Le député du Rassemblement national Jean-Philippe Tanguy a prononcé « oui, le travail rend libre » lors d’un discours à Vierzon (Cher), samedi 19 septembre. Une formule qui, en allemand — « Arbeit macht frei » — figurait à l’entrée de camps de concentration et d’extermination nazis, dont celui d’Auschwitz-Birkenau. Critiqué depuis le week-end, l’élu s’est défendu mercredi 23 septembre en assurant que la phrase avait été « isolée » d’un propos plus large, et en citant… Nicolas Sarkozy.
Ce que montre la vidéo, et ce qu’elle ne montre pas
La séquence qui circule dure environ deux secondes. On y voit Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme et lieutenant de Marine Le Pen, déclarer à la tribune d’une réunion publique à Vierzon : « oui, le travail rend libre ». Interrogé mercredi sur Europe 1 et CNews, il n’a pas contesté avoir prononcé ces mots, mais affirme qu’ils ont été extraits d’une allocution de trente minutes.
« C’était un discours sur le fait qu’avec un bon salaire, si on peut se payer un logement, et grâce aux acquis sociaux de la Résistance, mot pour mot, les individus pouvaient s’émanciper et acquérir une liberté », a-t-il justifié. « Je ne vais pas regretter qu’on m’accuse de n’importe quoi. La gauche a coupé deux secondes d’un discours de trente minutes. »
Une phrase née en 1873, devenue le slogan d’Auschwitz
La formule ne vient pas du nazisme. « Arbeit macht frei » est d’abord le titre d’un roman de 1873 de l’écrivain et philologue allemand Lorenz Diefenbach, où des joueurs et des escrocs retrouvent le chemin de la vertu par le travail. L’expression a ensuite été employée en français — « le travail rend libre ! » — par le naturaliste suisse Auguste Forel en 1920, à propos des fourmis.
Ce sont les nazis qui, à partir de 1933, l’ont détournée. Le slogan a été inscrit à l’entrée du camp d’Oranienburg, puis au-dessus du portail d’Auschwitz-Birkenau, où plus d’un million de personnes — juives pour l’immense majorité — ont été assassinées. C’est cet usage qui a durablement scellé le sens de la phrase dans la mémoire européenne.
La défense de Tanguy : le précédent Sarkozy
Pour se dédouaner, Jean-Philippe Tanguy avance un argument de fait : il n’aurait fait que reprendre une formule déjà employée en politique française. « Nicolas Sarkozy tenait ce discours, mot pour mot, et c’est un sujet de philo régulier », a-t-il déclaré. De fait, en 2012, pendant la campagne présidentielle, l’ancien président avait prononcé à propos de l’école : « Seul le travail rend libre ». Lui aussi avait alors été critiqué.
Le député a toutefois présenté ses excuses « aux personnes ayant une histoire familiale douloureuse » et aux victimes d’antisémitisme — « non pas pour ce que j’ai dit, parce que je n’ai rien dit de mal, mais parce qu’ils ont pu être heurtés à titre personnel ». Il estime qu’« il ne faut pas laisser aux groupuscules qui restent néonazis une valeur comme l’émancipation par les acquis sociaux et le travail ».
Des réactions immédiates dans les deux camps
À gauche, plusieurs élus de La France insoumise ont vivement réagi. « Soit il ne sait pas d’où vient cette phrase et c’est inquiétant. Soit il le sait et ça l’est encore plus », a ironisé le député Antoine Léaument. « Le Rassemblement national, fondé par des nazis de la Waffen-SS, retourne à ses origines », a attaqué l’élue bretonne Marie Mesmeur, dénonçant « la banalisation des références nazies ».
Au sein du RN, la ligne est au soutien. Le vice-président du parti, Louis Aliot, interrogé sur France 2, a jugé l’extrait « sorti de son contexte » et dit n’avoir « aucune critique à faire » à Jean-Philippe Tanguy.
À retenir
- Jean-Philippe Tanguy a prononcé « le travail rend libre » à Vierzon le 19 septembre ; la formule est la traduction de « Arbeit macht frei », inscrite à l’entrée d’Auschwitz-Birkenau.
- La phrase est en réalité antérieure au nazisme : titre d’un roman de 1873, elle a circulé avant d’être détournée par les nazis à partir de 1933.
- Pour sa défense, le député invoque le précédent de Nicolas Sarkozy, qui avait dit en 2012 « Seul le travail rend libre ».
- L’extrait incriminé dure deux secondes, isolées d’une allocution de trente minutes ; l’intention réelle de l’élu est une question d’interprétation, pas un fait établi.
Question aux lecteurs
Une phrase peut-elle être employée en la détachant de son usage le plus lourd, celui d’Auschwitz ?
Ce sondage recueille l’avis des lecteurs de L’Esprit Français et ne constitue pas une enquête représentative de la population.
Pour aller plus loin
- La défense du député Tanguy après son « le travail rend libre » — franceinfo
- « Le travail rend libre » : le député RN Jean-Philippe Tanguy s’explique — L’Opinion
- Le député RN se défend après une expression rappelant l’Allemagne nazie — Le HuffPost
- L’histoire de la formule « Arbeit macht frei » — Wikipédia (en anglais)
Les faits — prononciation de la formule à Vierzon le 19 septembre, défense du 23 septembre, précédent Sarkozy de 2012, réactions de Léaument, Mesmeur et Aliot — reposent sur des origines distinctes (franceinfo/France Télévisions, L’Opinion/Beymedias, Le HuffPost, CNews/Europe 1, Dernières Nouvelles d’Alsace). L’intention prêtée à Jean-Philippe Tanguy relève de l’interprétation : l’élu nie toute référence au nazisme et l’extrait de deux secondes ne permet pas, à lui seul, de la démontrer ni de l’exclure. L’origine de la formule (roman de Diefenbach, 1873 ; usage de Forel, 1920) est documentée par l’histoire littéraire et scientifique. Ce texte n’accuse pas l’élu d’antisémitisme et ne valide pas sa défense : il expose le fait et les versions en présence.




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