Trois ans et cinq mois après son inauguration, la Maison de la Chine n’a jamais accueilli un étudiant. Le bâtiment de la Cité internationale universitaire de Paris compte 300 chambres meublées et un auditorium de 280 places. Coût : 30 millions d’euros, payés entièrement par la République populaire de Chine. Ce qui bloque n’est pas l’argent, mais un accord de gouvernance jamais conclu.
- Un bâtiment construit et payé par Pékin
- Inauguré en 2023, annoncé pour 2024, vide en 2026
- Qui commande dedans ?
- 210 places sur 300, et 2,5 % de la capacité du campus
- Ce qu’un don d’État installe, au-delà des murs
Un bâtiment construit et payé par Pékin
L’accord-cadre est signé en juin 2016, en présence de la vice-première ministre chinoise Liu Yandong et de Jean-Marc Ayrault, alors ministre français des Affaires étrangères, selon la fiche de la Cité internationale. La réalisation est confiée à la municipalité de Pékin, appuyée sur le consortium Beijing Capital Land ; la SCET, filiale de la Caisse des dépôts, l’assiste comme maître d’ouvrage. Pékin paie et construit, l’État français prête son ingénierie, pas son argent.
Le bâtiment occupe une parcelle de 2 800 m2 : 8 étages, 2 niveaux de sous-sol, 8 000 m2 de plancher, 300 logements, un auditorium de 280 places assises. Le 11 mai 2023, le ministre chinois des Affaires étrangères Qin Gang l’inaugure et souhaite que la maison « injecte une vitalité nouvelle » au campus après son entrée en service. Ce jour-là, le bâtiment est inauguré, pas ouvert.
Inauguré en 2023, annoncé pour 2024, vide en 2026
En septembre 2023, la Cité annonce une ouverture « début 2024 » et précise que la maison est « entièrement financée par la République populaire de Chine ». Sa fiche de présentation indique aujourd’hui un achèvement en 2024. Nous sommes en octobre 2026 : aucune chambre n’a été attribuée. Le Parisien a révélé l’affaire ce lundi, Ouest-France la reprend le même jour. La déléguée générale de la Cité invoque des négociations sur la gouvernance « plus longues que prévu », un projet de fondation reconnue d’utilité publique, et promet une ouverture d’ici la fin 2026.
Qui commande dedans ?
Qui gouvernera la maison ? Qui nommera son directeur, fixera les critères d’admission, paiera l’entretien ? Je n’ai trouvé aucune convention publique. La Cité parle d’une fondation à créer ; le donateur a financé, construit, meublé, livré. Entre les deux, trois ans et demi de statu quo et 300 chambres inutiles.
Ce n’est pas une affaire de corruption, c’est une affaire de souveraineté, au sens concret : un bâtiment financé par un État reste inutilisable tant que les deux parties n’ont pas écrit qui commande dedans. La justice administrative produit le même effet quand elle suspend un plan d’urbanisme : à Saint-Malo, 340 logements sont en suspens depuis une décision sur l’eau potable. Ici, ce n’est pas la ressource qui manque, c’est la signature.
210 places sur 300, et 2,5 % de la capacité du campus
Sur les 300 places, 210 sont réservées à des étudiants chinois, soit 70 %, selon Ouest-France. Les 90 autres relèvent du « brassage » que la Cité présente comme la règle de toutes ses maisons : 30 %.
La Cité accueille environ 12 000 résidents par an : 300 chambres valent 2,5 % de cette capacité. Mais 300 chambres vides manquent à ceux qui cherchent. La secrétaire générale de l’Unef le dit d’une phrase : « C’est totalement incompréhensible de laisser un tel bâtiment vide. » Au moment où les droits d’inscription des étudiants étrangers atteignent 2 902 euros, savoir qui a le droit d’entrer dans ces murs n’est pas un détail.
Ce qu’un don d’État installe, au-delà des murs
La Cité écrivait en 2023 que la Maison de la Chine « constituera le point d’appui du rayonnement universitaire de la Chine en Île-de-France ». Ce n’est pas une insinuation, c’est la formulation de l’institution qui accueille. Un État qui finance 30 millions, confie le chantier à sa capitale et réserve 70 % des places à ses ressortissants n’installe pas seulement un bâtiment : il installe une présence, un auditorium ouvert au public, des jardins nommés « Jardin de l’harmonie ». La France, elle, engage son foncier et son ingénierie, et n’a toujours pas réglé la gouvernance.
Le mécanisme se lit ailleurs : quand un fonds américain rachète les moteurs de secours de nos sous-marins, ou quand un emploi sur sept en Auvergne-Rhône-Alpes dépend d’une décision prise à l’étranger. L’argent venu de l’extérieur ne prend pas le pouvoir par la force : il le prend par la place qu’on lui laisse.
300 chambres, 0 résident
Répartition des places et coût par chambre. Survolez une barre.
210 places
90 places
oct. 2026
Le coût, ramené à l’unité
Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce bâtiment une opération de déstabilisation. Un campus international vit de maisons offertes par des États depuis un siècle, et la Chine a payé ce qu’elle avait annoncé payer. Ce que je constate, c’est que le don n’a pas réglé la question du pouvoir : 30 millions d’euros, 300 chambres meublées, et pas un document public qui dise qui décide à l’intérieur. Le prix de ce silence se mesure en étudiants qui dorment ailleurs et en 100 000 euros par chambre inutiles. La main qui donne reste au-dessus de la main qui reçoit, surtout quand on oublie d’écrire ce que le don autorise.
Opinion de la maison, pas un fait.
- 300 chambres, aucun résident depuis l’inauguration du 11 mai 2023.
- 30 millions d’euros entièrement financés par la Chine, soit 100 000 euros par chambre (calcul de la rédaction).
- 210 places sur 300 réservées aux étudiants chinois, 70 % ; 90 ouvertes au brassage.
- Blocage : la gouvernance, via un projet de fondation reconnue d’utilité publique ; ouverture espérée fin 2026.



