Analyse. Opinion de la maison, non un fait établi. Trois documents datés racontent la même semaine dans deux directions opposées.
L'Assurance maladie a publié le 13 octobre 2026 les chiffres 2025 de sa branche accidents du travail et maladies professionnelles. Cette branche couvre près de 20,9 millions de salariés du régime général et un peu plus de 2,5 millions d'établissements cotisants.
783 personnes sont mortes en 2025 des suites d'un accident du travail, 19 de plus qu'en 2024, où l'on en comptait 764. Avec 344 décès en accident de trajet, contre 318 en 2024, et 204 décès rattachés à une maladie professionnelle, le total reconnu atteint 1 331 décès, soit 34 de plus qu'en 2024. Le communiqué n'emploie pas le mot record, et il ne ventile ni par secteur ni par métier. Sur la série publiée depuis 2004, aucune année n'atteint ce niveau, avec deux cassures de série qui obligent à la prudence sur les comparaisons longues.
Les accidents du travail avec arrêt ou incapacité permanente restent stables, à 551 225, et l'indice de fréquence se maintient à 26,4 accidents pour 1 000 salariés. Les accidents de trajet augmentent de 1,7 pour cent, à 96 306. Les maladies professionnelles progressent de 3,1 pour cent, à 52 187, portées par les troubles musculosquelettiques qui en représentent près de 90 pour cent. Les affections psychiques reconnues augmentent de 9 pour cent et ont plus que doublé depuis 2020. Les salariés de moins de 25 ans forment 11 pour cent des effectifs du régime général, mais 16 pour cent des accidents du travail et 23 pour cent des accidents de trajet, avec un indice de fréquence de 36,4 pour 1 000.
Ce que la branche paie
Les indemnités journalières versées au titre des risques professionnels atteignent 5,4 milliards d'euros en 2025, environ 500 millions de plus qu'en 2024, soit une progression de 10,5 pour cent. Pour la deuxième année consécutive, elles constituent le premier poste de dépenses de la branche, devant les prestations liées aux incapacités permanentes, près de 4,8 milliards d'euros. En dix ans, leur part dans les dépenses est passée de 34 pour cent en 2015 à 48 pour cent en 2025. Le facteur principal de cette hausse n'est pas le nombre de sinistres, mais l'allongement des durées d'arrêt, qui explique 6,4 points des 10,5 points de progression.
Et, pour la première fois depuis douze ans, la branche n'est plus excédentaire. Le résultat 2025 est déficitaire de 182,2 millions d'euros, la progression des dépenses ayant dépassé celle des cotisations des employeurs.
Ce que disent six ans
Le nombre de décès par accident du travail reconnus est passé de 550 en 2020 à 783 en 2025, sans une seule année de recul : 550, 645, 738, 759, 764, 783. Les 783 décès de 2025 s'ajoutent à 344 décès par accident de trajet et à 204 décès par maladie professionnelle.

Une réserve doit accompagner cette série, sans quoi elle trompe. En 2019, les décès par accident du travail passent de 562 à 733 en une seule année, un bond que la branche attribue elle-même non à une aggravation de l'accidentalité, mais à un réalignement des procédures sur la présomption d'imputabilité, par la circulaire CIR-14/2018. C'est pourquoi la série commence en 2020 : avant, la branche ne compte pas tout à fait la même chose. Et 2020, année de confinement, est un point bas d'activité, non une amélioration de la sécurité au travail.
Ce que l'État décide la même semaine
Le décret n° 2026-909, pris le 30 septembre 2026 et publié au Journal officiel du 1er octobre, réécrit l'article R. 433-2 du code de la sécurité sociale. Le salaire journalier retenu pour calculer une indemnité d'accident du travail ou de maladie professionnelle était plafonné à 0,834 pour cent du plafond annuel de la sécurité sociale, soit 400,82 euros par jour en 2026. Il passe à 0,226 pour cent, soit 108,62 euros, ce que la notice du décret présente comme l'équivalent de 1,8 salaire minimum interprofessionnel de croissance.
L'effet est direct et calculable. L'indemnité maximale tombe de 240,49 à 65,17 euros par jour pour les 28 premiers jours d'arrêt, puis de 320,66 à 86,90 euros à partir du 29e jour. Le nouveau seuil correspond à un salaire brut mensuel de 3 304 euros : en dessous, le montant versé ne change pas. Le texte s'applique aux sinistres survenus à compter du 1er novembre 2026 et concerne, outre le régime général, les salariés agricoles, la SNCF, les industries électriques et gazières et les entreprises minières.
Le même jour, le projet de loi de finances pour 2027 annonce l'alignement de la fiscalité des indemnités journalières sur celle des revenus d'activité. L'exonération partielle dont bénéficient les indemnités d'accident du travail et de maladie professionnelle serait supprimée, et la contribution sociale généralisée passerait au taux applicable aux revenus d'activité, soit 9,2 pour cent. Les indemnités journalières d'affection de longue durée deviendraient imposables à hauteur de la moitié de leur montant. Le Haut Conseil des finances publiques chiffre l'ensemble des prélèvements nouveaux de 2027 à 17,2 milliards d'euros, dont 1,4 milliard au titre de la fiscalisation des indemnités journalières. Ces dispositions sont des projets : le Parlement ne les a pas votées.
Ce que ces trois pièces disent ensemble
C'est ici que s'arrête le fait et que commence l'opinion, signée comme telle.
Un salarié dont l'accident survient après le 1er novembre 2026 sera indemnisé sur une base plus basse, et paiera davantage d'impôt et de prélèvements sociaux sur la même indemnité en 2027. Dans le même temps, la branche qui verse ces indemnités sort de douze années d'excédents, et la prévention qu'elle finance représente, sur la même période, plus de 2 800 subventions pour près de 28 millions d'euros, un peu moins de 800 contrats de prévention pour près de 29 millions, et environ 140 millions d'euros d'aides au titre de l'usure professionnelle. Environ 200 millions d'euros de prévention, face à 5,4 milliards d'indemnités journalières et 11,2 milliards de prestations versées.
Le travail tue plus qu'en 2024, et l'indemnisation recule la même année. Les sources ne lient pas les deux faits : le décret est motivé par le solde de la branche, non par la mortalité. Ce qui est documenté, c'est l'arbitrage, et ce qui manque, c'est celui qui le porte. Encore faut-il savoir qui l'assume. Le plafond des indemnités résulte d'un décret, donc du gouvernement. La fiscalité résulte d'un projet de loi, donc du Parlement, qui ne l'a pas encore voté. La gestion de la branche et la politique de prévention associent les partenaires sociaux. Trois décideurs, trois calendriers, et aucun d'entre eux ne porte seul la responsabilité du résultat.
Ce qui n'est pas établi
Le communiqué du 13 octobre ne ventile pas les décès par secteur ni par métier, et il ne donne pas le détail des causes : il indique seulement que les malaises représentent plus de la moitié des décès par accident du travail. Le rapport annuel complet, qui doit détailler ces résultats, est annoncé pour la fin octobre 2026.
Rien, dans les pièces disponibles, ne permet d'écrire que la baisse de l'indemnisation réduira le nombre d'accidents. Rien ne permet non plus d'écrire qu'elle ne le réduira pas. L'effet du nouveau plafond sur le comportement des employeurs, sur le recours au maintien de salaire et à la prévoyance, et sur la sous-déclaration, n'est mesuré par aucune donnée publique à ce jour.
Enfin, le chiffre de 783 décès doit être lu avec sa propre réserve : il ne compte que les décès reconnus par la branche, et l'écart entre les morts du travail et les morts reconnues comme telles est un débat ancien, que ce communiqué ne tranche pas.
Ce qu'il faudra regarder
Deux rendez-vous, et une question. Le rapport annuel de la branche, fin octobre 2026, pour la ventilation par secteur et la nature des accidents mortels. Le vote du projet de loi de finances et du projet de loi de financement de la sécurité sociale, pour savoir si la fiscalisation des indemnités journalières est retenue en l'état. Et une question, la seule qui compte ici : à 783 morts reconnues et une indemnisation qui recule, qui décide, et qui répond.
Sources principales : rapports annuels 2018 à 2024 de la branche Risques professionnels de l'Assurance maladie et « L'Essentiel 2024 » ; communiqué de presse de l'Assurance maladie du 13 octobre 2026, « Risques professionnels : les principaux chiffres de la branche AT/MP en 2025 » ; décret n° 2026-909 du 30 septembre 2026, Journal officiel du 1er octobre 2026 ; projet de loi de finances pour 2027, exposé des motifs, déposé le 1er octobre 2026 ; avis du Haut Conseil des finances publiques sur le projet de loi de finances pour 2027.



