Le mercredi 21 octobre, le taux auquel la France emprunte à 10 ans a franchi 5 %. Une semaine plus tard, des députés proposent de demander l’argent aux Français plutôt qu’aux marchés. L’idée plaît. Elle ne fait pourtant pas baisser la facture : elle la déplace.
Un emprunt citoyen se raconte facilement : vous prêtez, l’État verse des intérêts et rembourse. Reste une question absente du débat : d’où vient la différence ?
- Ce que proposent les députés du groupe LIOT
- Pourquoi la question arrive maintenant
- Ce que 5 % rapporteraient vraiment
- Qui paie la différence ?
- Ce qu’ont coûté les emprunts d’avant
- Combien cela changerait sur la dette ?
- Notre lecture
Ce que proposent les députés du groupe LIOT
Le groupe LIOT (Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires) compte 23 députés. Le 27 octobre, son président Christophe Naegelen et Charles de Courson, ancien rapporteur général du budget, ont présenté leur idée à la presse, avec Jean-Pierre Bataille et Michel Castellani (La Tribune du 28 octobre).
« Ce qu’on propose, ce n’est pas révolutionnaire », a reconnu Charles de Courson. Le groupe résume : « Cela permettrait à l’État de faire des économies en se finançant moins cher que sur les marchés, cela apporterait du pouvoir d’achat aux Français et renforcerait la souveraineté financière du pays. »
Aucun texte n’est déposé : ni montant, ni taux, ni régime fiscal. Selon La Tribune, le gouvernement s’y oppose et les économistes sont réservés.
Pourquoi la question arrive maintenant
Le 21 octobre, le rendement de l’obligation française à 10 ans a dépassé 5 %, inédit depuis 2002 (Le Monde du 22 octobre). L’Agence France Trésor, qui gère la dette, publie des chiffres proches : 4,99 % le 21, 5,13 % le 22, 4,93 % le 26 (indice TEC 10).
Trois chiffres disent l’enjeu. La dette atteindra 121,7 % du PIB en 2027, soit 3 814 milliards d’euros. La charge de la dette, les intérêts payés chaque année, atteindra 91 milliards. L’État émettra jusqu’à 340 milliards d’obligations, contre 310 en 2026. Ces chiffres viennent de Roland Lescure (Économie) et David Amiel (Comptes publics), le 13 octobre (Vie publique). Le déficit ne reculerait que de 0,4 point malgré 54 milliards d’économies (notre article du 1er octobre).
Ce que 5 % rapporteraient vraiment
Les intérêts d’un prêt à l’État sont imposés comme ceux d’une obligation : 31,4 % depuis le 1er janvier 2026, soit 12,8 % d’impôt et 18,6 % de prélèvements sociaux (service-public.fr).
Sur 10 000 euros prêtés à 5 %, vous touchez 500 euros. L’impôt en prend 157. Il reste 343 euros, soit 3,43 %.
Le Livret A rapporte 1,7 % depuis le 1er août 2026, sans impôt : 170 euros sur 10 000 (Banque de France).
Un emprunt à 5 % rapporterait donc le double d’un Livret A : 173 euros de plus par an. L’autre face : à 1,7 %, le livret ne couvre pas l’inflation (notre article du 26 octobre).
Qui paie la différence ?
Un intérêt versé est une dépense. Banque étrangère ou habitant de la Marne, la même somme sort. À 5 %, l’État n’économise rien.
Pour payer moins, l’État doit offrir autre chose qu’un bon taux. L’histoire indique lequel : l’exonération d’impôt.
Sur 10 000 euros, emprunter à 4,5 % au lieu de 4,94 % fait économiser 44 euros par an. Exonérer les intérêts fait perdre 141 euros de recettes, soit 31,4 % de 450 euros. L’avantage fiscal coûte plus de 3 fois l’économie de taux.
Soit le prêt est imposé comme une obligation, et l’État n’économise rien. Soit il est exonéré, et il perd plus qu’il ne gagne. Dans les deux cas, le gain de l’épargnant est payé par le contribuable. L’exonération du Livret A fonctionne déjà ainsi (notre article du 14 octobre).
Ce qu’ont coûté les emprunts d’avant
La France a déjà essayé avec l’emprunt Pinay de 1952, qui promettait 3,5 %, indexé sur le napoléon, la pièce d’or de 20 francs. Intérêts exonérés, titres exemptés de droits de succession (Le Monde du 21 septembre 1973). L’indexation a coûté cher : le napoléon est passé de 36 francs en 1958 à 120 francs en 1973. Pour 100 francs prêtés, l’État en remboursait 250, puis 330.
L’emprunt Balladur de 1993 promettait 6 % sur 4 ans. Il visait 40 milliards de francs : 110 ont été collectés auprès de 1,4 million de Français. Commissions, frais et avantages fiscaux auraient coûté entre 2 et 5 milliards de francs à l’État (Les Échos).
En 2009, le grand emprunt de Nicolas Sarkozy a fait autrement : 35 milliards levés sur les marchés, sans les particuliers. Motif : le marché était « beaucoup moins onéreux pour l’État » (même source).
Le taux à 10 ans a franchi 5 % le 21 octobre
Indice TEC 10, taux de référence de l’État à 10 ans, en %, du 1er au 26 octobre 2026. Source : Agence France Trésor.
Combien cela changerait sur la dette ?
Le record reste l’emprunt Balladur, 16,8 milliards d’euros. L’État doit émettre jusqu’à 340 milliards en 2027. Ce record couvrirait 5 % d’une seule année.
Le taux se fixe sur l’ensemble de la dette. Quelques milliards ne font pas baisser celui des 2 896 milliards restants.
L’idée traverse les camps : début octobre, Emmanuel Maurel a défendu un « grand emprunt citoyen », « un pacte entre les générations » (La Dépêche du 4 octobre). Même outil, autre usage : là, il finançait des investissements. Ici, il refinance une dette.
Notre lecture. Opinion de la maison, pas un fait.
Un emprunt citoyen ne crée pas un euro. Il déplace de l’argent du contribuable vers l’épargnant, et il offre une satisfaction morale : la dette serait enfin payée par les Français. La dette n’est pas réduite, elle est réemballée. Et la question qu’on évite reste la même : quelle dépense baisse-t-on ? Je préfère un gouvernement qui coupe dans une ligne à un gouvernement qui invente un produit d’épargne.
À retenir
- Le groupe LIOT propose un emprunt citoyen, annoncé le 27 octobre, sans texte ni taux fixé.
- L’État paiera 91 milliards d’intérêts en 2027 et émettra jusqu’à 340 milliards d’obligations.
- 5 % bruts rapportent 3,43 % nets, après 31,4 % de prélèvement.
- Exonérer les intérêts coûte plus que le rabais obtenu : le gain de l’épargnant est payé par le contribuable.
Accepteriez-vous de prêter une partie de votre épargne à l’État ? Et à quel taux faudrait-il vous convaincre ?



