Mardi 20 octobre, au siège de Villeneuve-sur-Lot, le comité social et économique de Gifi a acté ce que les élus redoutaient : l’enseigne est en cessation de paiements, sa trésorerie ne lui permet plus de payer ses dettes exigibles. Le soir même, le président du directoire, Patrick Puy, a écrit aux 6 000 salariés. Le courrier a été consulté par l’AFP : « Pour protéger l’entreprise et poursuivre son activité, nous avons décidé de solliciter l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire auprès du tribunal compétent ».
C’est une demande, pas un jugement. Les magasins restent ouverts, rien ne ferme ce soir.
Le plan de cet article
- Ce que la lettre du 20 octobre engage, et ce qu’elle ne promet pas
- 45 jours, 6 mois, 18 mois : le calendrier qui s’ouvre
- Qui paie, et dans quel ordre
- Vos bons d’achat ne sont pas de l’argent en réserve
- De 1,3 à 0,9 milliard : la chute est dans les comptes
- Ce que l’État ne sauvera pas
Ce que la lettre du 20 octobre engage, et ce qu’elle ne promet pas
Deux phrases du courrier méritent d’être gardées telles quelles. La procédure n’entraînera « par elle-même, aucune conséquence immédiate sur l’emploi » et « aucun nouveau PSE n’est engagé à ce stade » (AFP, via franceinfo).
Ces phrases sont exactes, et elles ne promettent rien sur l’après. Un redressement judiciaire n’interdit pas les licenciements, il les encadre : un plan de redressement « peut prévoir des licenciements nécessaires à la survie de l’entreprise » (Service Public Entreprendre, fiche F37434). Ce qui change, c’est qui décide : l’administrateur désigné par le tribunal, et non plus le directoire seul. J’ai raconté ce que les élus allaient constater au CSE : ce passage commence là où le précédent s’arrêtait.
45 jours, 6 mois, 18 mois : le calendrier qui s’ouvre
La demande d’ouverture doit être déposée au plus tard 45 jours après la cessation des paiements, et c’est le tribunal qui fixe la date de cette cessation (fiche F37434). Gifi annonce l’avoir décidée : le dépôt peut intervenir dans les jours qui viennent, sans que personne ne puisse dire quel jour.
Le jugement ouvre ensuite une période d’observation de 6 mois, renouvelable une fois, puis une seconde fois à la demande du ministère public : 18 mois au maximum. L’administrateur y élabore un plan, et c’est là que se décident les fermetures et les suppressions de postes. Deux issues seulement : un plan de continuation, établi pour 10 ans au maximum, ou un plan de cession des actifs, où le réseau est vendu par lots et où ce que personne ne reprend ferme. « Aucun PSE à ce stade » est donc exact et provisoire.
Qui paie, et dans quel ordre
À partir du jugement d’ouverture, l’entreprise n’a plus le droit de payer les dettes nées avant lui. Les créanciers concernés doivent déclarer leur créance au mandataire judiciaire dans les 2 mois de la publication du jugement au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales (fiche F37434, fiche F22359). Une créance non déclarée n’est pas payée.
Les salaires échappent à cette règle, et c’est la seule catégorie qui y échappe vraiment. Ils sont payés en priorité, et lorsque l’entreprise ne peut plus verser ce qu’elle doit, c’est l’association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés qui avance l’argent (fiche F31409). Viennent ensuite les créances nées après le jugement, celles des fournisseurs qui livrent pendant l’observation : elles sont payées à leur échéance, et les apports de trésorerie consentis après le jugement passent avant tout le reste. Puis les créanciers garantis, puis les créanciers ordinaires, au prorata de ce qui reste.
Vos bons d’achat ne sont pas de l’argent en réserve
Un bon d’achat non utilisé n’est pas une somme qui dort chez le commerçant : c’est une créance sur l’entreprise, le droit d’exiger d’elle un bien ou un service. Si la procédure est ouverte, cette créance est antérieure au jugement, donc gelée, et donc à déclarer dans les 2 mois qui suivent la publication au BODACC, comme une facture impayée. Elle se range alors dans les créanciers ordinaires, servis en dernier. Le fonds de garantie des salaires ne couvre pas les clients : il ne paie que des salaires.
D’où la seule conclusion pratique, et je l’assume comme un jugement : tant que les magasins sont ouverts et que l’entreprise paie comptant ce qu’elle achète, un bon utilisé aujourd’hui vaut mieux qu’une créance déclarée dans deux mois. Il n’y a aucune raison de vider les rayons, mais aucune raison de laisser dormir un bon.
De 1,3 à 0,9 milliard : la chute est dans les comptes
Le chiffre d’affaires est passé de 1,3 milliard d’euros en 2023 à un peu plus de 900 millions en 2024, selon Midi Libre. En un an, c’est environ 30 % d’activité en moins.
Le chiffre d’affaires de Gifi, en millions d’euros
Chiffre d’affaires du groupe, 2023 et 2024. Survolez ou sélectionnez une barre.
Le projet informatique « Millenium Centrale », lancé en 2016, a laissé une gestion des stocks calamiteuse et des rayons vides, et la société KPC Sud-Ouest a été condamnée en juillet 2026 à verser plus de 900 000 euros à Gifi dans le contentieux lié à ce projet.
Avec 6 000 salariés pour 513 magasins (Libération, 17 octobre), chaque point de vente fait vivre moins de 12 personnes en moyenne. Cent fermetures représentent donc environ 1 000 postes, pas 5 000. En juin, Ikea promettait 300 emplois ; en octobre, l’enseigne en supprimait 303.
Ce que l’État ne sauvera pas
Une chose frappe, et elle est politique : personne ne demande à l’État de sauver Gifi. Je n’ai trouvé aucune annonce d’aide publique dans ce dossier. Comparez avec la Fonderie de Bretagne et ses 244 emplois, où l’État actionnaire était sommé de répondre : le métal a droit à un plan, le bazar a droit à un tribunal.
La cessation de paiements de Gifi n’est pas une faillite surprise : c’est l’aboutissement d’erreurs internes, d’un changement de capital et d’un métier que personne ne défend. La procédure ne produit pas un sauvetage, mais un tri. Les magasins rentables seront repris, les autres fermeront, et les salariés des seconds paieront pour les erreurs des premiers.
Opinion de la maison, pas un fait.
Cette séquence de TF1 INFO a été diffusée avant l’annonce du 20 octobre au soir. Elle montre ce que les salariés et les élus savaient déjà, et elle ne dit rien de la décision qui a suivi : elle éclaire le contexte, pas le résultat.



