Le 15 octobre, la Cour de justice de l’Union européenne a tranché un point qui touche directement votre compte bancaire. Une cliente d’une banque polonaise vendait un objet en ligne. Un inconnu lui a envoyé un lien qui menait vers un faux site imitant sa banque. Elle y a saisi ses identifiants. Ensuite, environ 700 euros ont quitté son compte. Le lendemain, elle a signalé l’opération à sa banque. La banque a refusé de la rembourser, au motif qu’elle avait commis une négligence grave. Dans son arrêt du 15 octobre 2026 (affaire C-70/25), la Cour répond que ce motif ne dispense pas la banque de rembourser immédiatement.
La règle n’est pas nouvelle en France. L’article L. 133-18 du code monétaire et financier oblige déjà la banque à rembourser au plus tard à la fin du premier jour ouvrable suivant la contestation. Elle doit aussi remettre le compte dans l’état où il se serait trouvé sans l’opération. Ce qui change, c’est qu’un argument utilisé pour différer le remboursement ne tient plus. Le médiateur des banques l’avait écrit dans son rapport pour 2024 : cet article est « inégalement appliqué », et certains établissements « semblent oublier son existence ».
Au sommaire : ce que la Cour a jugé · ce que le droit français disait déjà · ce que le médiateur avait constaté · ce que la banque peut faire ensuite · ce que cela change pour vous
Ce que la Cour a jugé, et pourquoi la date compte
La décision repose sur deux articles de la directive européenne sur les services de paiement, dite DSP2. L’article 73 fixe l’obligation de remboursement. L’article 74 répartit ensuite la perte entre la banque et le client. La banque défenderesse les lisait comme un seul bloc : dès lors que le client avait été négligent, elle pouvait refuser de rembourser.
La Cour sépare les deux temps. D’abord, on rembourse : immédiatement, et au plus tard à la fin du premier jour ouvrable après avoir été informée. Ensuite, on discute : la banque peut réclamer au client les pertes causées par sa négligence grave, et c’est à elle d’en apporter la preuve. Une seule exception permet de ne pas rembourser tout de suite : la banque a de bonnes raisons de soupçonner une fraude du client. Elle doit alors communiquer ces raisons par écrit à l’autorité nationale, en France la Banque de France.
Le point décisif est concret. La cliente avait donné ses identifiants. Elle aurait donc pu être jugée négligente. La Cour traite pourtant l’opération comme non autorisée : ce n’est pas la cliente qui a ordonné le transfert. Entrer ses codes sur un faux site ne vaut pas consentement.
Le droit français disait déjà la même chose
Rien de tout cela n’est nouveau en droit français. La fiche officielle Fraude à la carte bancaire de Service Public le rappelle. Les sommes sont dues « au plus tard à la fin du premier jour ouvrable suivant la réception de la contestation ». Les agios et frais d’incident sont compris.
Le même texte met la preuve à la charge de la banque. L’article L. 133-23 du code monétaire et financier lui demande de démontrer que l’opération a été authentifiée, enregistrée, comptabilisée, et qu’aucune déficience technique ne l’a affectée. Le simple usage de la carte ou des codes ne suffit pas à établir le consentement du client. Trois limites existent, et il faut les connaître. Le délai de contestation est de 13 mois. Pour un paiement effectué hors Espace économique européen, le délai de remboursement est de 70 jours. En cas de perte ou de vol de la carte, 50 euros peuvent rester à la charge du client.
Un droit écrit n’est pourtant pas un droit appliqué. C’est là que le dossier devient intéressant, et c’est là que le médiateur des banques entre en scène.
Ce que le médiateur des banques avait constaté
Le médiateur auprès de la Fédération bancaire française a reçu un peu plus de 19 000 saisines en 2024, selon son rapport d’activité. 10 982 saisines ont été jugées recevables. Environ 80 % de ces dossiers recevables portent sur des fraudes dans les opérations de paiement. Les banques ont accepté 75 % des propositions qui étaient favorables, en tout ou partie, au client.
Le rapport donne aussi les délais constatés en 2024. La recevabilité d’une saisine prenait alors 34 jours en moyenne, un délai que le médiateur dit avoir raccourci depuis. Le traitement d’un dossier de médiation prenait 171 jours à partir de la réception des pièces de la banque, ou 229 jours à partir de la notification de la recevabilité. Sur l’article L. 133-18, le médiateur écrit que cet article est « inégalement appliqué ». Certains établissements, « de moins en moins nombreux, semblent oublier son existence ». D’autres refusent le remboursement à J+1 en se fondant sur les seuls éléments d’authentification forte, alors que ces éléments doivent être complétés pour établir la négligence.
Ces durées ne mesurent pas la même chose : le premier jour est celui du remboursement, les 171 et 229 jours celui de la médiation. L’écart reste parlant : qui doit passer par un médiateur attend une demi-année pour une somme due en 24 heures.
Ce que votre banque peut encore faire après vous avoir remboursé
L’arrêt est souvent résumé de façon flatteuse. Le remboursement immédiat n’est pas définitif. La banque peut réclamer les sommes si elle établit une négligence grave de votre part, c’est-à-dire un manquement à vos obligations de sécurité. La récupération passe par le juge, ou par la convention de compte si elle autorise la contre-passation, pratique que le médiateur décrit dans le même rapport. La charge de la preuve reste sur la banque.
Deux situations ne relèvent pas de ce mécanisme. Si vous avez vous-même ordonné le virement, par exemple vers une prétendue plateforme de placement fictive, l’opération est autorisée. Il faut alors démontrer un manquement de la banque à son devoir de vigilance, ce qui est plus long et plus incertain. Un prélèvement signé dont le montant surprend obéit, lui, à la règle du prélèvement contesté.
La distinction compte. Les litiges d’argent avec les banques touchent des ménages souvent déjà tendus : la Banque de France a enregistré, selon son baromètre de l’inclusion financière, 121 571 dossiers de surendettement en 9 mois. Une fraude de 700 euros n’est pas un incident anodin dans un budget de ce type.
Ce que cela change pour vous, concrètement
Le premier réflexe reste l’opposition, immédiate, sur la carte ou l’accès en ligne. Vient ensuite la contestation écrite, sans retard injustifié, avec la date, le montant, le bénéficiaire et les circonstances. Deux références doivent y figurer : l’article L. 133-18 du code monétaire et financier, et l’arrêt du 15 octobre 2026 (C-70/25). Demandez explicitement le remboursement du montant et le rétablissement des agios et frais d’incident.
Conservez tout : relevés, messages, captures, dépôt de plainte ou signalement Perceval. En cas de refus, le médiateur bancaire est l’étape suivante, puis le juge. Une opposition faite trop tard peut justifier un refus.
Le gain de l’arrêt tient en une phrase : le rapport de force s’inverse au premier jour. Avant, la banque gardait l’argent et vous demandait de prouver votre bonne foi. Désormais, elle doit rendre, puis prouver votre faute si elle veut le reprendre.
Le fond du problème n’est pas juridique, il est pratique. La règle existait, Service Public la publiait, le médiateur de la profession la citait, et elle n’était pas appliquée. La Cour ne crée donc pas un droit nouveau : elle retire à la banque l’argument qui lui permettait de gagner du temps. Reste une leçon que le vocabulaire bancaire aime noyer. Celui qui détient l’argent détient le calendrier, et celui qui détient le calendrier détient le pouvoir.
Je retiens trois choses. D’abord, la règle française était déjà protectrice : c’est son application qui manquait. Ensuite, le médiateur de la profession a écrit lui-même que certains établissements oubliaient l’article. Quand le gardien du secteur documente la non-application d’une obligation légale, le problème n’est pas l’ambiguïté du texte, c’est la tolérance organisée. Enfin, un remboursement obtenu après 171 ou 229 jours n’est pas un remboursement. C’est une avance de trésorerie faite au client par lui-même, pendant que l’établissement garde la somme et le temps.
Opinion de la maison, pas un fait.
- Le 15 octobre 2026, la Cour de justice de l’Union européenne juge que la négligence grave du client ne dispense pas la banque du remboursement immédiat. L’affaire est C-70/25.
- Le remboursement est dû au plus tard à la fin du premier jour ouvrable suivant la contestation. La banque peut ensuite réclamer la somme, mais en prouvant la négligence grave devant un juge.
- En France, l’article L. 133-18 du code monétaire et financier prévoyait déjà ce délai, et l’article L. 133-23 met la preuve à la charge de la banque. Le délai de contestation est de 13 mois.
- Le médiateur des banques a reçu un peu plus de 19 000 saisines en 2024, dont 10 982 recevables. Environ 80 % portent sur des fraudes de paiement, et les délais vont de 171 à 229 jours.
Cette vidéo de Cybermalveillance.gouv.fr, diffusée avant l’arrêt du 15 octobre 2026, montre les réflexes qui limitent les dégâts au moment où le message frauduleux arrive. Elle ne commente pas la décision de la Cour.
Document antérieur à l’arrêt : il décrit la prévention, pas la règle de remboursement.



