Roland Lescure était l’invité de franceinfo ce samedi 24 octobre. Interrogé sur une hausse du Smic avant le 1er janvier, le ministre de l’Économie a répondu : « Si l’inflation se poursuit, évidemment le Smic poursuivra son augmentation. Et sur le calendrier, on va évidemment en discuter », rapporté par TF1 Info. Un seul mot est nouveau dans cette phrase, et ce n’est pas un montant : le calendrier. Le gouvernement ne discute pas d’une hausse, il discute d’une date.
Or une hausse avancée n’est pas une hausse ajoutée : c’est la même somme, versée deux mois plus tôt. La question que personne ne pose : après novembre, que restera-t-il pour janvier ?
Le plan
- Ce qui est sur la table
- Avancer n’est pas ajouter
- Novembre 2024, l’anticipation qui avait remplacé janvier
- Qui décide, et en combien de jours
- Ce que 15 euros changent sur la fiche de paie
Ce qui est sur la table
Selon Les Échos, repris par RMC, l’exécutif étudie une hausse anticipée de 0,8 % au 1er novembre, environ 15 euros brut par mois. L’AFP, citant une source syndicale, écrit que le gouvernement « serait tenté d’anticiper la revalorisation du Smic prévue au 1er janvier », selon 20 Minutes. Le ministre ne confirme ni le taux ni la date : il confirme que le calendrier est un paramètre négociable.
En face, le patronat refuse : Patrick Martin, président du Medef, juge le 23 octobre qu’une hausse destinée à « acheter la paix sociale » risque de « créer la pagaille dans les entreprises », en plus des 11,5 milliards du budget 2027 : un chiffrage qui mélange trois périmètres.
Avancer n’est pas ajouter
Le Smic est le seul salaire dont la hausse ne se négocie pas. Il est revalorisé chaque 1er janvier, rappelle service-public.fr, et une hausse supplémentaire s’applique en cours d’année si l’indice des prix des 20 % de ménages les plus modestes gagne 2 % depuis la dernière revalorisation, article L3231-5. Depuis celle du 1er juin, cet indice n’a progressé que de 0,80 % : le seuil de 2 % qui déclenche une hausse en cours d’année reste hors d’atteinte.
La hausse de janvier est donc déjà acquise dans son principe. Avancer sa date ne crée pas un euro : cela déplace deux mois de hausse vers novembre. Pour un temps plein, 0,8 % valent 14,94 euros brut, environ 11,80 euros net. Payés deux mois plus tôt, cela fait à peine 24 euros net sur l’année.
Reste une question sans réponse : le gouvernement ajoute-t-il quelque chose, ou déplace-t-il le calendrier ? Le taux de 0,8 % correspond à peu près à ce que l’indice des ménages modestes a gagné depuis avril, +0,80 %, calcul publié ici. La hausse « anticipée » ressemble, pour l’instant, à l’automatique arrivée plus tôt.
Novembre 2024, l’anticipation qui avait remplacé janvier
Le 1er octobre 2024, Michel Barnier annonce 2 % de hausse au 1er novembre. Le décret 2024-951 la fixe « par anticipation » de la date du 1er janvier : le Smic passe à 11,88 euros brut l’heure. Puis, le 1er janvier 2025, rien. Le Smic reste à 11,88 euros douze mois entiers. L’anticipation avait consommé la revalorisation annuelle. La hausse suivante est venue au 1er janvier 2026, +1,18 %, à 12,02 euros, par le décret 2025-1228, puis au 1er juin 2026, +2,41 %, à 12,31 euros.
Rien dans le code du travail n’oblige à cumuler hausse anticipée et hausse annuelle. Le précédent de 2024 montre l’inverse : la date avancée a servi à ne pas payer deux fois. Si le décret de novembre 2026 reproduit ce schéma, les 15 euros de novembre seront les 15 euros de janvier, et non 15 euros de plus.
Le Smic horaire brut, et l’hypothèse de novembre
En euros par heure. La barre en pointillés n’est pas une décision : c’est le taux de 0,8 % évoqué par Les Échos, appliqué aux 12,31 euros de juin.
Qui décide, et en combien de jours
La décision ne passe par aucun vote : le Smic est fixé par décret, après avis de la Commission nationale de la négociation collective. Les partenaires sociaux donnent un avis, ils ne décident pas. Le Medef peut refuser, la CGT demander 10 %, soit 186,70 euros brut, cela ne lie personne. Même mécanique que pour les pensions au-dessus de 1 260 euros, fixées par décret.
Le calendrier, lui, est contraignant : pour une application au 1er novembre, il faut un décret publié avant la fin octobre. Il reste cinq jours ouvrables. Sans décret d’ici le 31, la hausse n’aura pas lieu en novembre. L’intersyndicale, elle, a fixé sa réponse au 5 novembre, avec un appel à la grève.
Ce que 15 euros changent sur la fiche de paie
Sur le bulletin, l’écart entre l’annonce et le gain est net : 15 euros bruts, 11,80 euros nets, les cotisations ne disparaissant pas quand le salaire est faible. Pour les 2,1 millions de salariés payés au Smic, 11,8 % des salariés hors agriculture selon la Dares, 0,8 % représentent 376 millions d’euros de salaire brut sur un an, calcul de la maison. Une hausse de 2 % en coûte 0,94 milliard, celle de 10 % 4,7 milliards.
Le calcul porte sur le brut : il ignore les cotisations patronales et l’effet sur les grilles. Mais l’ordre de grandeur est têtu : moins d’un demi-milliard, quand le débat budgétaire porte sur 9,9 milliards d’effort. Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de qui décide, et de quand.
Notre lecture
Le gouvernement ne discute pas du montant, il discute de la date, et cette discussion a un précédent. En 2024, l’anticipation a remplacé la hausse annuelle : le Smic est resté à 11,88 euros pendant douze mois. Le mécanisme est toujours le même : une hausse indexée sur les prix devient une décision discrétionnaire, reçue comme un geste. Celui qui donne choisit le moment ; celui qui choisit le moment peut aussi ne pas donner. Ce n’est pas une hypothèse sur ses intentions : c’est ce que le droit permet, et ce que la pratique a déjà fait. Opinion de la maison, pas un fait.
À retenir
- Le Smic est à 12,31 euros brut l’heure depuis le 1er juin 2026, 1 867,02 euros par mois pour 35 heures.
- Le gouvernement discute d’une hausse de 0,8 %, environ 15 euros brut, au 1er novembre : le calendrier est ouvert, le montant non.
- Le gain net d’une anticipation de deux mois est d’environ 24 euros sur l’année.
Ce qu’il faut y observer : cette vidéo de Juristique date du 1er juin 2026, avant la discussion d’aujourd’hui. Elle n’annonce aucune décision : elle montre l’écart entre brut et net, celui qui transforme 15 euros en 11,80.



