelle donne un détail que le 44 % efface : 32,2 % des projets de 2026 sont saisonniers, environ 734 000 postes. Les premiers métiers cités sont les aides de cuisine (97 100 projets) et les viticulteurs (83 800, dont plus de 95 % saisonniers). Une difficulté qui revient aux mêmes dates n’est pas une pénurie imprévisible.

Le bâtiment illustre le reste : 66 % annoncés, 61,2 % mesurés par l’Insee au troisième trimestre 2026. L’écart de près de 5 points n’est pas expliqué.

6 000 recrutements par jour

La promesse est de 6 000 recrutements par jour. Sur 365 jours, 2,19 millions par an, presque les 2,28 millions de projets que l’enquête recense pour toute l’économie ; sur 250 jours ouvrés, 1,5 million. La méthode n’est pas publiée : déclaratif.

Ce qu’il fait de solide est ailleurs. Il trie 1,5 million de dossiers de demandeurs d’emploi avec une intelligence artificielle, sans que le contrôlé voie la règle (24 octobre). Le même jour, le BHV dépose le bilan avec 700 salariés (28 octobre). Et quand sa campagne vise les employeurs, les missions locales du Grand Est perdent leur subvention régionale (25 octobre).

Notre lecture. Opinion de la maison, pas un fait.

Le paradoxe est réel. Mais l’établissement choisit les chiffres qui vendent son action. Le taux de difficulté baisse de 6,3 points, un tiers des projets sont saisonniers, 4,9 % des offres déposées sont abandonnées faute de candidat. Le problème n’est pas qu’il manque des bras : les postes offerts, leur durée, leur salaire et leur lieu ne rencontrent pas les personnes disponibles. Une campagne ne change ni un contrat de trois semaines ni un salaire d’entrée. La question à poser n’est pas « combien de postes sont vacants ? » mais « combien d’offres sont devenues des emplois de plus de six mois, et à quel salaire ? »

À retenir

  • 44 % : projets jugés difficiles par les employeurs dans l’enquête annuelle de France Travail, 43,8 % en 2026 contre 50,1 % en 2025.
  • 220 000 projets difficiles en moins en un an ; 458 000 emplois vacants (Dares) ; 126 000 offres abandonnées en 2025.
  • 32,2 % des projets de 2026 sont saisonniers. La campagne « France Travail Pro » démarre le 28 octobre.
Public Sénat, 11 février 2026. Thibaut Guilluy y défend déjà le taux d’emploi des 15-64 ans, l’argument qu’il reprend le 25 octobre. La séquence précède le chiffre commenté ici.

Un taux de difficulté qui recule, une campagne pour convaincre les employeurs : si les postes ne se pourvoient pas, est-ce faute de candidats ou faute d’emplois qui vaillent la peine d’être pris ? Le plein-emploi promis pour 2027 s’éloigne déjà de 3,8 points.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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