Javier Milei est attendu à Paris du 30 septembre au 2 octobre pour la deuxième édition de l’« Argentina Week », un forum d’investisseurs dont les sessions principales se tiennent au siège de l’OCDE, et il doit être reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée le 1er octobre. L’agenda officiel argentin, communiqué à l’AFP, place cette visite sous le signe des affaires : le groupe français Eramet, qui exploite un gisement de lithium dans la province de Salta et étudie une extension, figure parmi les interlocuteurs attendus. Trois dossiers concernent directement des intérêts français : le lithium argentin, l’agro-industrie et la pêche adossées à l’accord UE-Mercosur appliqué provisoirement depuis le 1er mai 2026, et le RIGI, le régime d’incitation aux grands investissements qui garantit trente ans de stabilité juridique. La visite est aussi contestée à Paris, où une pétition demande que le président argentin soit déclaré persona non grata.
Ce que dit l’agenda argentin
Le programme est connu par l’agenda de la présidence argentine, diffusé par l’agence Noticias Argentinas et relayé par l’AFP. Le président quitte Buenos Aires dans la nuit du mardi 29 septembre, arrive à Paris le mercredi, puis enchaîne le jeudi 1er octobre : discours d’ouverture de l’Argentina Week au siège de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), rencontre avec les gouverneurs de province présents, entretien avec un groupe d’entrepreneurs, entretien privé avec Emmanuel Macron à l’Élysée, puis réception de la délégation argentine. Le vendredi, il doit recevoir un prix lors du Paris Economic Forum, selon le programme cité par Le Parisien.
La délégation donne la mesure politique du déplacement. Selon Le Parisien, elle comprend quatre ministres, onze gouverneurs de province, principalement des provinces minières, et le maire de Buenos Aires ; Le Télégramme évoque une délégation plus large encore, avec douze gouverneurs, près de la moitié du gouvernement et Karina Milei, sœur du président et secrétaire générale de la présidence. Le quotidien breton ajoute que le ministre français de l’Économie, Roland Lescure, est attendu à la réception de l’ambassade. L’Argentine présente ses secteurs porteurs lors de tables rondes à l’OCDE, à l’Agence internationale de l’énergie et à la Chambre de commerce internationale : énergie, mines et lithium, agro-industrie, pêche, économie de la connaissance.
Selon le site Rio Times, qui cite la presse argentine, les patrons de TotalEnergies, de l’italien ENI, de l’ADNOC d’Abou Dabi et du négociant Glencore sont attendus, aux côtés de dirigeants de Rio Tinto, d’Eramet, de Santander et de Louis Dreyfus. Deux annonces sont préparées : un accord avec le Groupe d’action financière (GAFI) sur la lutte contre le blanchiment, et de nouvelles mesures au titre du RIGI. Le même site relève, en citant le journal argentin elDiarioAR, que le voyage sert aussi une négociation intérieure : le gouvernement cherche à débloquer la suppression des primaires obligatoires, et Karina Milei aurait averti les gouverneurs réticents d’une possible intervention fédérale dans leurs provinces.
Le lithium de Salta, dossier français
Eramet exploite, dans la province de Salta, le projet Centenario-Ratones, mis en production en 2024, qui extrait le lithium directement de la saumure. Selon le site spécialisé Argus Media, l’installation fonctionne depuis peu à 90 % de sa capacité nominale de 24 000 tonnes de carbonate de lithium par an, et le groupe a engagé en août 2026 une étude de faisabilité pour ajouter 11 000 tonnes par an, moyennant environ 350 millions de dollars d’investissement ; l’objectif affiché à terme est de 150 000 tonnes par an. Eramet a indiqué à la province de Salta son intention de déposer un dossier au titre du RIGI pour accompagner cette extension.
Cette activité s’inscrit dans une province devenue un pôle concurrentiel : selon le site minier Mining.com, Rio Tinto y développe son projet Rincon, le sud-coréen Posco y a mis en service la première usine commerciale d’hydroxyde de lithium du pays et le chinois Ganfeng y produit depuis son projet Mariana. Autrement dit, la France y dispose d’un opérateur parmi d’autres, et aucun élément public disponible ne précise où sera transformé le carbonate produit, ni quelle part en reviendra à la filière européenne.
Le RIGI, ou la stabilité juridique comme produit d’appel
Le RIGI, créé en 2024, est le principal argument juridique de cette tournée. Il accorde aux projets approuvés des exemptions de taxe sur la valeur ajoutée et de droits à l’importation et à l’exportation, ainsi qu’une garantie de stabilité juridique de trente ans, avec la possibilité de régler les litiges devant des tribunaux situés hors d’Argentine, selon la description publiée par Argus Media. Pour un investisseur, la contrepartie est explicite : le régime lie les décideurs argentins à venir pour trois décennies. Pour l’État français, en revanche, il n’engage rien : aucune somme publique française n’est annoncée à l’occasion de la visite, et les décisions d’investissement appartiennent aux entreprises.
Le Mercosur, en arrière-plan
Les tables rondes sur l’agro-industrie et la pêche se tiennent sur un terrain déjà balisé, celui de l’accord de libre-échange conclu entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Le texte a été signé le 17 janvier 2026, après un feu vert du Conseil de l’Union le 9 janvier, et la Commission européenne a décidé le 23 mars 2026 de l’appliquer de façon provisoire à partir du 1er mai, pour les États du Mercosur ayant achevé leur ratification : l’Argentine et l’Uruguay d’abord, le Brésil ensuite. Cette chronologie est rappelée dans une question écrite du sénateur Fabien Genet publiée au Sénat le 9 avril 2026.
La France s’y est opposée. Le Parlement européen a saisi la Cour de justice de l’Union européenne le 21 janvier 2026, par 334 voix contre 324, pour vérifier la conformité de l’accord aux traités, ce qui a suspendu la ratification sans empêcher l’application provisoire. Emmanuel Macron a qualifié cette décision, le 27 février, de « mauvaise surprise » pour la France et de « mauvaise manière » pour le Parlement. Un mécanisme de sauvegarde a été adopté en février : il permet à la Commission d’ouvrir une enquête si les importations venant du Mercosur augmentent de plus de 5 %, ou si leurs prix passent plus de 5 % sous ceux des produits européens.
Pour les lecteurs français, l’accord organise un échange asymétrique selon les secteurs. Il ouvre l’Europe à la viande bovine, aux volailles, au sucre, au riz, au miel et au soja sud-américains, tout en donnant aux exportations européennes de voitures, de machines, de vins et de spiritueux un accès progressif au marché sud-américain. La pêche, mise en avant par Le Télégramme comme un débouché nouveau, relève du même mouvement. La filière agricole française en conteste les conditions, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles ayant annoncé qu’elle continuerait de se mobiliser après la décision de la Commission.
Une visite aussi contestée à Paris
À Paris, la venue du président argentin est contestée. Une pétition ouverte le 1er septembre sur Change.org, à l’initiative d’une cinquantaine d’élus, d’intellectuels et d’artistes parmi lesquels les élus parisiens Rodrigo Arenas et Geneviève Garrigos, demande à la Ville de Paris de déclarer Javier Milei persona non grata pendant son séjour et de lui refuser toute réception ou distinction officielle ; elle dépassait 3 400 signatures le 27 septembre, selon le blog de Mediapart qui en détaille le contenu. Une Assemblée de citoyens argentins en France appelle par ailleurs à un rassemblement le mercredi 30 septembre au soir devant l’ambassade d’Argentine, dans le 16e arrondissement, là où le président doit offrir sa réception de bienvenue. Le quotidien L’Humanité dénonce, de son côté, le « tapis rouge » déroulé selon lui à « l’extrême droite argentine ». Ces prises de position sont des opinions ; aucune autorité française n’a annoncé qu’elle refuserait de le recevoir, et l’entretien à l’Élysée figure à l’agenda officiel argentin.
Ce que la visite ne règle pas
- Un forum n’est pas un investissement. L’extension étudiée par Eramet reste une étude, sans calendrier public, et le dépôt au titre du RIGI est annoncé, non accueilli.
- Les annonces préparées, accord avec le GAFI et nouvelles mesures RIGI, n’étaient pas signées à l’heure de la rédaction de cet article.
- La situation économique argentine reste le point faible de l’argumentaire : le produit intérieur brut s’est replié de 0,6 % au deuxième trimestre 2026 par rapport au trimestre précédent, selon l’agence suisse Keystone-ATS, et le journal espagnol El País rapportait le 28 septembre que le président argentin conteste lui-même les statistiques officielles de son pays, jugeant que les indicateurs « disent n’importe quoi ».
- L’accord UE-Mercosur s’applique provisoirement alors que sa ratification est suspendue et que sa légalité est examinée par la Cour de justice de l’Union : les concessions agricoles qu’il organise peuvent encore évoluer, et le mécanisme de sauvegarde n’a pas été déclenché à ce jour.
- Rien, dans les documents publics disponibles, ne dit où sera transformé le lithium extrait à Salta, ni quelle part prendra la filière européenne dans cette chaîne de valeur.
À retenir
- Javier Milei est à Paris du 30 septembre au 2 octobre pour l’« Argentina Week », un forum d’investisseurs organisé autour de l’OCDE ; il doit être reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée le 1er octobre.
- Le groupe français Eramet exploite le lithium de Centenario-Ratones, dans la province de Salta, à 90 % de sa capacité de 24 000 tonnes par an, étudie une extension de 11 000 tonnes pour environ 350 millions de dollars et envisage de la placer sous le régime argentin RIGI.
- Le RIGI accorde des exonérations fiscales sur les importations et les exportations et trente ans de stabilité juridique, avec arbitrage possible hors d’Argentine ; il n’engage aucune dépense publique française.
- Les tables rondes sur l’agro-industrie et la pêche s’appuient sur l’accord UE-Mercosur, signé le 17 janvier 2026 et appliqué provisoirement depuis le 1er mai malgré l’opposition de la France et la saisine de la Cour de justice de l’Union par le Parlement européen.
- La visite est contestée à Paris par une pétition demandant que Javier Milei soit déclaré persona non grata et par un rassemblement annoncé devant l’ambassade d’Argentine.
Question aux lecteurs
Ce sondage n’a aucune valeur représentative : il reflète seulement l’avis des lecteurs qui acceptent d’y répondre.
Pour aller plus loin
- Noticias Argentinas, l’agenda officiel du voyage présidentiel (27 septembre 2026)
- Le Télégramme, l’Argentine mise sur l’Argentina Week pour rassurer les investisseurs français (28 septembre 2026)
- Keystone-ATS, visite de Milei à Paris avec une rencontre avec Macron (28 septembre 2026)
- TN, la Casa Rosada confirme l’entretien bilatéral du 1er octobre (24 septembre 2026)
- Argus Media, Eramet va étendre ses opérations lithifères argentines (5 août 2026)
- Sénat, question écrite n° 08306 sur la mise en oeuvre anticipée de l’accord UE-Mercosur (9 avril 2026)
- La France Agricole, le Mercosur appliqué provisoirement à partir du 1er mai 2026
- Le Club de Mediapart, que vient faire Javier Milei à Paris ? (27 septembre 2026)
- L’Humanité, pourquoi Emmanuel Macron déroule le tapis rouge à Javier Milei (28 septembre 2026)
- L’Esprit Français, « Fabriqué en Europe » : la France veut exclure le Royaume-Uni, l’accord renvoyé à décembre (27 septembre 2026)
- L’Esprit Français, sécheresse 2026 : ce que l’État annonce à l’agriculture, et ce qu’il dégèle (28 septembre 2026)



