En bref. Les dockers arrêtent 24 ports français pendant 24 heures, ce vendredi 30 octobre, à l’appel de la fédération nationale des ports et docks CGT, majoritaire avec plus de 90 % des salariés du secteur. 14 000 travailleurs portuaires sont concernés, dont 7 500 dockers. Le syndicat annonce 95 % d’arrêt. Un jour d’arrêt, c’est un jour de décalage sur les quais où passent vos marchandises.
Un port n’est pas un décor. C’est le point où la marchandise change de monde : du navire au rail, du conteneur au camion. Vendredi 30 octobre, 24 de ces points s’arrêtent en France. Je n’y vois pas une humeur sociale de plus. Je vois deux décisions prises ailleurs, à Bruxelles et à Bercy, et des salariés qui refusent d’en être l’outil sans l’avoir dit.
- Ce qui s’arrête, et où
- Ce qu’ils appellent militarisation
- Le budget et l’automatisation
- Qui décide, et à quel niveau
- Ce qui reste incertain
Ce qui s’arrête, et où
La grève dure 24 heures, ce vendredi 30 octobre. Elle touche Boulogne, Brest, Dunkerque, Calais, La Rochelle, Le Havre, Rouen, Paris via Haropa, Lorient, Marseille, Roscoff, Bayonne, Bastia, Bordeaux, La Réunion, Nice, Ajaccio, Saint-Nazaire, Port-Vendres, Saint-Malo, Cherbourg, Sète, Toulon et Fos-sur-Mer. Vingt-quatre ports, sur toutes les façades : Manche, Atlantique, Méditerranée, Corse et outre-mer.
Les chiffres sont ceux du syndicat, et il faut le dire ainsi. 14 000 travailleurs portuaires sont concernés, dont environ 7 500 dockers, ceux qui chargent et déchargent. La fédération revendique 95 % de représentativité chez les dockers et 87,5 % chez les salariés de la manutention. Tony Hautbois, son secrétaire général, a déclaré à l’AFP que « les ports français vont être à l’arrêt à 95 % ». Si ce taux se vérifie, environ 13 300 des 14 000 salariés s’arrêtent.
Ce qu’ils appellent militarisation
L’appel n’est pas parti de Paris. Il a été lancé au niveau européen par l’European dockworkers council, puis relayé internationalement par des fédérations de dockers, notamment en Turquie et en Inde. Dix pays européens sont appelés à suivre, de l’Espagne à l’Allemagne. Un même motif : la militarisation des ports.
De quoi parle-t-on ? D’un programme européen de mobilité militaire. Il adapte les infrastructures civiles, routes, voies ferrées et ports, au passage rapide de troupes et de matériels. Le 19 mai 2026, des syndicats de dockers de 35 ports européens ont signé à Istanbul une déclaration commune. Ils y refusent que les dockers « deviennent un lien dans la chaîne des guerres ». Le texte ajoute que les ports « appartiennent aux peuples et aux travailleurs » et ne sont « pas des bases appartenant à l’Otan, ni aux États-Unis ni à l’Union européenne ».
La CGT vise une militarisation conduite, selon elle, « sous l’impulsion de la Commission européenne ». Les travaux, les accès, les priorités de circulation sont donc décidés dans un cadre qui dépasse le port et l’État. Les dockers ne contestent pas une loi qu’ils pourraient discuter au Parlement. Ils contestent une orientation qui descend de l’échelon européen et arrive chez eux sous forme de norme technique.
Le budget et l’automatisation
Le second motif est national. La fédération s’oppose aux « orientations » du projet de budget, qui « détruisent nos systèmes de solidarité » selon elle. Ce budget n’est pas une abstraction : il contient des ponctions sur les ménages, comme le milliard à trouver sur les indemnités d’arrêt maladie avant le 19 décembre. Les dockers n’y sont pas directement touchés. Ils en font pourtant un motif de grève, ce qui dit ce qu’ils redoutent : la même logique appliquée demain à leur régime.
Le troisième motif est le plus concret : l’automatisation de la manutention. La CGT dénonce une déréglementation des emplois par la machine. La question n’est pas propre aux ports. Partout où un métier de tri ou de contrôle peut être confié à un système automatique, elle se pose, comme pour le tri de 1,5 million de dossiers de chômeurs confié à une intelligence artificielle. Dans un port, l’enjeu n’est pas seulement le nombre de dockers. C’est qui garde la main sur le rythme du quai.
Qui décide, et à quel niveau
Voilà le point décisif. Les deux décisions qui fâchent ne se prennent pas au même endroit, et aucune ne se prend au port. La militarisation se décide à l’échelle européenne. Le budget se vote à Paris. Le salarié du Havre ou de Fos ne siège ni dans l’une ni dans l’autre instance. Il lui reste un jour de grève pour dire qu’il existe.
Opinion de la maison, pas un fait : cette configuration est le vrai sujet. On demande à des territoires de fournir l’infrastructure d’une économie de guerre. On leur explique en même temps que leur métier doit s’automatiser pour rester compétitif. La souveraineté annoncée d’en haut se heurte à ceux qui, en bas, doivent la rendre possible.
Un jour d’arrêt ne vide pas les rayons. Il décale les rotations et se rattrape en partie. Le mouvement compte par sa répétition possible, pas par ses 24 heures. Il s’ajoute à un calendrier chargé, avec les manifestations du 31 octobre et un budget encore en discussion.
Ce qui reste incertain
Le taux d’arrêt réel ne sera connu qu’en fin de journée. Les 95 % viennent du syndicat, et aucun comptage indépendant n’est publié à cette heure. Le contenu exact des mesures de militarisation n’est pas détaillé dans les pièces consultées : les textes d’adaptation des ports, leur financement et leur calendrier ne sont pas rendus publics ensemble. Enfin, rien ne dit si cette journée ouvre un cycle, ce qui dépendra de la réponse du gouvernement et de la tournure du budget.
Une limite de méthode, aussi. La date de tournage de la séquence vidéo ci-dessous n’est pas établie. Elle illustre le mouvement des dockers contre la militarisation des ports, elle ne constitue pas un relevé de participation.
Qui est concerné par l’appel du 30 octobre, en nombre de salariés. Source : fédération nationale des ports et docks CGT, chiffres transmis à l’AFP, 27 octobre 2026.
Cadrage : séquence de France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur consacrée à la journée de grève des dockers contre la course à l’armement des infrastructures portuaires. Regardez ce que les dockers disent de leur travail et de son usage : c’est là, et non dans les communiqués, que le motif s’entend.
Ce que je retiens : la grève du 30 octobre ne demande pas une hausse. Elle demande à ne pas être réquisitionnée par autre chose que son métier. Entre un programme européen qui transforme les quais en infrastructure militaire et un budget qui organise l’automatisation des emplois, les dockers ont compris une chose simple : quand deux décisions se prennent au-dessus de vous, il ne reste que le droit de s’arrêter.



