La ministre de la Mer et de la Pêche, Catherine Chabaud, a lancé jeudi 22 octobre la consultation qui doit exclure de la bande côtière de la Manche Est les navires de plus de 25 mètres. Elle dure 2 mois. L’arrêté, s’il est pris, entrera en vigueur au début de 2027. Or les chalutiers géants travaillent dans la zone entre la mi-novembre et la fin décembre : ils y feront encore une saison entière, la plus grosse de leur année.
La mesure est réelle, attendue depuis des années par les pêcheurs côtiers, et elle arrive trop tard pour l’hiver qui vient. Protéger une ressource et constater qu’on l’a protégée après la pêche ne sont pas la même chose.
- Ce que la ministre a lancé jeudi
- Deux fois plus de chalutiers en 6 ans
- Pourquoi la mesure vise aussi les bateaux français
- La clé que garde la Commission
- Ce que j’en retiens
Ce que la ministre a lancé jeudi
Le périmètre est précis : la Manche Est, du Cotentin au Pas-de-Calais, et la bande des 12 milles marins, soit 22 kilomètres depuis la côte. Les navires visés dépassent 25 mètres. La France ne demande pas l’autorisation de ses voisins, elle les consulte. Le ministère s’appuie sur l’article 20 du règlement européen sur la politique commune de la pêche : un État côtier peut prendre une mesure de conservation dans ses eaux territoriales si elle protège la ressource, si elle n’est pas discriminatoire et si les États membres ont été consultés. « La France n’a pas besoin de la validation des autres pays, elle est juste obligée de les consulter », résume l’entourage de la ministre, cité par TF1 Info. Les 3 États voisins ont 2 mois pour s’exprimer.
Ce lancement était réclamé depuis des mois. Le 6 octobre, j’écrivais ici que les régions Hauts-de-France et Normandie s’étaient prononcées, que le Comité national des pêches avait voté le 7 septembre, et que l’État n’avait toujours rien notifié à Bruxelles dans l’article du 6 octobre. Une question orale du sénateur Franck Dhersin, le 1er octobre, demandait la même chose. La réponse arrive 3 semaines plus tard.
Deux fois plus de chalutiers en 6 ans
Les chalutiers de plus de 25 mètres présents dans la zone sont passés d’environ 35 en 2019 à 70 en 2025, et leurs jours de mer ont augmenté de 70 % sur la période. Ce ne sont pas des navires qui passent, ce sont des navires qui s’installent. Jusqu’à 400 tonnes de poisson par jour pour un navire-usine, contre environ 500 kilos pour un bateau artisanal en une sortie. Les espèces sans quotas, comme la seiche ou le rouget barbet, reculent.
Chalutiers de plus de 25 mètres en Manche Est
Nombre de navires recensés dans la zone, 2019 et 2025
Part des captures de la bande côtière réalisée par les chalutiers de plus de 24 mètres
Moyenne 2022 à 2024, en pourcentage des prises effectuées dans les 12 milles
Chaque année, 117 000 tonnes sont capturées dans la bande côtière, tous pavillons confondus, et les grands chalutiers y prennent moins de 1 % de leurs prises totales. Ils peuvent pêcher ailleurs, les petits non.
Pourquoi la mesure vise aussi les bateaux français
Une mesure qui ne viserait que les pavillons étrangers serait discriminatoire, donc annulable. Le ministère l’assume : « la mesure s’appliquera bien à tous les pavillons ». Entre 4 et 5 navires français de plus de 25 mètres seraient concernés, dont 2 bateaux de France Pélagique, le Scombrus et le Prins Bernhard, longs de plus de 80 mètres, selon l’entourage de la ministre.
Fin décembre 2025, la préfecture de Normandie avait déjà exclu les navires de plus de 25 mètres sous pavillon français de sa bande côtière : 3 bateaux, le Scombrus (81 mètres), Larche et le Tourmalet (35 mètres). L’arrêté a été abrogé le 7 mai 2026 après au moins 2 recours, ceux de France Pélagique et de l’Union des armateurs à la pêche de France, comme l’a raconté actu.fr. Le comité des pêches de Normandie en avait conclu qu’il fallait viser tous les pavillons.
Ce reportage de M6 Info, du 16 janvier 2026, montre un navire-usine en action et comment les pêcheurs côtiers le vivent. Antérieur à l’annonce du 22 octobre, il documente la situation que la mesure prétend corriger : regarder la taille des filets et le rythme de tri à bord.
La clé que garde la Commission
La France agit dans ses eaux territoriales, mais sous un règlement européen : pendant les 2 mois, la Commission peut juger la mesure incompatible avec le droit de l’Union. Le ministère assure avoir « pris son temps pour s’assurer que cette mesure était légale », après une mission confiée à l’inspecteur général Stéphane Gatto. La décision est nationale, la clé reste européenne.
Les chalutiers néerlandais, belges et allemands ne sont pas arrivés par hasard : chassés des eaux britanniques après le Brexit, ils se sont rabattus sur les eaux françaises. La politique commune de la pêche a ouvert ces eaux ; c’est elle qu’il faut convaincre de les refermer. Sur la Méditerranée, la même ministre a jugé le plan européen « pas adapté » (voir l’article du 21 septembre) : même mécanisme, un État qui constate l’insuffisance de la règle commune et négocie pour protéger ses côtes.
Ce que j’en retiens
La mesure est bonne et je le dis sans réserve : réserver les 12 milles à la petite pêche, c’est protéger un métier qui ne peut pas aller ailleurs. Mais un dossier qui met 4 mois à notifier ce que tous demandent depuis septembre est subi, pas maîtrisé. Les navires-usines feront leur hiver.
La vraie question n’est pas de savoir si la France veut exclure les géants : elle le veut, et elle a raison. Elle est de savoir si elle peut décider chez elle sans permission, et si elle accepte que la règle contraigne ses propres armateurs. L’arrêté normand est tombé sur 2 recours français ; le prochain obstacle sera là, pas à Bruxelles, comme l’a montré le départ de Panzani sous pavillon portugais.
Et vous : accepteriez-vous que l’on interdise à 2 armateurs français de pêcher dans les 12 milles pour que les bateaux côtiers continuent d’y travailler ?



