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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Détruire, puis réparer : de 1,1 à 1,25 milliard de dégâts, et trois à cinq centièmes de point de croissance

Rue en reconstruction : façade effondrée étayée, gravats au sol, échafaudage, plan de chantier punaisé sur une palissade, camion-benne au fond.

Samedi 17 octobre, la facture s’est arrêtée aux vitrines. Or, depuis le 18 septembre, ce sont d’abord des lycées qui ont brûlé. Leur destruction a un prix que sept régions ont déjà chiffré, et un rendement que la comptabilité nationale enregistre sans le nommer.

Le ministre de l’Éducation nationale a annoncé dimanche soir que 24 établissements scolaires avaient été « incendiés ou saccagés » depuis le début du mouvement lycéen (Valeurs actuelles, 18 octobre 2026). Sept régions, sur les dix-huit que compte le pays, ont publié un montant : leur addition donne 43 à 54 millions d’euros. Les 17 et 18 octobre ont ajouté autre chose : au moins 3 000 commerces touchés selon le gouvernement, 2 000 selon le réseau des chambres de commerce, et une estimation d’assureurs qui monte jusqu’à 1,2 milliard d’euros (BFM Business, 21 octobre 2026).

Je veux démontrer trois choses, et une quatrième qui les noue. Ce que la destruction a coûté, sans additionner des périmètres incompatibles. Ce qu’elle rapporte au produit intérieur brut (PIB), l’indicateur auquel ce gouvernement demande de mesurer sa réussite. Ce qu’elle rapporte aux assureurs, où la casse devient un flux d’affaires. Et la conclusion que j’assume : une destruction est une commande.

24 lycées saccagés, sept régions qui chiffrent, onze qui se taisent

Les lycées appartiennent aux régions, qui les construisent et les entretiennent. Le chiffrage est régional avant d’être national. Vendredi 2 octobre, Valérie Pécresse écrit sur le réseau social X : « Saccages dans les lycées d’Île-de-France : 7 millions d’euros déjà partis en fumée » (Le Figaro, 2 octobre 2026).

Le même jour, Fabrice Pannekoucke annonce « entre 25 et 30 millions d’euros » pour Auvergne-Rhône-Alpes. Le Parisien précise le périmètre, et c’est décisif : l’estimation « est au sens large car incluant les abords et les véhicules endommagés » (Le Parisien, 2 octobre 2026). Ce n’est donc pas 30 millions de lycées, c’est 30 millions de lycées, de trottoirs et de voitures. Le Grand Est annonce environ 1 million, les Hauts-de-France « près d’un million », l’Occitanie, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et les Pays de la Loire environ 3 millions chacune. Une semaine plus tard, le Grand Est passe à 4 millions et la Provence-Alpes-Côte d’Azur à 6 millions (CNEWS, 10 octobre 2026).

L’addition de ces sept régions donne 43 millions en bornes basses, 54 millions en bornes hautes, quand les annonces nationales se tiennent entre 30 millions et « autour de 45 millions ». Elle porte sur sept régions sur dix-huit, les onze autres n’ayant rien publié : un total de 40 ou 45 millions est un plancher, pas une facture, le défaut déjà relevé sur le chiffrage du 17 octobre (17 octobre : 2 000 commerces touchés, une facture toujours sans montant).

Quatre périmètres, et un total qui ne s’additionne pas

Quatre cercles ne se recouvrent pas, et le mot « dégâts » les mélange.

Les biens publics des régions. C’est le cercle des 43 à 54 millions ci-dessus, payé par les propriétaires : portails, façades, halls, parfois des bâtiments entiers.

Les biens publics des communes et de l’État. Voirie, mobilier urbain, abribus, véhicules, bâtiments municipaux. Le seul point signé pour la séquence du 17 octobre est municipal : le maire d’Avignon, Olivier Galzi, estime à « au moins 500 000 € » les dégâts de voirie, poubelles et panneaux de sa ville (Le Dauphiné libéré, 18 octobre 2026). Aucun agrégat national n’existe.

Les biens privés des commerces. La Fédération du commerce et de la distribution avance 1 500 commerces touchés, le réseau des chambres de commerce « au moins 2 000 » le lendemain, le gouvernement « au moins 3 000 » le 19 octobre. Trois chiffres en trente-six heures, sans montant : la facture est annoncée en « centaines de millions d’euros ».

Les interventions et les pertes d’exploitation. Heures supplémentaires, matériel, soins et véhicules détruits pour les forces de l’ordre ; chiffre d’affaires perdu pour les commerces fermés. Ni l’un ni l’autre n’est chiffré publiquement.

C’est ici qu’un troisième chiffrage intervient, et il faut le lire avec son périmètre. Morningstar DBRS borne à 1,2 milliard d’euros au maximum la charge des assureurs pour les deux journées des 17 et 18 octobre, soit environ 50 % de plus que les 798 millions indemnisés après les onze nuits de 2023 (BFM Business, 21 octobre 2026). La Fondation IFRAP, qui retient cette borne comme référence, décompose l’ensemble à environ 1,1 milliard : 910 millions de dommages matériels, 190 millions de pertes d’exploitation, dont 800 millions supportés par les assureurs et près de 300 millions laissés aux commerçants, aux ménages, aux collectivités et à l’État (IFRAP, 20 octobre 2026). Ni l’une ni l’autre n’est un bilan officiel : IFRAP écrit que son chiffrage reste conditionnel, faute de bilan des sinistres. Ces deux périmètres recouvrent en partie ce que les régions comptent séparément, et les additionner sans le dire produirait un faux total.

Deux lectures de la même facture

Les dégâts des lycées, en millions d’euros (échelle de 0 à 54), puis les cercles documentés de la facture totale. Choisissez la vue, puis survolez une barre ou atteignez-la au clavier.


Île-de-France7
Auvergne-Rhône-Alpes25 à 30
Grand Est1
Hauts-de-France1
Occitanie3
Pays de la Loire3
Provence-Alpes-Côte d’Azur3
Addition des 743 à 54
Survolez une barre, ou tabulez jusqu’à elle, pour lire la donnée et sa source.

Sources : les sept régions citées (2 et 10 octobre 2026) ; Morningstar DBRS via BFM Business (21 octobre 2026) et IFRAP (20 octobre 2026) pour le week-end des 17 et 18 octobre. Euros courants. La barre « commerces » ne porte aucune valeur.

Le graphique n’a pas pu être dimensionné : les valeurs restent dans le texte (43 à 54 millions pour les lycées, 1 100 à 1 250 millions pour l’ensemble).

Le total documenté se situe donc entre 1,1 et 1,25 milliard d’euros, dont les lycées représentent moins de 5 %. Personne n’a publié ce rapport : la casse des lycées, qui a déclenché le mouvement, pèse trente fois moins que celle d’une seule soirée de convergence. Les lycées ne valent pas peu : ils sont peu nombreux, là où un centre-ville compte des milliers de vitrines.

La séquence ci-dessous est une émission de LCI : « lycées saccagés : faut-il faire payer les familles des casseurs ? ». La question posée porte sur le payeur, jamais sur le montant ni sur ce que la réparation rapporte à ceux qui l’exécutent.

À observer : la question posée est celle du payeur, jamais celle de la dépense.

Ce que la destruction ajoute au PIB, et pourquoi c’est réel et dérisoire

Le PIB mesure la production de biens et de services d’une année, et le mécanisme n’a rien de scandaleux. Réparer un portail, remplacer des vitres, refaire un hall brûlé, éditer des constats : tout cela est de la production. La comptabilité nationale enregistre la reconstruction comme un investissement des administrations publiques et les réparations courantes comme une consommation. Une destruction suivie d’une réparation augmente donc la production mesurée, quand une destruction sans réparation ne la diminue presque pas, parce que le stock détruit n’entre dans aucun compte de flux.

Reste à savoir combien. La dépense de réparation documentée se situe entre 1,1 et 1,25 milliard d’euros. Il faut lui appliquer un multiplicateur, rapport entre un euro dépensé et le supplément d’activité qu’il provoque. Aucune valeur n’est unique, d’où la fourchette. Le rapport du Sénat sur le projet de loi de finances pour 2021 résume : « la littérature économique récente suggère que le niveau des multiplicateurs budgétaires en dépense est généralement compris entre 0,6 et 1,0 », le modèle Mésange de la Direction générale du Trésor retenant 0,78 après un an et 1,06 après deux ans, la Banque de France 1,2 à court terme, effet qui se dissipe en quatre ans (Sénat, rapport général sur le PLF 2021).

Le calcul, posé explicitement : avec un multiplicateur de 0,78, 1,1 à 1,25 milliard de réparation produit 858 millions à 975 millions d’activité supplémentaire ; avec 1,2, il en produit 1,32 à 1,5 milliard. Le PIB français de 2025 s’élève à 2 991,1 milliards d’euros, un point de PIB vaut donc environ 29,9 milliards (Insee, comptes de la nation 2025, 29 mai 2026). L’effet total se situe entre 0,03 et 0,05 point de PIB, soit trois à cinq centièmes de point. En emplois, au coefficient de l’évaluation du plan France Relance, qui attribue 100 000 emplois à 10 milliards de travaux de rénovation (France Stratégie, comité d’évaluation du plan France Relance), 1,1 à 1,25 milliard représente 11 000 à 12 500 emplois pendant les travaux.

Ce chiffre a deux faces. Sa petitesse : trois à cinq centièmes de point, quand le budget 2027 demande 54 milliards d’efforts, soit 1,8 point de PIB, et quand la croissance de 2026 est prévue à 0,5 % (dossier de presse Budget 2027). Détruire un lycée ne relance pas l’économie française. Sa réalité : ces centièmes de point sont comptés comme un plus, et il n’existe aucune ligne, dans aucun document budgétaire, où la destruction apparaisse comme un moins. Le patrimoine amputé et les cours perdus ne se déduisent de rien. La réparation entre dans l’indicateur, la perte n’y entre pas.

Un pouvoir qui mesure sa réussite au PIB ne distingue pas ce qu’il répare de ce qu’il enrichit

C’est ici que la thèse devient politique, et je la pose nettement. Un gouvernement qui juge sa politique sur un chiffre de croissance n’a aucun instrument pour séparer la croissance qui répare de celle qui enrichit. La destruction d’un lycée suivie de sa reconstruction produit le même signe, dans son tableau de bord, qu’un investissement neuf : une dépense, donc de l’activité, donc de la croissance. Il n’a aucun intérêt institutionnel à faire la différence, et aucun document que j’aie trouvé ne la fait.

Les faits confirment cette indifférence par leur forme, sinon par une déclaration explicite. Le dossier de presse du budget 2027 raisonne en points de PIB et en dixièmes de croissance révisée, sans jamais qualifier la nature de la dépense, et le dossier de presse fixe comme objectif de ramener le déficit public à 5 % du PIB. Le fonds de soutien aux commerces, le chômage partiel à 100 %, la promesse que « la mairie sera reconstruite » à Limoges : tout cela est légitime et comptabilisé comme activité. Rien n’est présenté comme la réparation d’une perte, et je le dis comme une absence, non comme la preuve d’un cynisme.

La limite doit être posée aussi nettement, parce qu’elle rend la critique solide. Le PIB mesure un flux de production, pas un patrimoine. Détruire un bâtiment public détruit un stock : la reconstruction produit une dépense, elle ne recrée pas la richesse détruite, elle la remplace en coûtant. Le gain comptable est réel, il n’est pas une compensation. Il est même en partie fictif à budget constant : une région qui consacre 30 millions à réparer des portails ne les consacre pas à rénover une chaudière. L’Île-de-France déclare 1,9 milliard versés aux lycées en 2026, et les régions ont consacré 6,8 milliards au second degré en 2025, dont 2,5 milliards en investissement (Public Sénat, octobre 2026). Dans une enveloppe contrainte, la réparation est un transfert d’un lycée vers un autre.

Ce n’est donc pas « la casse crée de la richesse », mais : la casse crée de la dépense, la dépense est comptée comme richesse, et la perte n’est comptée nulle part. Le système ne s’effondre pas sous les coups, il enregistre la facture comme un chiffre d’affaires.

Ce que la casse rapporte aux assureurs : oui, c’est de la croissance

La casse rapporte aux assureurs, et c’est de la croissance : je l’ai vérifié : la réponse est oui, avec deux précisions.

Le secteur grandit d’abord indépendamment des émeutes. Les cotisations d’assurance des dommages aux biens et de responsabilité atteignent 80,6 milliards d’euros en 2025, en hausse de 7,4 % (France Assureurs, suivi trimestriel cité dans le rapport sur la solvabilité et la situation financière 2025 d’Aréas). L’indice des prix des services d’assurance de l’Insee augmente de 9,8 % sur un an au premier semestre 2025 (ACPR, situation des assureurs au premier semestre 2025). Sur la même période, les primes de la branche incendie et dommages aux biens progressent de 8 % quand les sinistres indemnisés reculent de 5,6 % : le volume d’affaires monte plus vite que la charge.

La prime des collectivités est le lieu exact du report. En 2024, elles ont payé 1,175 milliard de primes, en hausse de 22,9 % après 11,2 % en 2023, soit 220 millions de plus en un an (réponse ministérielle du 28 avril 2026, Assemblée nationale, question 13272). Pour les seules communes, la facture atteint 729 millions, 43 % de plus qu’en 2020, 85 % d’entre elles ont vu leurs primes augmenter, avec un pic de 27 % pour celles de 5 000 à 50 000 habitants (Maire-info, d’après l’Observatoire des finances et de la gestion publique locale). Le Sénat documente le cas d’école : après les violences de 2023, la cotisation annuelle d’Alfortville est passée de 82 633 euros à 280 000 euros, un facteur 3,4.

Pour le 17 octobre, l’accompagnement est déjà connu, et plus dur qu’en 2023 : France Assureurs porte le délai de déclaration de cinq à trente jours, jusqu’au 16 novembre, et promet des acomptes (communiqué du 19 octobre 2026), mais ne prévoit aucune mesure sur les franchises : le reste à charge demeure celui du contrat. Un fonds de mutualisation est annoncé pour 2027, financé par une contribution « émeutes » de 0,8 % acquittée par tous les assurés (Le Temps, 20 octobre 2026).

La distinction à garder est celle que le secteur invoque lui-même : chiffre d’affaires n’est pas résultat, et l’indemnisation est une charge. Une compagnie qui encaisse 1,2 milliard de primes et verse 800 millions d’indemnités ne s’enrichit pas de 1,2 milliard. Mais trois choses restent vraies. Le volume d’affaires progresse. La charge est répercutée sur les primes, avec un décalage de un à trois ans, comme le montrent les 22,9 % de hausse en 2024, après les 798 millions indemnisés pour les nuits de 2023. Et le payeur final est identifié : le commerçant par sa franchise, la collectivité par sa cotisation, donc le contribuable, et le particulier par la mutualisation. La casse ne ruine pas le secteur, elle le fait travailler et envoie la facture à ceux qui n’ont rien cassé.

À retenir. La destruction ne coûte pas au capitalisme, elle lui passe commande : 43 à 54 millions de travaux, jusqu’à 1,2 milliard de sinistres, trois à cinq centièmes de point de PIB comptés comme croissance, et aucune ligne où figure la perte.

Qui a cassé, et ce que les organisateurs en ont dit

Il faut être précis sur les auteurs, sans quoi tout le raisonnement devient une accusation lancée à un mouvement entier. Les sources distinguent trois populations.

Les manifestants et les bloqueurs, d’abord, des dizaines de milliers, dont l’immense majorité n’a rien cassé. Les organisateurs ensuite, dont les porte-parole ont appelé au calme. Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne, a demandé dès le départ que les protestations restent pacifiques, son organisation comme Les Lycéens ont désavoué les violences urbaines, et il condamne les violences contre les policiers et le personnel éducatif tout en jugeant la colère légitime (Ouest-France, 1er octobre 2026). Jean-Luc Mélenchon a appelé les jeunes à n’utiliser « que des méthodes de lutte non-violentes ».

Les casseurs, enfin, dont plusieurs sources officielles disent qu’ils n’étaient pas des élèves de l’établissement. La préfecture d’Ille-et-Vilaine indique que « des casseurs se sont introduits » dans les lycées Charles Tillon et Bréquigny, avec dégradations et vols. Au lycée Vauquelin, le proviseur et des élèves ont décrit une dizaine de jeunes encagoulés qui ont allumé trois feux et n’étaient pas scolarisés là. À Nantes, des élèves racontent l’arrivée de groupes venus d’ailleurs. Sur les images, des lycéens ont conspué les casseurs : « Casseurs, si vous n’avez rien à dire, dégagez » (Ouest-France, octobre 2026).

Cette distinction n’exonère personne, et surtout pas les responsables politiques qui ont désigné des coupables avant que la justice ne statue. Bruno Retailleau a réclamé que « LFI paye les dégâts » et posé la question de son interdiction ; Valérie Pécresse a annoncé envoyer la facture au maire de Saint-Denis. Ce sont des gestes politiques, pas des imputations établies. Ce que la Chancellerie documente, c’est un flux judiciaire : 5 060 gardes à vue, dont 87 % de mineurs (Mouvement lycéen : 5 060 gardes à vue, 87 % de mineurs). Un tel mouvement produit des débordements, et des innocents dans ses statistiques.

Un fait reste, que les organisateurs n’ont pas tiré au clair. Le 17 octobre, la convergence avec les gilets jaunes et une partie du monde syndical a élargi la manifestation bien au-delà des lycées, et c’est cette soirée qui porte l’essentiel de la facture : des semaines de blocages pour 43 à 54 millions, une nuit pour des centaines de millions.

La critique qui ne nourrit pas ce qu’elle combat

Détruire un commerce, un lycée, un équipement public, c’est créer une demande solvable. Des travaux, des assurances, du matériel, de la sécurité, des indemnisations, des marchés publics : chaque objet cassé devient une commande, avec un carnet, un devis et une facture. Le capitalisme ne s’effondre pas sous les coups. Il reçoit une commande, il la chiffre, il la facture, et il la répercute. Les chiffres de cette semaine le disent sans qu’on force le trait : les régions paieront 43 à 54 millions, les assureurs provisionnent jusqu’à 1,2 milliard, et le commerce de proximité paiera sa franchise.

La destruction alimente donc deux appareils. L’État dépensier, dont la dépense est comptée comme croissance. Et le secteur assurantiel, dont le volume de primes progresse et dont la charge est répercutée. Elle ne touche ni la propriété, ni la règle, ni le pouvoir : elle les fait travailler. Un propriétaire dont le bâtiment brûle reste propriétaire du terrain, et il reconstruit avec l’argent de son assurance ou de ses contribuables.

C’est pourquoi j’adresse cette critique aux anticapitalistes eux-mêmes, sans injure et sans mépris, parce que leur geste est fonctionnel au système qu’ils dénoncent. Ce système n’a pas besoin d’être aimé : il a besoin d’être alimenté en dépenses, et la casse l’alimente. La victime immédiate n’est jamais le capital. C’est le commerçant qui perd son stock et deux semaines de recettes, le contribuable d’Avignon qui paie 500 000 euros de voirie, l’assuré dont la prime augmente sans qu’il ait rien fait. Le capital, lui, a des acomptes, des délais portés à trente jours et un fonds de mutualisation en préparation.

Ce que je défends est une critique qui ne nourrit pas ce qu’elle combat : une critique qui attaque la règle, la propriété, la répartition, et qui ne fournit pas à l’adversaire l’occasion de facturer sa propre défaite. Celui qui détruit sans compter paie deux fois, en légitimité perdue puis en primes d’assurance. Je ne dis pas que la colère est illégitime. Je dis que la casse est un mauvais calcul, et que le système le réussit mieux que ceux qui cassent.

Il reste une question, et je ne la tranche pas seul. Si la réparation est comptée comme richesse et la perte comme rien, l’indicateur qui décide de nos politiques publiques est aveugle à ce qu’il prétend mesurer. Faut-il y ajouter un compte de patrimoine qui enregistre la destruction, ou cesser de demander à un chiffre de trancher ce qui relève du jugement politique ? Et si l’on garde le PIB, chaque dépense de réparation ne devrait-elle pas être publiée avec la perte qu’elle compense ?

J’ai raconté cette semaine le premier chiffrage du 17 octobre et son absence de base publique (17 octobre : 1 500 commerces, « des centaines de millions », et aucun chiffrage public), ce que la loi fait payer à l’État depuis 1983 (L’État est responsable des dégâts d’une foule depuis 1983) et ce qu’a emporté l’incendie de Limoges (La mairie de Limoges a brûlé : l’État examine, la commune paiera). J’ai regardé les lycées en feu de l’Essonne (Essonne : RSA suspendu, lycées en feu). Chaque fois, la même asymétrie : on chiffre la dépense, jamais la perte.

Article publié le 21 octobre 2026 à 12 h 20, heure de Paris.

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