Samedi 24 octobre, 24 personnalités guadeloupéennes ont rendu public un appel à créer un « Conseil national de la Guadeloupe », présenté comme un gouvernement provisoire. Le texte, rapporté par Outre-mer La 1ère, ne demande ni le départ du préfet ni une baisse du carburant : il annonce la préparation d’une République guadeloupéenne. Dans une crise sociale, des militants historiques déplacent le débat du prix du litre vers la souveraineté.
Le plan
- Ce que le texte demande
- Les signataires
- Le 24 octobre 1801, choisi pour la date
- Ce que le droit français prévoit
- L’autre route, celle des élus
- Ce que j’en retiens
Ce que le texte demande
Le « Conseil national » prendrait la forme d’un gouvernement de l’ombre, un shadow government. Il ne remplacerait pas les institutions : il préparerait une transition, un projet de société, une Assemblée populaire, puis des négociations avec l’État sur les institutions, l’économie, le social et la culture. Le texte réclame aussi des réparations liées à la colonisation, à la traite, à l’esclavage et à l’engagisme des travailleurs d’origine indienne.
Deux phrases donnent le ton : « Il ne s’agit plus de négocier des aménagements marginaux ou de mendier des transferts compensatoires : la responsabilité politique doit être assumée directement par le peuple guadeloupéen. » Et : « Nous sommes, que nous le voulions ou pas, que nous en soyons conscients ou pas, une NATION ! Et le temps est venu de la consacrer. »
Le texte ne reprend pas les revendications du collectif Nou Las Palé, à l’origine des barrages depuis le 14 octobre : le prix des carburants, l’eau potable, la survie des entreprises. Rien n’indique qu’il le soutienne. Deux mobilisations se croisent dans la même crise.
Les signataires
La 1ère cite Luc Reinette, figure historique de l’indépendantisme, engagé dans les années 1980 dans l’Alliance révolutionnaire caraïbe ; Raymond Gauthierot, ancien secrétaire général de l’UGTG ; Jean-Jacob Bicep, ancien député européen, secrétaire général de l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) ; les avocats Roland Ezelin, ancien bâtonnier, et Evita Chevry ; et Jacqueline Jacqueray, engagée sur la mémoire et les réparations.
Le même Bicep a signé, le 21 octobre, une lettre annonçant que l’UPLG ne participerait pas à la réunion des forces politiques convoquée par Guy Losbar, président du Département, selon France-Antilles. Trois jours plus tard, il signait l’appel. La table des élus n’est pas la leur. La liste complète des signataires et le texte intégral ne sont pas publics : je rapporte ce que La 1ère en cite.
Le 24 octobre 1801, choisi pour la date
Le 24 octobre 1801, le contre-amiral Lacrosse, représentant du pouvoir français en Guadeloupe, est arrêté après un soulèvement auquel participe notamment Joseph Ignace. Un Conseil provisoire de gouvernement est installé, jusqu’au retour des troupes françaises et au rétablissement de l’esclavage en 1802. 225 ans plus tard, les signataires reprennent la date et le mot. Un anniversaire n’est pas un acte juridique.
Ce que le droit français prévoit
La Constitution pose que la France est une République indivisible. L’article 72-4 prévoit qu’aucun changement de régime d’une collectivité d’outre-mer ne peut intervenir « sans que le consentement des électeurs de la collectivité ou de la partie de collectivité intéressée ait été préalablement recueilli », et que ce changement « est décidé par une loi organique ». On ne change pas le statut de la Guadeloupe par proclamation, mais par un vote des électeurs puis une loi.
L’indépendance n’est pas dans cet article. Elle suppose une révision de la Constitution, donc l’accord du Parlement. Une seule procédure de transfert de souveraineté existe dans le texte : le titre XIII, écrit pour la Nouvelle-Calédonie après l’accord de Nouméa. Elle n’est pas transposable sans une révision spécifique, qu’aucune majorité ne propose aujourd’hui.
Le précédent le plus proche est l’évolution institutionnelle. Le 7 décembre 2003, les électeurs guadeloupéens ont rejeté par 72,98 % des suffrages exprimés la création d’une collectivité unique à la place du département et de la région (98 670 voix contre, 36 524 pour), selon le communiqué du ministère de l’Outre-mer. La question portait sur l’organisation, pas sur la souveraineté. Le statu quo a déjà gagné, il y a 23 ans.
L’autre route, celle des élus
Les élus ont ouvert une voie différente. Réunis en Congrès le 17 juin 2026, ils ont adopté quatre résolutions : partage de compétences, pouvoir normatif, fiscalité locale propre, collectivité unique de 60 membres, signes identitaires. Le cadre choisi est l’article 74, celui des collectivités à statut particulier. Ces résolutions doivent encore être votées dans les mêmes termes par le conseil départemental et le conseil régional, puis transmises au président de la République, qui peut déclencher une consultation, selon le compte rendu de La 1ère. J’ignore où en est cette transmission.
La ligne de fracture ne passe donc pas entre la France et la Guadeloupe, mais entre deux manières d’obtenir plus de pouvoir : la négociation institutionnelle, lente et votée, et la déclaration de souveraineté, immédiate et sans effet juridique. La première a produit le congrès de juin, la seconde un communiqué.
Cela n’annule pas la seconde. Dans une crise où l’État répond par des prêts à taux zéro et des moratoires, comme pour les 1 500 commerces pillés, le geste de souveraineté dit une chose que les dispositifs ne disent pas : l’argent versé ne règle pas la question de qui décide. C’est l’argument le plus sérieux des signataires, et il ne dépend pas de la légalité de leur conseil.
Ce que j’en retiens
Opinion de la maison, pas un fait. Un gouvernement provisoire sans existence juridique peut produire un effet politique : il fixe un horizon et rend la négociation suspecte de trahison. Mais il ne crée aucun pouvoir. Ceux qui veulent l’indépendance doivent obtenir une révision de la Constitution. Le risque est qu’ils transforment la négociation de l’article 74 en capitulation aux yeux d’une partie de la population. Sur la crise elle-même, mes précédents articles sont ici, au premier jour des barrages, et là, sur la vie chère en Martinique.
Production locale diffusée le 18 octobre 2026, avant l’appel du 24 octobre. À observer : ce que les habitants réclament n’est pas l’indépendance mais le carburant, l’eau et le travail, et c’est cette demande que l’appel ne reprend pas.
À retenir
- 24 personnalités ont publié samedi 24 octobre un appel à créer un « Conseil national » présenté comme un gouvernement provisoire.
- Aucune règle ne reconnaît un tel gouvernement : le changement de statut passe par le vote des électeurs et une loi organique (article 72-4).
- En 2003, 72,98 % des votants ont refusé la collectivité unique ; en juin 2026, les élus ont voté une évolution au titre de l’article 74.
- Le texte ne reprend pas les revendications du collectif Nou Las Palé ; la liste des signataires n’est pas publique.
Et vous ? Faut-il négocier un statut avec l’État, quitte à y passer des années, ou poser d’abord un acte de souveraineté que rien n’applique ?



