Entre le 9 et le 13 octobre, de nuit, des drones non autorisés ont survolé 3 emprises militaires de la rade de Toulon : la base navale, un site de la Direction générale de l’armement et le 54e régiment d’artillerie à Hyères. La préfecture maritime le confirme. Des moyens de brouillage électromagnétique ont été engagés, et aucun appareil n’a été récupéré. Une enquête judiciaire est ouverte. Ces survols ont eu lieu pendant l’exercice Typhon, dont l’objet était justement d’entraîner la protection de ces emprises contre des drones.
Un exercice de 12 jours pour apprendre à arrêter des drones, traversé par des drones
L’exercice Typhon s’est déroulé du 5 au 16 octobre dans la rade de Toulon. Il prévoyait des manœuvres aériennes destinées à défendre les installations militaires de la zone, avec des aéronefs engagés, dont des drones. La Marine nationale le dit sans détour à franceinfo : « Oui, il y a eu des survols de drones qui ne faisaient pas partie de l’exercice. »
Le récit le plus complet est celui d’ICI Provence, qui a révélé l’affaire. Les intrusions se situent entre le 9 et le 13 octobre, au cœur de l’exercice. La préfecture maritime précise qu’elles sont sans lien avec les appareils déployés pour Typhon : ce ne sont pas des drones amis sortis de leur couloir, mais des engins étrangers au dispositif.
Ce que les autorités affirment, et ce que leurs instruments n’ont pas établi
La préfecture maritime assure qu’aucune infrastructure sensible n’a été menacée. Elle coexiste avec 3 constats : le nombre exact d’appareils n’est pas déterminé, leur modèle n’est pas identifié, et aucun drone n’a été récupéré.
Je ne range pas cette phrase parmi les déments. Mais l’absence de menace constatée repose sur des moyens qui n’ont pas identifié ce qui volait : c’est une évaluation des effets, pas une identification de l’intention.
Brouiller n’est pas arrêter : ce que les armées ont réellement en parc
Le brouillage a été employé, avec des systèmes décrits comme très sophistiqués, et il n’a pas suffi. Aucun appareil n’a été contraint de se poser ou détruit : la chaîne détection, identification, neutralisation s’est arrêtée avant la fin.
Dans son rapport d’information n° 861 du 7 juillet 2026, la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées indique que les armées ne disposaient, à la fin de 2024, que de 31 systèmes de lutte anti-drones et 3 systèmes navals. Les véhicules Serval spécialisés ne seront livrés qu’à partir de 2027. L’objectif de la loi de programmation actualisée est de 43 systèmes en 2030, contre 31, et de 30 systèmes navals en 2030 puis 70 en 2035.
Ce retard de parc, je l’avais documenté le 18 octobre dans un article sur les 5 000 drones de l’armée de Terre et la protection annoncée pour 2028. Toulon ajoute la vérification sur pièces : la menace n’est pas un calendrier, elle est déjà dans l’espace aérien, et elle est passée.
Le droit ne protège pas toutes les emprises
Le même rapport du Sénat contient une phrase rarement citée. « Les armées ont notamment souligné l’absence d’interdiction générale du survol des emprises militaires par des drones. » En l’état du droit, les poursuites ne sont possibles que si le survol concerne une zone réglementée ou interdite, ou s’il est susceptible de caractériser une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation. Les sénateurs proposent d’étudier une infraction spécifique.
À Toulon, c’est la première branche qui s’applique : le survol de la zone « LF-P 62 Toulon » est interdit par arrêté, sauf pour les services de secours, ce qui donne une base juridique à l’enquête. Ailleurs, sur une emprise militaire ordinaire, le même drone qui filme un hangar ne relève pas nécessairement d’une infraction : la zone n’est pas réglementée, et l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation est difficile à établir pour un appareil qu’on n’a pas récupéré.
Île Longue, 4 décembre 2025 : cinq drones, des tirs, et toujours aucune réponse publique
Le 4 décembre 2025 vers 19 h 30, 5 drones ont été détectés au-dessus de la base sous-marine de l’Île Longue, qui abrite les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Le bataillon de fusiliers marins, qui protège la base, a effectué plusieurs tirs anti-drones, et une enquête a été ouverte.
Je n’ai trouvé, 10 mois plus tard, aucune communication publique sur l’origine de ces 5 appareils, ni sur le résultat des tirs. Une enquête de renseignement ne se raconte pas, mais la question posée à Toulon n’est pas neuve : elle a déjà été posée au-dessus du site le plus protégé du pays. J’avais décrit ce que la dissuasion doit à la discrétion dans un article sur le tir du M51.3 par Le Vigilant.
Ce que cela change pour vous
La protection des emprises militaires relève de l’État, qui seul détient la compétence de police dans ces zones. Le maire de Hyères ne peut rien contre un drone qui vole au-dessus du 54e régiment d’artillerie : ce n’est pas son échelle. La souveraineté se mesure à une capacité concrète, identifier un engin dans son espace aérien et l’empêcher d’agir, comme à la maîtrise des fréquences et des réseaux qui portent les communications.
La question qui reste
Reste une inconnue que je ne peux pas lever : qui pilotait ces appareils, et pour obtenir quoi. Trois sites militaires, dont la base principale de la Marine nationale, pendant un exercice consacré à leur protection : le moment et les cibles ne relèvent pas d’un hasard de trajectoire. Mais aucune pièce n’établit de commanditaire. Le parquet militaire de Marseille instruit ; ce que la justice établira, je le publierai.
Lutte anti-drones : 31 systèmes fin 2024, 43 promis pour 2030
Parc des armées et objectifs fixés par la loi de programmation militaire actualisée. Source : Sénat, rapport n° 861, 7 juillet 2026.
Ce que je retiens n’est pas le nombre de drones, qui reste inconnu. C’est la simultanéité : une base navale, un site d’armement, un régiment d’artillerie, la même semaine, pendant l’exercice chargé de les protéger. On détecte, on brouille, on ne récupère rien, et la préfecture affirme qu’aucune infrastructure sensible n’a été menacée alors qu’aucun appareil n’avait été identifié. Un pays souverain ne se juge pas à ce qu’il déclare interdit, mais à ce qu’il fait respecter dans l’air au-dessus de chez lui.
Cette vidéo de la Marine nationale montre l’entraînement WILDFIRE à la lutte anti-drones, filmé en 2024. Elle est antérieure aux survols d’octobre 2026, ne les montre pas et ne documente pas l’exercice Typhon : elle montre à quoi ressemble l’exercice de défense dont il est question ici.



