Chapeau. Le 25 juin 2025, un rapport d’information du Sénat sur la santé mentale établit un chiffre qui devrait arrêter la discussion politique : les dépenses remboursées au titre de la souffrance psychique dépassent 23 milliards d’euros par an, premier poste de l’Assurance maladie. Ce n’est pas seulement une donnée budgétaire. C’est l’indice d’un déplacement : la relation entre l’État et le citoyen se reformule de plus en plus dans le langage du soin. Le citoyen y devient un patient, le désaccord un symptôme, et la décision publique une ordonnance. Ce déplacement a des mots, des textes, des chiffres, et des conséquences sur ce qu’un peuple peut encore décider.
1. Le constat : un pays qui se décrit d’abord comme souffrant
La santé mentale n’est plus un chapitre secondaire de la politique sanitaire. Elle est devenue le premier poste de dépense de l’assurance maladie, et le motif premier des arrêts de travail longs. En 2023, les troubles psychologiques représentent 31 % des arrêts de travail de longue durée, contre 14 % en 2020, avec une durée moyenne de 33 jours contre 19 jours pour l’ensemble des arrêts. En trois ans, la part a plus que doublé. Une telle pente ne s’explique pas seulement par la maladie : elle s’explique aussi par ce qu’un pays accepte de nommer ainsi.
« Les dépenses remboursées au titre de la souffrance psychique et des maladies psychiatriques représentent plus de 23 milliards d’euros par an, soit le premier poste de dépenses de l’Assurance maladie. »
Rapport d’information du Sénat n° 787 (2024-2025), 25 juin 2025
Le cadre général confirme l’ampleur. La dépense courante de santé atteint 325,1 milliards d’euros en 2023, soit 11,5 % du PIB, et la consommation de soins et de biens médicaux pèse 8,8 % du PIB. La France consacre donc à la réparation de la santé un dixième de sa richesse produite. Mais la part consacrée à la prévention a plafonné à 5 % de cette dépense en 2021. Autrement dit : la société finance massivement le traitement des conséquences et très peu les causes. Cela décrit une médecine. Cela décrit aussi un mode de gouvernement.
2. Le mécanisme : du citoyen au patient, un changement de grammaire
Le basculement n’est pas seulement budgétaire, il est lexical. Depuis la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades, la notion de démocratie sanitaire s’est installée dans le droit français : le patient n’y est plus seulement l’objet d’un soin, il devient acteur de sa prise en charge. La littérature professionnelle a poussé la logique jusqu’à un terme précis : le patient partenaire.
« Démocratie sanitaire : le patient partenaire de sa prise en charge. »
Cancer/Radiothérapie, 2020, DOI 10.1016/j.canrad.2020.06.021
Pris au sérieux, ce vocabulaire est une conquête : il limite la toute-puissance médicale, il donne voix au consentement, il reconnaît que celui qui vit la maladie en sait quelque chose. Rien là de méprisable. Le problème commence quand cette grammaire quitte l’hôpital pour gagner la place publique, et qu’elle y remplace celle du droit.
Car le citoyen et le patient ne sont pas deux noms du même rôle. Le citoyen est celui qui peut avoir tort, qui porte une volonté, qui conteste, qui engage sa responsabilité et qui peut être vaincu dans un vote. Le patient est celui dont on établit le besoin, dont on évalue la vulnérabilité, à qui l’on prescrit un parcours et dont on attend l’observance. L’un est un adversaire légitime. L’autre est un cas à traiter.
3. Trois effets concrets de ce déplacement
Le désaccord devient un symptôme
Quand la politique parle la langue du soin, l’opposition change de nature. Celui qui conteste n’est plus un adversaire qui propose une autre décision : il est un malade qui n’a pas encore accepté son diagnostic, ou un anxieux que l’incertitude épuise. La contestation n’est plus arbitrable, elle est à accompagner. On ne négocie pas avec un symptôme : on le traite. La violence de ce déplacement est d’autant plus efficace qu’elle est bienveillante dans sa forme.
La responsabilité se déplace vers le dispositif
Un patient n’est pas responsable de sa maladie. Transposée au corps politique, cette proposition retire au citoyen ce qui faisait sa dignité politique : la capacité de répondre de ses choix. Elle la transfère à un dispositif qui devient à la fois le diagnostiqueur, le soignant et le juge de l’amélioration. L’État ne demande plus au peuple ce qu’il veut devenir : il lui indique ce dont il a besoin. Le vocabulaire de la vulnérabilité et de l’accompagnement, qui protège réellement des personnes fragiles dans le soin, devient alors un instrument de majorité politique.
Le soin se transforme en rationnement administré
Le deuxième effet est plus matériel, et il est mesurable. La demande de soin psychique augmente plus vite que l’offre : 6,7 millions de Français n’ont pas de médecin traitant, soit 11 % de la population, et l’accès aux psychiatres reste limité. Dans ce contexte, la promesse de prendre soin se heurte à une file d’attente. Le patient devient alors un administré en attente d’ouverture de droits, et la relation de soin se réduit à une attribution de créneaux. La Cour des comptes le documentait déjà en 2021 : plus de deux millions de patients par an en psychiatrie, avec des besoins très différents, et une part importante de parcours interrompus.
« Plus de deux millions de patients par an avec des besoins très différents. »
Cour des comptes, Les parcours dans l’organisation des soins de psychiatrie, février 2021
4. Un exemple : le mal-être comme service public
Le dispositif MonSoutienPsy rend le phénomène visible. Un budget de 660 millions d’euros lui a été alloué sur la période 2022-2026, avec des séances initialement tarifées à 40 euros pour un bilan et 30 euros pour un suivi, puis relevées à 50 euros. Le dispositif ne relève pas de la charité : il organise un accès, fixe un tarif, définit un nombre de séances par an, et fait entrer la parole intime dans une comptabilité publique.
Ce n’est pas scandaleux en soi : mieux vaut une écoute tarifée qu’une souffrance sans recours. Mais l’exemple montre le mécanisme à l’œuvre. Le mal-être n’est plus seulement une expérience personnelle que la famille, l’amitié, la foi ou le travail pouvaient porter. Il devient un besoin identifié, codé, remboursé, et par là même une matière de politique publique. La question n’est pas de savoir si l’État doit soigner. Elle est de savoir ce qui reste de la société quand l’État devient le premier lieu où l’on parle de sa vie intérieure.
5. Les mots à emporter
- Démocratie sanitaire : le patient devient acteur de sa prise en charge, avec droits et représentation. Utile dans le soin, dangereux comme modèle du politique.
- Patient partenaire : celui qui co-décide de son parcours de soin. Ne pas le confondre avec le citoyen, qui peut avoir tort et le revendiquer.
- Sanitarisation du politique : reformulation d’un problème de décision en problème de santé publique. Repérable au vocabulaire : besoin, vulnérabilité, accompagnement, prise en charge.
- Observance : mot médical désignant le respect du traitement prescrit. Sa transposition politique désigne le respect de la décision administrative.
- Prévention et réparation : deux budgets distincts. Une société qui finance la réparation bien plus que la prévention choisit de traiter les conséquences.
- Vulnérabilité : catégorie légitime en droit des malades, mais qui, généralisée, transforme tout citoyen en personne à protéger de ses propres choix.
6. Ce qu’il faut regarder désormais
Trois signaux permettent de suivre ce déplacement sans se perdre dans les intentions affichées. D’abord la part de la prévention dans la dépense de santé : stable autour de 5 %, elle indique un système orienté vers la réparation. Ensuite le vocabulaire des textes : chaque apparition du mot accompagnement à la place du mot droit mérite d’être notée. Enfin la nature des débats publics : lorsqu’un désaccord est traité comme un état à soigner plutôt que comme un conflit à arbitrer, la décision a déjà changé de mains.
7. La question
Une société qui se décrit d’abord comme souffrante ne demande plus à son État de garantir des droits, elle lui demande de la soulager. Or celui qui soulage décide de ce qui est supportable, et de ce qui doit être corrigé. Si le politique devient un soin, qui décide du diagnostic, et que reste-t-il au peuple quand il n’est plus celui qui juge, mais celui qu’on traite ?
Soigner n’est pas gouverner. Confondre les deux, c’est retirer au citoyen la seule chose qu’aucun dispositif ne peut lui rendre : la responsabilité de ce qu’il devient.



