Deux inspecteurs du travail de l’Isère ont été sanctionnés cette semaine. L’un reçoit un blâme, l’autre 15 jours d’exclusion de fonctions. Ils avaient contrôlé des commerces ouverts le 1er mai, puis dénoncé le management de leur direction. Leur hiérarchie les accusait de harcèlement moral. La justice a classé l’affaire sans suite. La procédure disciplinaire, elle, est allée jusqu’au bout.
Plan de l’article
- Ce que le ministère a décidé
- Une plainte classée sans suite
- Cinq semaines de grève dans l’Isère
- Ce que répond le gouvernement
- Combien d’agents pour 2,2 millions d’entreprises
- Ce que cela change pour vous
Ce que le ministère a décidé
La décision est tombée le 15 octobre. Les syndicats du ministère l’ont annoncée dans un communiqué commun CGT, CNT, FSU et Sud : un blâme pour l’un, une exclusion de 15 jours pour l’autre. BFM et France 3 ont confirmé la teneur de la sanction.
Le 15 septembre, la commission administrative paritaire, réunie à Paris, avait proposé plus lourd : une mutation disciplinaire pour l’un, un blâme pour l’autre. La mutation a été abandonnée. Les syndicats y voient « une première victoire et un dénouement provisoire ». Ils annoncent un recours devant le tribunal administratif. Une mutation déplace l’agent, parfois à l’autre bout du pays. Une exclusion de 15 jours le prive de son poste et de sa paie pendant trois semaines. Ce ne sont pas des avertissements symboliques.
Une plainte classée sans suite
L’affaire commence par une plainte. La responsable de leur unité de contrôle accuse les deux inspecteurs de harcèlement moral. L’enquête pénale est classée sans suite. Le parquet estime que le harcèlement n’est pas caractérisé, tout en relevant une situation « très complexe, voire délétère » dans ce service, rapporte BFM.
Les deux agents sont délégués du syndicat Sud. Selon leur organisation, ils avaient d’abord signalé le harcèlement exercé, disent-ils, par une directrice adjointe. La direction aurait alors saisi le procureur, puis une plainte aurait été déposée contre eux. NVO a recueilli ce récit auprès du représentant Sud de l’Isère. C’est une version syndicale, pas un fait établi par un juge.
L’administration, elle, reproche aux agents des violences verbales, le refus de réunions et de remplir les bases de données sur leur activité, et la contestation de décisions prises à Paris. 20 Minutes cite la Direction générale du Travail.
Deux récits, une même procédure. Aucun juge n’a tranché le fond. La sanction, elle, est déjà appliquée.
Cinq semaines de grève dans l’Isère
L’inspection du travail de l’Isère est en grève depuis le 7 septembre. Le mouvement a duré cinq semaines. Le 15 septembre, entre 300 et 400 personnes se sont rassemblées devant le ministère, à Paris, selon NVO. Le 24 septembre, près de 180 personnes manifestaient encore devant la direction départementale, à Grenoble, selon Le Travailleur alpin.
Le point de départ est une journée de contrôle. Le 1er mai 2026, les deux inspecteurs vont dans des commerces ouverts ce jour-là, qui doit être chômé et payé. Ils verbalisent. Selon les syndicats, leur hiérarchie retient ensuite les courriers qui actent ces sanctions, dans l’attente de consignes nationales. La sénatrice et le sénateur de l’Isère ont porté le sujet au Sénat. Le ministère répond qu’il s’agissait de la coordination normale des services (voir plus bas).
Ce qui se joue ici dépasse deux carrières. Un inspecteur du travail contrôle un employeur, pas un salarié. Il vérifie les contrats, les temps de pause, les équipements de sécurité, le travail dissimulé. Il peut dresser un procès-verbal, arrêter un chantier dangereux, saisir la justice. Il est, pour un salarié sans avocat, le seul recours gratuit et immédiat.
Ce que répond le gouvernement
Le 24 septembre, le ministère du Travail a publié une réponse écrite au Sénat, à une question du sénateur écologiste de l’Isère. Le texte est public, daté, et je le cite. Sur ces échanges internes, il répond qu’ils « relevaient du fonctionnement normal des services ». Et encore : « la prise de connaissance par les responsables d’unité de contrôle des courriers préparés par les agents relève de l’exercice normal de leurs responsabilités d’encadrement ».
Sur l’organisation territoriale de l’État, qui place les directions départementales sous l’autorité des préfets, le ministère affirme qu’elle « n’a pas modifié ces garanties ». Sur les sollicitations liées au narcotrafic, il répond que la participation aux comités anti-fraude « s’inscrit dans le cadre réglementaire » et ne modifie pas les missions de l’inspection.
Le même texte reconnaît que le rapport du cabinet Apteis, rendu le 18 juin 2026, « met en lumière des difficultés réelles ». Ce rapport commandé par le ministère décrit une charge de travail incompatible avec les effectifs et une « dynamique constante de réduction des effectifs depuis dix ans ». Le ministre annonce un plan national d’action.
Mon jugement se limite à ce que la réponse fait et ne fait pas. Elle défend la procédure et la coordination. Elle ne dit rien du signalement initial contre la directrice adjointe.
Combien d’agents pour 2,2 millions d’entreprises
Les chiffres officiels disent l’essentiel. En janvier 2026, le ministère a répondu à une question écrite d’une députée. Le texte affirme : « 1 845 agents (inspecteurs et contrôleurs du travail) exercent des missions de contrôle ». Le même document indique 1 950 agents en 2017 et 1 784 en mars 2020, hors responsables d’unité. Le Sénat, en juin 2026, retient environ 2 300 agents au début du quinquennat précédent, et près de 1 800 aujourd’hui.
En face, 2,2 millions d’entreprises à contrôler. Cela fait environ 1 192 entreprises par agent. Rapporté aux 27 millions de salariés, cela donne 1 agent pour 14 600 salariés, alors que l’Organisation internationale du travail recommande un agent pour 10 000. Pour tenir ce ratio, il faudrait environ 2 700 agents, soit 855 de plus qu’aujourd’hui.
Nombre d’agents de contrôle (inspecteurs et contrôleurs). Trait pointillé : effectif qu’imposerait le ratio d’un agent pour 10 000 salariés recommandé par l’Organisation internationale du travail, appliqué aux 27 millions de salariés français.
Sources : réponse du ministère du Travail à la question écrite n° 6509 (Journal officiel du 20 janvier 2026) pour 1 950 et 1 784 ; même réponse pour 1 845 ; question écrite n° 2026-09083 au Sénat (Journal officiel du 24 septembre 2026) pour environ 2 300 en 2017 et 1 800 en 2026. Les sources ne comptent pas exactement la même population : les chiffres de 2017 et 2020 excluent les responsables d’unité.
Le ministère objecte que ce ratio « constitue une référence vers laquelle il faut tendre, mais ne constitue pas un objectif à atteindre en tant que tel ». Il rappelle 600 inspecteurs recrutés entre 2021 et 2024 et 86 % de sections pourvues en septembre 2024. Ces chiffres sont exacts. Ils décrivent une reprise après une chute, pas un retour au niveau de 2017.
Cette pénurie a un coût visible. En 2025, 783 personnes sont mortes au travail, et l’indemnisation des accidents a reculé dans la même année, comme je l’ai documenté dans cet article. Moins d’agents, ce sont moins de chantiers visités, moins de plaintes traitées, et des délais plus longs pour un salarié qui signale un danger.
Ce que cela change pour vous
Si vous êtes salarié, la décision ne change rien à vos droits. Le code du travail reste le même, et l’inspection de votre département reste compétente. Vous pouvez la saisir par téléphone ou par écrit, gratuitement, y compris sans prévenir votre employeur.
Ce qui change, c’est la capacité de réponse. Un service départemental qui perd un agent pendant 15 jours, après cinq semaines de grève, accumule du retard. Les contrôles programmés glissent. Les plaintes urgentes, celles qui concernent un danger immédiat, passent devant, mais elles sont instruites par les mêmes personnes.
Si vous êtes employeur, vos obligations ne changent pas non plus. Ce qui change, c’est le climat du contrôle. Un inspecteur qui craint une sanction pour avoir contrôlé n’a pas les mêmes marges qu’un inspecteur couvert par sa hiérarchie.
L’objection la plus sérieuse est celle-ci. Deux cas ne font pas un système. La procédure disciplinaire a suivi les voies régulières, les agents peuvent la contester devant le juge administratif, et la réforme territoriale n’a pas retiré à l’inspection ses garanties légales. Certes, la chronologie reste troublante. Mais un soupçon n’est pas une preuve, et je ne vais pas plus loin que les pièces.
Il reste une question politique. L’inspection du travail est indépendante par construction : la convention n° 81 de l’Organisation internationale du travail, ratifiée par la France, l’exige. Mais ses effectifs et sa chaîne hiérarchique dépendent du ministère et, depuis la réforme de l’organisation territoriale de l’État, des préfets.
Je ne peux pas prouver que la sanction a été décidée pour faire taire deux syndicalistes. La justice n’a pas retenu le harcèlement, et l’administration conteste les faits. Je peux constater une séquence. Des agents contrôlent le 1er mai. Leur hiérarchie retient les courriers. Une plainte est déposée, puis classée. Une procédure disciplinaire aboutit. Le ministre défend la procédure sans jamais parler du signalement initial. Cette séquence, elle, est documentée.
Une inspection du travail peut-elle rester indépendante quand sa hiérarchie dépend du préfet et que ses effectifs baissent depuis dix ans ?



