L’Académie Goncourt a annoncé, vendredi 25 septembre, le retrait de l’un des romans les plus remarqués de la rentrée, C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien (Grasset), de sa première sélection pour le prix. Elle invoque des plagiats antérieurs de l’auteur et « le résultat convergent de plusieurs analyses » concluant que le livre est « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle ». L’auteur conteste. L’accusation, portée d’abord sous couvert d’anonymat, s’appuie sur un détecteur de textes dont la fiabilité est documentée comme très partielle — et l’Académie ne publie pas les analyses qu’elle invoque.
Ce que l’Académie a décidé
Dans un communiqué publié vendredi matin, l’Académie Goncourt a annoncé la « suppression » du roman de Thélyson Orélien de sa première liste, dévoilée le 2 septembre. C’était ça ou mourir, paru chez Grasset le 19 août, figurait parmi les seize titres retenus.
L’institution appuie sa décision sur deux séries de motifs, cités dans son communiqué : « les plagiats dont son auteur s’est rendu coupable au fil du temps et qui viennent d’être révélés » — qui ne portent pas sur ce roman, mais sur au moins une nouvelle et des articles publiés au Canada il y a plus de dix ans — et « le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes dignes de foi mettant en évidence le fait que C’était ça ou mourir […] est selon toute vraisemblance très largement le produit d’une Intelligence Artificielle ».
« Ce choix est dicté par la volonté de préserver l’intégrité du prix Goncourt, celle de l’Académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes », écrit-elle. Et d’ajouter qu’il s’agit d’« envoyer un message clair » — notamment aux participants du Goncourt des lycéens, du Goncourt des détenus et des quelque cinquante Choix Goncourt de l’étranger : « nous ne cautionnons ni n’adoubons d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA ».
L’Académie, société littéraire privée fondée en 1900, présidée par l’écrivain Philippe Claudel, dont les membres se réunissent traditionnellement chez Drouant à Paris, précise qu’elle « ne fera pas d’autre commentaire » et publiera sa deuxième liste le 6 octobre ; la proclamation du prix est prévue le 3 novembre selon son calendrier. Les pièces publiées ne mentionnent ni expertise contradictoire ni audition de l’auteur avant la décision. Il ne s’agit pas d’une sanction juridique, mais d’un choix de sélection, pris par un jury privé.
Une accusation d’abord anonyme
L’affaire a commencé le lundi 21 septembre — le jour même où Thélyson Orélien recevait le prix du roman Fnac. Un compte du réseau social X, « Balance ton Claude », ouvert en juin 2026, met alors en cause le roman : il affirme avoir « testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat : 100 % IA », en s’appuyant sur le logiciel de détection Pangram, qu’il présente comme « le plus fiable sur le marché ». L’écrivain est accusé d’avoir rédigé son livre « presque intégralement » avec une intelligence artificielle.
Mercredi 23 septembre, des allégations de plagiat portant sur des textes publiés au Canada il y a plus de dix ans se sont ajoutées aux précédentes. Vendredi, un essayiste et chroniqueur au Figaro, Samuel Fitoussi, a reconnu faire partie du projet collectif à l’origine du compte — un collectif de cinq personnes selon France Culture — après avoir démenti à plusieurs reprises auprès de l’AFP en être à l’origine. Il affirme n’avoir eu « aucune volonté de nuire à l’auteur » : « Ni les idées politiques d’Orélien ni le thème de son livre ne nous importaient », écrit-il, disant redouter qu’« après plusieurs millénaires de civilisation fondée sur l’écrit, l’IA provoque la disparition de la lecture et de l’écriture ». Il ajoute : « À tous ceux qui nous reprochent d’avoir nui à Orélien, pensez plutôt à l’auteur qui a passé des centaines d’heures sur son manuscrit […], qui aurait mérité le Goncourt, et qui ne l’aurait pas eu. »
Ce qu’un détecteur établit — et n’établit pas
Le raisonnement repose donc, pour l’essentiel, sur des outils qui estiment la probabilité qu’un texte ait été produit par une machine. Ces logiciels ne lisent pas une intention : ils mesurent la prévisibilité statistique d’un texte pour un modèle de langue. Deux repères publics en fixent les limites.
En juillet 2023, OpenAI a retiré son propre classifieur de textes, lancé six mois plus tôt, en invoquant un « faible taux de précision ». Sur son jeu d’essai, il identifiait 26 % des textes écrits par une IA et signalait à tort comme écrits par une IA 9 % des textes humains ; l’entreprise recommandait de ne pas l’utiliser comme outil de décision principal.
La même année, une étude publiée dans la revue Patterns (Cell Press) par des chercheurs de Stanford a soumis 91 dissertations d’anglais (test TOEFL) rédigées par des non-anglophones et 88 copies d’élèves américains à sept détecteurs répandus. Les copies américaines étaient correctement classées ; les dissertations non natives ont été signalées comme écrites par une IA dans 61,3 % des cas en moyenne. Les auteurs expliquent ce biais par le mécanisme même de ces outils : un texte au vocabulaire plus restreint paraît plus « prévisible ». Cette étude porte sur l’anglais et sur des textes d’étudiants ; elle ne dit rien du roman en cause. Elle documente en revanche que ces outils produisent des faux positifs.
À l’inverse, les concepteurs de Pangram publient un rapport technique annonçant des taux d’exactitude supérieurs à 99 % : un chiffre revendiqué par un vendeur sur son propre banc d’essai, qui ne vaut pas validation indépendante. De son côté, l’Académie Goncourt ne rend pas publiques les analyses qu’elle invoque et s’en tient à la formule « selon toute vraisemblance » — ce qui marque elle-même la différence entre un soupçon étayé et une preuve.
L’auteur, son éditeur et le Canada
Thélyson Orélien, 38 ans, écrivain canado-haïtien, conteste toute utilisation de l’intelligence artificielle. Présent en France depuis plusieurs semaines pour la promotion de son livre, il a dénoncé la veille une « volonté » de le « faire taire » : « il y a quand même cette volonté, non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix […], de me faire taire », a-t-il déclaré à l’AFP, se disant « prêt à [s’]exprimer quand tout sera calme ».
Avant la décision de l’Académie, son éditeur français, Grasset, s’était élevé le 22 septembre « contre tout propos malveillant » visant l’écrivain : ces propos « affirment de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA » et « blessent affreusement l’écrivain au parcours exceptionnel », avait déclaré la maison, défendant « un homme venu à Paris défendre son travail de création, original, puissant ».
Au Canada, les Éditions du Boréal, qui ont publié le roman au printemps avant de le céder à des éditeurs étrangers dont Grasset, ont suspendu « les activités promotionnelles » autour du livre, « pour assurer le bien-être de Thélyson Orélien » — tout en indiquant qu’il leur était « impossible à ce stade-ci d’infirmer ou de confirmer les allégations » et en appelant à ne pas « tirer de conclusions hâtives ». La maison avait auparavant déclaré prendre ces allégations « très au sérieux » et vouloir « faire toute la lumière ». Au Québec, le Salon du livre de l’Estrie a retiré à l’auteur son titre d’invité d’honneur.
Le livre reste en vente ; il figure, à ce stade, dans les premières sélections du Femina et du Médicis, et son auteur a reçu lundi le prix du roman Fnac.
Un secteur sans règles communes
Cette affaire est la première liée à l’intelligence artificielle à secouer le monde littéraire français, qui n’a pas établi de règles collectives face à ces outils. Aucun texte n’encadre aujourd’hui la déclaration d’un recours à l’IA par un auteur, ni la manière dont un jury doit traiter un soupçon.
« Le monde de l’édition doit réagir vite, sans panique mais sans naïveté, sinon il laissera s’installer un doute durable sur la valeur même des livres », avertit Arnaud Nourry, ancien PDG d’Hachette et patron des Nouveaux Éditeurs. Pour le lecteur, la conséquence est concrète : ce n’est pas un tribunal qui a tranché, mais un jury privé, sur la base d’analyses non publiées et d’un outil probabiliste. Le soupçon reste un soupçon — et c’est précisément ce que dit le mot « vraisemblance ».
À retenir
- L’Académie Goncourt a retiré le 25 septembre C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (Grasset), de sa première sélection pour le prix Goncourt — une liste de seize titres.
- Motif invoqué : des plagiats antérieurs de l’auteur, révélés depuis, et « le résultat convergent de plusieurs analyses » concluant que le roman est « selon toute vraisemblance » le produit d’une IA.
- L’auteur conteste toute utilisation de l’IA ; Grasset a dénoncé des accusations « péremptoires ». L’éditeur canadien a suspendu la promotion « pour [son] bien-être » sans trancher sur le fond.
- L’accusation a été portée le 21 septembre par un compte X anonyme s’appuyant sur le détecteur Pangram ; un essayiste, Samuel Fitoussi, a reconnu vendredi faire partie du collectif qui l’anime.
- Ces détecteurs ne prouvent pas l’origine d’un texte : OpenAI a retiré le sien en 2023 pour « faible taux de précision », et une étude de Stanford a mesuré 61,3 % de faux positifs sur des textes d’anglais non natifs.
- Aucune règle collective n’encadre le recours à l’IA dans l’édition française ; la deuxième liste du Goncourt est attendue le 6 octobre.
Question aux lecteurs
Ce sondage recueille l’avis des lecteurs de L’Esprit Français et ne constitue pas une enquête représentative de la population.
Pour aller plus loin
- Académie Goncourt — communiqué du 25 septembre 2026 (document primaire)
- La Presse (Presse canadienne) — L’Académie Goncourt retire le roman de sa sélection (25 septembre 2026)
- La Croix — Un des accusateurs se dévoile, la promotion suspendue au Canada (25 septembre 2026)
- franceinfo — Le roman supprimé de la sélection du prix Goncourt (25 septembre 2026)
- Liang, Zou et al. — « GPT detectors are biased against non-native English writers », Patterns (Cell Press), 2023
- Rapport technique du détecteur Pangram — les taux annoncés par ses concepteurs (2024)
- L’Esprit Français — « L’Auteur 2.0 : pourquoi le monopole de l’écrivain est mort » (6 août 2026)
Le fait central — la suppression, le 25 septembre 2026, du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien de la première sélection du prix Goncourt — est établi par le communiqué de l’Académie Goncourt (source primaire) et corroboré par des éditeurs issus de groupes propriétaires distincts : franceinfo (France Télévisions), La Croix (groupe Bayard), RFI et France 24 (France Médias Monde), Le Monde, Le Figaro (groupe Figaro), Les Échos (groupe LVMH), Libération, Télérama, ainsi que par La Presse canadienne. Réserves : les accusations d’usage de l’IA et de plagiat restent des accusations, contestées par l’auteur, et ne sont pas établies ; l’Académie écrit elle-même « selon toute vraisemblance » et ne publie pas les analyses qu’elle invoque ; les taux de fiabilité du détecteur cité sont ceux annoncés par ses concepteurs ; l’étude de Stanford porte sur des textes anglais d’étudiants et ne dit rien du roman en cause ; la suspension canadienne de la promotion ne constitue pas une conclusion sur les faits.



