« On veut mettre la pression sur le débat budgétaire. » La phrase est de Laurent Guilloteau, secrétaire général de la CGT des services départementaux d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône. Elle résume les trois journées que les sapeurs-pompiers professionnels et les personnels administratifs, techniques et spécialisés des services d’incendie et de secours (SDIS) passent à Paris du dimanche 27 au mardi 29 septembre 2026.
Le calendrier est arrêté depuis la fin du mois d’août. Un préavis de grève national court du 8 septembre au 20 octobre. Le campement s’installe au Champ-de-Mars, sous la tour Eiffel, avec l’autorisation de la préfecture de police selon les organisateurs. Le 28 septembre, un cortège rejoint le ministère de l’Économie et des Finances, à Bercy. Le 29 septembre, les pompiers rejoignent la manifestation nationale de la fonction publique. Plusieurs rédactions situent, elles, les rassemblements statiques place de la République depuis le 26 septembre, ce qui traduit une communication d’organisation encore mouvante.
Un été de records, puis une rentrée de colère
La mobilisation intervient après une saison de feux d’une intensité inédite. Les décomptes de surfaces brûlées depuis le 1er janvier avoisinent 98 000 hectares selon le chiffre relayé par l’AFP, et près de 100 000 hectares selon Basta!. Le président du syndicat autonome des sapeurs-pompiers du Var, Guillaume Civray, cite de son côté « plus de 21 000 départs de feux cet été sur la France », dans un reportage de franceinfo du 26 septembre. Toujours selon la presse, plus de neuf semaines après le début du mouvement, la direction générale de la sécurité civile a recensé en moyenne 2 682 sapeurs-pompiers professionnels grévistes par jour depuis le 8 septembre, soit 9,3 % des effectifs globaux. Les organisations syndicales décrivent une participation totale dans certaines casernes, sans interruption du secours, grâce aux réquisitions.
Les revendications de l’intersyndicale portent notamment sur quatre points : un financement pérenne des SDIS, le recentrage des missions de secours d’urgence aux personnes, le recrutement statutaire de sapeurs-pompiers professionnels et la revalorisation de leur filière, avec la reconnaissance de l’exposition aux produits toxiques et de l’usure physique en fin de carrière. Sur ce dernier point, la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, association qui revendique 290 000 adhérents, s’est associée au mouvement, estimant qu’« une loi de modernisation ne peut pas se contenter de moderniser les mots ».
Ce que la loi de modernisation ne tranche pas
La colère vise d’abord un texte. Le 8 septembre 2026, la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises a présenté aux organisations syndicales les premières orientations du projet de loi de modernisation de la sécurité civile, qui devait tirer les conclusions du « Beauvau de la sécurité civile », la concertation ouverte en 2024. Selon le rapport pour avis de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de finances pour 2026, cette phase de concertation s’est achevée en juillet par la remise du rapport de synthèse au ministre de l’Intérieur.
Or le financement des SDIS n’y est pas réglé. Les comptes rendus syndicaux de la réunion du 8 septembre indiquent que la question des moyens a été renvoyée au débat budgétaire, échéance que le préavis fixe au 20 octobre. L’Association des directeurs de services départementaux d’incendie et de secours juge, elle, que le texte « n’apporte pas les réponses structurelles qu’appellent pourtant l’évolution des risques et menaces ». Laurent Guilloteau résume le sentiment général : « Si cette loi était passée telle quelle avant cet été, elle n’aurait rien changé à nos difficultés. »
Qui paie les secours
C’est le cœur du dossier, et il se lit dans trois colonnes. Les SDIS disposent d’un budget supérieur à 6 milliards d’euros, financé pour plus de 5 milliards par les collectivités territoriales, dont 59 % par les départements, devenus les premiers contributeurs depuis la départementalisation de 1996. Le rapport de synthèse de la concertation évoquait 1,45 milliard d’euros apportés au budget des SDIS en 2024 par la taxe sur les conventions d’assurances, une piste d’augmentation étant envisagée, comme celle d’une taxe sur le foncier bâti ou d’une révision des contributions communales.
L’État, ensuite. Son programme budgétaire 161 « Sécurité civile » finance les moyens nationaux : avions bombardiers d’eau, hélicoptères, colonnes de renfort, déminage, formation. Il représente 882,7 millions d’euros de crédits de paiement au projet de loi de finances pour 2026, après 831,4 millions en 2025, et 994,9 millions d’euros en autorisations d’engagement. Sa contribution directe à l’équipement des SDIS passe par les « pactes capacitaires » : 45 millions d’euros pour le volet feux de forêt et 3,6 millions pour les risques complexes en 2025, 22 millions de crédits de paiement en 2026.
Les personnels, enfin. Au 31 décembre 2025, la France comptait 258 641 sapeurs-pompiers, dont 200 961 volontaires, 44 303 professionnels et 13 377 militaires, pour 4,89 millions d’opérations de secours dans l’année. Les volontaires assurent 67 % des interventions des services d’incendie et de secours, et la quasi-totalité en zone rurale ou périurbaine. Leur indemnisation repose sur des vacations horaires fixées par arrêté et modulées par chaque conseil d’administration : le rapport de l’Inspection générale de l’administration de 2023 retenait 8,61 euros pour l’indemnité horaire de base d’un sapeur du premier grade, la garde étant payée autour de 75 % de ce montant et l’intervention à 100 %. Les organisations syndicales citent aujourd’hui 8,71 euros l’heure d’activité, jusqu’à 13,11 euros au grade le plus élevé.
Les 21 000 postes, et ce que les rapports publics disent
Le chiffre phare de la mobilisation, 21 000 recrutements de sapeurs-pompiers professionnels, est présenté par l’intersyndicale comme issu des travaux de l’Inspection générale de l’administration. Le rapport public de 2023 ne formule pas cette recommandation. Il établit autre chose : parmi les 83 172 volontaires qui assurent des gardes postées, 32,3 millions d’heures ont été réalisées en 2022, pour une moyenne de 389 heures par personne, avec une concentration extrême puisque 7 558 volontaires dépassant 1 000 heures à eux seuls réalisent 32,1 % de ces heures.
La mission recommande de limiter la garde postée individuelle « autour de 600 heures par an, sauf cas particuliers ». Dans son échantillon, 19 974 volontaires dépassent ce seuil, pour 7,97 millions d’heures. Si ces heures devaient être professionnalisées, le surcoût est estimé « à environ 159 M€ » par an, à coût d’une heure de garde volontaire évalué à environ 9 euros. Le rapport ne conclut pas qu’il faudrait remplacer ces 19 974 volontaires par autant de professionnels, et encore moins créer mécaniquement 21 000 postes : un volontaire assurant 700 heures n’ouvre pas un poste vacant quand on plafonne à 600 heures.
Une autre hypothèse chiffrée existe, plus large. Dans son rapport de mai 2025 sur une proposition de loi créant un groupe de vacataires opérationnels, le Sénat cite un calcul de l’Inspection générale de l’administration : si toutes les gardes postées assurées par des volontaires devaient l’être par des professionnels, il faudrait recruter plus de 22 000 sapeurs-pompiers professionnels, pour un coût annuel supérieur à 1,1 milliard d’euros, soit environ 20 % du budget annuel des SDIS.
Reste l’enjeu juridique qui commande tout le reste. La directive européenne sur le temps de travail, appliquée aux sapeurs-pompiers volontaires par la jurisprudence Matzak de la Cour de justice de l’Union européenne du 21 février 2018, fait peser un risque de requalification sur les gardes postées. Le rapport de 2023 identifie 19 services, couvrant 19,4 millions d’habitants, où l’application de cette directive entraînerait une charge annuelle de plusieurs millions d’euros, jusqu’à plus de 20 millions pour certains. C’est la raison pour laquelle le débat ne porte pas seulement sur un chiffre de recrutements, mais sur la répartition de la facture entre l’État, les départements et les communes.
À retenir
- Les sapeurs-pompiers professionnels et les personnels des SDIS convergent à Paris du 27 au 29 septembre, sur un préavis de grève national courant du 8 septembre au 20 octobre 2026.
- Le projet de loi de modernisation de la sécurité civile, dont les premières orientations ont été présentées le 8 septembre, laisse ouverte la question du financement des services départementaux d’incendie et de secours.
- Le budget des SDIS dépasse 6 milliards d’euros, financés pour plus de 5 milliards par les collectivités territoriales, dont 59 % par les départements, contre 882,7 millions de crédits de paiement pour le programme national « Sécurité civile ».
- Les 21 000 postes réclamés par l’intersyndicale sont présentés comme issus du rapport de l’Inspection générale de l’administration de 2023, qui ne formule pas cette recommandation : il chiffre à environ 159 millions d’euros par an la professionnalisation des heures dépassant un seuil de 600 heures annuelles de garde.
Question aux lecteurs
Le financement des secours oppose trois logiques : recruter, réviser le partage entre financeurs, ou arbitrer d’abord sur des chiffres consolidés. Ce sondage n’a aucune valeur représentative et ne prétend pas mesurer l’opinion des Français.
Pour aller plus loin
- Rapport de l’Inspection générale de l’administration sur l’activité des sapeurs-pompiers volontaires (2023), texte intégral.
- Rapport du Sénat sur la proposition de loi relative aux vacataires opérationnels (mai 2025), données sur la garde postée et coûts d’une professionnalisation.
- Avis du Sénat sur les crédits du programme 161 « Sécurité civile » pour 2026 et soutien de l’État à l’investissement des SDIS.
- Rapport pour avis de l’Assemblée nationale sur les crédits de la mission « Sécurités », qui documente l’état de la concertation sur la sécurité civile.
- « Des moyens et des embauches : ce que veulent les pompiers avant leur manifestation nationale », Basta!.
- Appel de Sud-SDIS national du 4 septembre 2026 sur les journées des 27, 28 et 29 septembre.




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