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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Savencia lâche 330 fermes laitières pour 3,6 centimes le litre

Cuves d'acier d'une fromagerie industrielle reliees par un tuyau a un camion de collecte de lait, face a une prairie, une etable et des vaches au lever du soleil.

Le 6 octobre, Savencia a écrit à l’organisation de producteurs Les 3 Rivières qu’elle mettait fin à leur relation commerciale. Un préavis de 18 mois, une date : le 15 avril 2028. Ce jour-là, 242 millions de litres de lait par an n’auront plus d’acheteur. 330 exploitations de Mayenne, de Sarthe et de Maine-et-Loire sont concernées. Ce sont elles qui alimentent les fromageries d’où sortent le Vieux Pané, le Fol Épi et le Caprice des Dieux.

Plan des parties :

  1. Ce que dit la lettre du 6 octobre
  2. 330 exploitations, 615 personnes
  3. 3,6 centimes, 8,7 millions, 26 400 euros
  4. Un préavis de 18 mois n’est pas une protection
  5. Ce que cela change pour votre assiette
  6. La question que personne ne tranche

Ce que dit la lettre du 6 octobre

L’organisation de producteurs (OP) Les 3 Rivières regroupe des éleveurs qui négocient ensemble le prix de leur lait. Un protocole d’accord signé en novembre 2025 devait encadrer ce prix, avec une formule calculée sur les marchés de Savencia.

Depuis le deuxième trimestre 2026, les 2 parties ne s’entendent plus. L’OP a demandé un prix de base supérieur de 36 euros par 1 000 litres à celui de la formule. Savencia a refusé. Sa direction l’explique dans La France Agricole : à ce niveau, « le lait n’est plus compétitif ».

Le 6 octobre, le collecteur a dénoncé le protocole. Le préavis de 18 mois court jusqu’au 15 avril 2028. L’OP dit avoir reçu la nouvelle par téléphone, puis par courrier, et parle d’une décision « brutale ». Savencia dit « regretter » et affirme avoir signé 6 nouveaux accords-cadres en 10 mois avec d’autres organisations.

330 exploitations, 615 personnes

Les chiffres diffèrent selon les titres, et la différence n’est pas une erreur. L’OP compte 330 exploitations adhérentes, qui font vivre 615 producteurs, associés ou coexploitants compris. Ce sont 330 fermes et 615 personnes, pas 330 personnes.

Elles livrent 242 millions de litres par an, en Mayenne, en Sarthe et en Maine-et-Loire. Le lait part vers 2 sites. La fromagerie Perreault, à Château-Gontier-sur-Mayenne, produit le Vieux Pané et le Fol Épi. La fromagerie Tessier, à Cornillé-les-Caves, produit notamment le Caprice des Dieux. Une cinquantaine d’exploitations sont en Sarthe, selon Sweet FM.

Savencia n’est pas un petit acteur. C’est le troisième collecteur de lait en France, avec 6 200 producteurs, selon l’entretien accordé à Ouest-France. Le groupe réalise environ 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires et vend dans près de 120 pays, rappelle Alouette.

3,6 centimes, 8,7 millions, 26 400 euros

Faisons le calcul, parce qu’il dit tout du rapport de force. 36 euros par 1 000 litres, c’est 3,6 centimes par litre. Sur 242 millions de litres, la demande de l’OP représentait 8,7 millions d’euros par an pour Savencia.

Rapportés au chiffre d’affaires du groupe, ces 8,7 millions pèsent 0,12 %. Un peu plus d’un millième. Rapportés à une ferme moyenne, les 3,6 centimes valent 26 400 euros par an, pour 733 000 litres livrés.

Le prix de base d’octobre était de 410,44 euros les 1 000 litres. La demande portait ce prix à 446,44 euros, soit 8,8 % de plus. Les éleveurs affirment de leur côté que le lait est payé depuis janvier 50 euros sous leur prix de revient. Cela situerait ce coût autour de 460 euros, soit 36 700 euros de perte par ferme et par an. Ce chiffre vient des producteurs, il n’est pas audité : je le donne comme leur estimation, pas comme un fait établi.

Le lait de l’OP Les 3 Rivières, en euros par 1 000 litres

Prix de base d’octobre 2026, demande refusée, coût de revient estimé par les éleveurs.

Prix de base payé : 410,44 €

Demande de l’OP : 446,44 € (+36 €)

Coût de revient estimé : 460 € (estimation des éleveurs)

Survolez une barre, ou placez-y le focus, pour le détail.

Source : La France Agricole, 6 octobre 2026 ; ICI Mayenne ; calculs L’Esprit Français. Échelle de 0 à 500 euros.

Un préavis de 18 mois n’est pas une protection

18 mois, cela paraît long. Cela paraît même protecteur. En réalité, ce délai déplace le problème : il donne à l’industriel le temps de s’organiser, et laisse à l’éleveur le temps de chercher. Chercher quoi ? Un collecteur qui veuille bien de son lait.

Ils sont rares. « Très peu de laiteries cherchent du lait », explique à Sweet FM le responsable de la section laitière de la FDSEA de la Sarthe. Il siège aussi au bureau de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Certains producteurs « n’auront pas d’autre choix que d’arrêter la production laitière ».

Le précédent est proche. En 2024, Lactalis a annoncé réduire sa collecte de 450 millions de litres en France. Des centaines d’éleveurs ont dû retrouver un débouché. Cette fois, l’été caniculaire a renchéri le fourrage, et les négociations avec la grande distribution s’annoncent tendues à partir du 1er décembre.

Le crédit se ferme avant la collecte. Un éleveur de Souligné-sous-Ballon raconte avoir gelé l’achat d’un télescopique à plus de 100 000 euros. Sa question : « Quelle banque pourra suivre nos investissements si on n’est plus collecté dans 18 mois ? » Quand le débouché disparaît, ce n’est pas seulement le lait qui s’arrête. C’est le troupeau, les terres, et parfois l’exploitation.

Ce que cela change pour votre assiette

Directement, peu de chose aujourd’hui, et je ne vais pas vous raconter le contraire. Le prix payé au producteur ne représente qu’une part du prix d’un fromage en rayon. Aucun document public ne permet d’affirmer que le Vieux Pané ou le Caprice des Dieux changeront de prix, ni même qu’ils disparaîtront.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est l’ordre de grandeur du désaccord : 3,6 centimes sur un litre de lait. Ce que l’on ignore, c’est ce que Savencia fera de ses 2 fromageries après avril 2028. La direction n’a pas dit si elle réduira les volumes, fermera une ligne ou cherchera d’autres producteurs. Rien ne permet de trancher, et je le dis plutôt que de le deviner.

Ce qui est établi, c’est le mécanisme. Une formule de prix indexée sur les marchés de l’industriel. Un désaccord. Une clause de sortie. Et 330 fermes qui portent seules le risque de la rupture, alors que le groupe qui dénonce le contrat pèse 7 milliards d’euros.

La question que personne ne tranche

Savencia décide depuis son siège de Viroflay, en région parisienne, du sort de fermes mayennaises, sarthoises et angevines. Ce n’est pas une caricature : c’est la géographie normale d’un groupe agroalimentaire. Mais elle dit quelque chose de notre organisation. Le prix du lait se fixe sur des marchés et dans des formules, loin des prairies qui le produisent.

La FNPL en tire une conclusion que je partage. La filière « atteint les limites d’un système dans lequel un industriel peut mettre fin à une relation contractuelle dès lors que son interlocuteur ne lui convient plus ». Un contrat qui laisse une seule partie sortir quand le prix ne lui plaît plus n’est pas un contrat de risque partagé. C’est une option d’achat sur le travail des autres.

Reste une objection, et elle est sérieuse. Savencia affirme que la demande des éleveurs rendait son lait non compétitif face à ses concurrents européens. Si c’est vrai, une hausse de 3,6 centimes aurait fragilisé ses fromageries, donc l’emploi local. Je ne peux pas écarter l’argument : je n’ai pas les comptes de l’OP ni ceux des sites concernés. Mais 8,7 millions d’euros, à l’échelle d’un groupe de 7 milliards, ne se confond pas avec une question de survie. C’est un arbitrage, présenté comme une contrainte. C’est mon interprétation, appuyée sur les chiffres, pas une preuve de son intention.

Et vous, accepteriez-vous de signer un contrat de dix-huit mois avec un client qui peut le dénoncer sans vous dire qui reprendra votre production ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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