Le 26 octobre, SOS Deepfake a publié la première édition de son baromètre des faux sites marchands. Balayage les 21 et 22 octobre : 146 marques de mode, de parfum et d’accessoires vérifiées (92 françaises, 27 italiennes, 27 espagnoles), et 78 boutiques fantômes ouvertes à leur nom. Une marque sur 3, 32,2 %, avait au moins un faux site en ligne le jour du contrôle. Le faux est neuf, il est fabriqué au moule, et tout tient à un maillon que personne ne compte : le nom de domaine.
- Une marque sur trois
- Des boutiques neuves, jetables
- Le même moule, un seul dépositaire
- Qui tient le compteur
- Ce que le droit vous donne
- L’échelle d’un réseau de 2024
Une marque sur trois
Les chiffres sont publiés sous licence libre, sur data.gouv.fr et sur Zenodo. Je fais les divisions. France : 25 marques copiées sur 92 vérifiées, 27,2 %. Italie : 12 sur 27, 44,4 %. Espagne : 10 sur 27, 37 %. La France fournit 46 des 78 faux sites, 59 % du total, mais 63 % des marques testées : rapportée au nombre de marques contrôlées, c’est la moins touchée des trois.
La méthode compte autant que le résultat. Pour chaque marque, le logiciel teste environ 80 variantes de nom de domaine, ouvre celles qui existent, écarte celles qui renvoient au site officiel, puis relève la date de dépôt et le dépositaire. Les auteurs l’écrivent : ce sont des minimums, sur les marques qu’ils ont choisies. 78 n’est pas le nombre de faux sites visant la France, c’est ce qu’un balayage de 2 jours trouve sur 3 marchés et 3 secteurs.
Des boutiques neuves, jetables
Sur les 69 sites dont la date de dépôt est connue, 60 ont été créés depuis mai 2026, soit 87 %, et 35 depuis juillet. Un faux site vit quelques semaines, le temps d’encaisser, puis le suivant prend le relais sous un autre nom. Le 22 octobre au soir, les 32 sites italiens et espagnols répondaient encore.
Le même moule, un seul dépositaire
29 des 46 sites français, 63 %, suivent le même patron : le nom de la marque, puis store, shop, boutique, official ou paris, des remises de 65 à 70 %, et une adresse de support au nom de la marque que la marque n’utilise pas. 47 sites sur 78 sont en .shop, 23 en .com. Et 35 sur 78, 45 %, sont déposés chez le même bureau d’enregistrement, Dynadot ; les autres se répartissent entre Spaceship, Cloudflare et des dépositaires de Hong Kong et de Chine, 6 restant non identifiés.
C’est le point technique qui décide. La mécanique est celle de l’usurpation de domaine, la même qui fait parler une mairie sans son accord : le nom de votre mairie ne vous appartient pas. Le signalement utile part au dépositaire, pas à l’hébergeur, et il faut le refaire à chaque nouveau domaine : la marque en fait fermer un, le réseau en ouvre un autre le lendemain.
Qui tient le compteur
SOS Deepfake n’est pas un observatoire public. L’entreprise vend le signalement : Bouclier perso à partir de 29 euros par mois, intervention d’urgence à 290 euros. Son baromètre est une première édition, sans historique : rien ne dit si la vague monte ou descend. Je n’ai pas trouvé de compteur public équivalent, et l’État publie des bilans de la délinquance, pas un décompte mensuel des boutiques qui se font passer pour des marques françaises.
Ce n’est pas une raison de jeter le chiffre : les données sont ouvertes, en CC BY 4.0, avec un DOI, et je les ai refaites. Mais le même acteur mesure le problème et vend la parade, cela se lit avec le chiffre. L’État, lui, n’intervient que sur saisie : la ministre du Numérique avait dû saisir la justice contre un moteur qui revendait des données volées. Ici, personne n’a été saisi de rien.
Ce que le droit vous donne, et ce qu’il ne donne pas
Le droit de rétractation de 14 jours existe, rappelé par economie.gouv.fr depuis les règles du 19 juin 2026. Sur un faux site, il est théorique : il faut un vendeur identifiable pour l’exercer. Le levier réel est en amont : l’Institut national de la consommation rappelle que le cadenas ne prouve rien, qu’il faut lire les mentions légales et vérifier la réputation du vendeur. Le baromètre ajoute son signal : une remise de 65 à 70 % sur un domaine en .shop créé il y a 3 semaines.
Après le paiement, il reste la banque. L’opposition et la contestation de l’opération décident du remboursement : le réseau CB a repris 2 points à Visa et Mastercard, et la fraude en ligne reste l’endroit où le paiement français se joue.
L’échelle d’un réseau de 2024
En mai 2024, le JT de TF1 avait documenté un réseau chinois : 75 000 faux sites en 4 ans, 800 000 commandes dans le monde, 170 000 en France, et la France de loin le pays le plus touché. Les 2 chiffres ne se comparent pas : l’un compte 4 ans, l’autre 1 jour. Ils disent la même chose à 2 échelles, un commerce de coquilles vides qui mise sur la vitesse du clic.
Source : Baromètre SOS Deepfake, octobre 2026, fichier agrégé publié le 26 octobre 2026 (CC BY 4.0). Barres de droite proportionnelles au nombre de marques vérifiées ; pourcentages calculés par la rédaction. La barre « mars-avril » regroupe 2 mois du fichier d’origine.
À retenir
- 146 marques vérifiées les 21 et 22 octobre : 47, soit 32,2 %, avaient au moins un faux site marchand en ligne.
- 87 % des faux sites datés ont été créés depuis mai 2026 ; 60 % sont en .shop.
- 45 % des 78 domaines passent par un seul bureau d’enregistrement.
Notre lecture
La contrefaçon en ligne n’est plus un artisanat, c’est une infrastructure : un moule, un dépositaire, des domaines jetables, une marque empruntée pour rassurer. Le maillon faible n’est ni le produit ni le paiement, c’est le nom de domaine, et c’est le seul que personne ne compte publiquement. Que le décompte vienne d’une société qui vend le signalement n’est pas un scandale, c’est un vide. Tant qu’il dure, la protection repose sur des prestataires privés et sur la bonne volonté de dépositaires établis à l’étranger. À 70 % de remise sur un domaine récent, la question n’est pas « est-ce une bonne affaire », c’est « qui encaisse ».
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