Mercredi 21 octobre, 6 h 20. Quatre avocats du barreau de Seine-Saint-Denis entrent au dépôt du tribunal judiciaire de Bobigny, délégués par leur bâtonnière. À 7 h 35, ils ressortent avec un rapport de 18 pages et des photographies. Ils y ont trouvé 17 mineurs arrêtés dans la vague qui a suivi le 17 octobre. Aucun n’avait de matelas. Le service a annoncé 10 matelas pour tout le dépôt, où 86 personnes avaient été détenues la veille. Interrogé, le parquet reconnaît des manquements.
- Ce que le rapport décrit, cellule par cellule
- Ce que le parquet répond
- Qui décide, et qui devrait répondre
- Ce que cela change pour un mineur arrêté
- Ce que j’en retiens
Ce que le rapport décrit, cellule par cellule
Le document est clinique, et c’est ce qui le rend accablant. Cellule 25, cinq mineurs, arrivées échelonnées jusqu’à 5 h 45 : pas de matelas, des couvertures de survie, le froid, des déchets présents avant leur arrivée. Cellule 31, un mineur seul : la banquette est trop courte pour qu’il s’allonge, une bouteille d’urine est déjà dans la cellule, il déclare n’avoir pas réussi à dormir. Cellule 28 : un mineur tremble, dit avoir très froid et mal au poignet ; les avocats demandent qu’il voie un médecin.
Cellules 23 et 24, des mineures : banquettes trop courtes, un kit d’hygiène destiné aux hommes, des protections périodiques insuffisantes, l’une donne la sienne à l’autre. Dans une cellule, il faut crier pour obtenir les toilettes. Plusieurs mineurs ont vu un médecin, dont deux vers 1 h 30 ; d’autres affirment qu’aucune consultation ne leur a été proposée.
Un détail résume le reste : des cellules collectives étaient vides. Le manque de matelas n’était donc pas seulement une pénurie, c’était une organisation.
Le dépôt de Bobigny, la nuit du 20 au 21 octobre 2026
Personnes, mineurs et couchages au dépôt
Ce que le parquet répond
Sollicité par TF1 Info, le parquet de Bobigny reconnaît que ces mineurs « n’ont pas pu être accueillis au cours de la nuit au dépôt dans des conditions acceptables ». C’est peu, mais c’est un aveu, et il vaut plus que le démenti habituel.
Ce dépôt avait déjà fait l’actualité en 2025, après la plainte d’une jeune femme accusant deux policiers de viol, de nuit, dans ces locaux. Le parquet s’était alors engagé à ce qu’aucun mineur n’y passe la nuit, sauf circonstances exceptionnelles, rappelle le barreau. Un an plus tard, 17 y ont passé une nuit entière.
Qui décide, et qui devrait répondre
Rien de tout cela n’est le produit d’une décision explicite. Personne n’a signé un texte disant « pas de matelas pour les mineurs ». Le volume a décidé à la place des responsables. Selon Gérald Darmanin, cité par Révolution permanente, 2 513 gardes à vue ont été enregistrées après les 17 et 18 octobre et 149 personnes ont été incarcérées. Je n’ai pas pu vérifier ce chiffre ailleurs : je le donne pour ce qu’il est, une annonce ministérielle reprise par un média militant.
Ce qui est établi, c’est le goulot. Quand des centaines d’interpellations arrivent en quelques heures au même tribunal, un dépôt conçu comme une salle d’attente devient un dortoir. La chaîne est courte. Le parquet requiert les déferrements et organise l’usage du dépôt. L’administration du tribunal gère les locaux. Le ministère de la Justice donne les effectifs. La police interpelle. Le service invoque des « difficultés de stockage et de gestion ». Aucune cellule n’est dédiée aux mineures : certaines ont été placées dans le couloir des hommes majeurs pour séparer des protagonistes d’une même affaire, sans partage de cellule avec un majeur.
Ce qui a produit le document, en revanche, est un droit ancien : l’article 719 du code de procédure pénale permet aux bâtonniers et à leurs délégués de visiter à tout moment les lieux où une personne est privée de liberté, dans le cadre d’une procédure pénale ou administrative. Sans cette visite de 75 minutes, il n’y aurait ni constat, ni photographie, ni aveu. Le contrôle des lieux de privation de liberté ne vient pas de celui qui enferme : il vient de ceux qui entrent.
Ce que cela change pour un mineur arrêté
Le rapport ne dit pas que ces mineurs étaient innocents, et je ne l’écris pas : ils étaient déférés, ce qui suppose des faits reprochés. Mais une nuit au dépôt n’est pas une peine. Elle précède le juge, elle ne le remplace pas. Un adolescent arrêté aujourd’hui peut donc passer la nuit sur une banquette trop courte ou sur du béton, avant d’être présenté à un magistrat, sans que ses parents sachent toujours où il est. La loi prévoit qu’ils soient informés ; plusieurs mineurs n’en étaient pas sûrs.
Pour un parent, la voie pratique reste l’avocat et le barreau : demander la permanence, exiger l’information, signaler les conditions. C’est ce qui a produit un document en 75 minutes. La même logique a fonctionné quand le juge administratif a suspendu un couvre-feu préfectoral, dans cette affaire. Et le flux ne s’arrête pas : 5 villes ont interdit de manifester jeudi.
Ce que j’en retiens
Je retiens une mécanique, pas un scandale isolé. Un pouvoir qui décide d’interpeller en masse n’a pas besoin de décider l’indignité : elle arrive au bout de la chaîne, dans un sous-sol, quand le flux dépasse la capacité. La dignité devient une variable d’ajustement, et personne ne se sent l’auteur de ce qui arrive. C’est ce qui rend la nuit reproductible : elle peut se rejouer au prochain mouvement, sans qu’aucune instruction n’ait été donnée.
Ce que je vois, c’est un État qui traite la conséquence de sa propre décision comme un incident technique : on ordonne les gardes à vue, puis on constate que le sous-sol ne suit pas. Or on savait. Le même lieu, le même engagement pris un an plus tôt. Et l’on continue.
La question que je pose n’est donc pas seulement morale. Elle est organisationnelle : à qui devrait incomber la responsabilité quand un mineur passe une nuit sans matelas dans un tribunal ? Au parquet qui défère, à l’administration qui gère les locaux, au ministère qui finance, ou au ministre qui compte les gardes à vue ?



