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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Gazole : les 100 millions de barils annoncés par Bruxelles étaient déjà promis en mars

Au crépuscule, une pompe à carburant monumentale dresse son monolithe d'acier devant un dépôt pétrolier ; à gauche une femme en tailleur sombre, à droite un homme en costume tenant des feuilles, face à face de part et d'autre d'un seuil de lumière au sol ; à l'arrière-plan une raffinerie aux cheminées et torchères, des files de camions-citernes et de voitures, un drapeau européen et un drapeau français sur de hauts mâts ; des documents épinglés sur la pompe. La moitié gauche est bleue et froide, la moitié droite chaude et cuivrée.

Le 16 octobre, à l’issue du Conseil européen, Ursula von der Leyen a annoncé la mise sur le marché de 100 millions de barils de pétrole et de gazole étalés sur 4 mois. Ces volumes ne sont pas nouveaux. Ils forment le solde d’une action décidée le 11 mars par l’Agence internationale de l’énergie, que le G7 avait déjà décidé d’accélérer le 2 octobre. Pendant ce temps, à la pompe française, la médiane du gazole est passée de 1,699 euro le litre en février à 2,365 euro en octobre, soit 39 % de hausse. Entre le doublement annoncé et les 39 % mesurés, il y a un euro par litre qui ne bouge pas. C’est là que se joue la facture.

Ce que Bruxelles a annoncé le 16 octobre

Le Conseil européen a inscrit les prix de l’énergie parmi les urgences de sa réunion des 15 et 16 octobre. Ses conclusions demandent une réponse coordonnée faite de mesures « ciblées et temporaires », et saluent trois intentions de la Commission : prolonger l’encadrement temporaire des aides d’État pour les secteurs industriels les plus exposés, bâtir un cadre de court terme pour les raffineries, et regrouper volontairement la demande d’énergie. Les chefs d’État et de gouvernement invitent aussi la Commission à examiner d’autres mesures en tenant compte « des différences de prix de l’électricité » entre États membres.

Le même soir, la présidente de la Commission a mis des chiffres sur la crise : depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, les importations d’énergies fossiles ont coûté 106 milliards d’euros de plus « sans une seule molécule d’énergie supplémentaire », le prix du gaz a grimpé d’environ 140 % depuis la fin février, et celui du gazole a doublé (déclaration du 16 octobre). Six mesures sont annoncées, dont 100 millions de barils sur 4 mois pilotés par l’Agence internationale de l’énergie, la prolongation de l’encadrement des aides d’État créé en février, le report d’un an de certaines obligations du règlement sur le méthane et un dialogue stratégique sur les raffineries européennes.

Ces 100 millions de barils ont déjà 7 mois

Le chiffre est exact, sa présentation l’est moins. L’action collective de l’Agence internationale de l’énergie, décidée le 11 mars, portait sur 400 millions de barils. Au 15 octobre, environ 330 millions avaient été débloqués, et l’Agence s’engageait à accélérer la distribution des 100 millions restants, dont plus de 20 millions de barils de gazole en priorité (relevé du 15 octobre). Le 2 octobre, le G7 avait déjà annoncé vouloir accélérer la livraison des volumes convenus, gazole en tête (rapport mensuel de l’AIE, 14 octobre).

Les 100 millions de barils du 16 octobre sont donc les mêmes que ceux du 2 octobre, eux-mêmes reliquat d’une décision de mars. La communication change de niveau, pas le stock. Une imprécision mérite d’être signalée : 400 millions décidés moins 330 millions sortis laissent 70 millions, pas 100. L’Agence explique l’écart par des contributions supérieures aux engagements initiaux. Aucun de ces chiffres ne dit ce qui arrive à une pompe française.

Le goulot n’est pas le brut, c’est le raffinage

Un baril de brut sorti d’un stock n’est pas un litre de gazole. Il faut une raffinerie, et c’est là que ça bloque. Selon l’AIE, les expéditions de produits raffinés du Moyen-Orient atteignaient 1,9 million de barils par jour en septembre, contre 4,7 millions avant la guerre, et la disponibilité mondiale de gazole et de gasoil a reculé de 1,7 million de barils par jour au troisième trimestre par rapport à l’an dernier. Les stocks mondiaux observés étaient fin septembre inférieurs de 509 millions de barils à leur niveau de fin février, les stocks terrestres au plus bas depuis 2016 au moins. Les marges de raffinage ont explosé : l’écart entre le gazole et le brut dépassait 80 dollars le baril fin août, et les cours du gazole, après des records au-dessus de 200 dollars en septembre, restent proches du double de ceux du brut et de leur niveau d’avant-crise. L’Agence prévoit que la tension sur le gazole se prolonge « bien avant dans 2027 ».

D’où la troisième voie ouverte par Washington : le 9 octobre, les États-Unis ont autorisé jusqu’en avril 2027 le commerce du gazole russe, Moscou s’engageant à livrer immédiatement plus de 300 000 tonnes (analyse de Patrice Geoffron, 19 octobre). Des barils en plus, donc, mais toujours pas de litres de gazole supplémentaires garantis à court terme.

À la pompe, 39 % de hausse et un euro immobile

J’ai calculé la série à partir de l’open data officiel des prix des carburants, qui enregistre chaque changement de prix déclaré par les stations. Pour chaque mois, je retiens la médiane des prix du gazole affichés en France métropolitaine, ce qui neutralise les stations aberrantes. Résultat : 1,699 euro le litre en février, 2,365 euro du 1er au 20 octobre, soit 39,2 % de hausse. Le sans-plomb 95 est passé de 1,759 à 2,230 euro, soit 26,8 %. La hausse est brutale, elle n’est pas un doublement.

Le gazole a pris 39 % depuis février, pas 100 %

Prix médian à la pompe en France métropolitaine, en euros par litre, de janvier à octobre 2026. Survolez ou touchez un point pour lire la valeur exacte.

1,60 € 1,80 € 2,00 € 2,20 € 2,40 € 2,365 € 2,230 € 1,699 € Jan Fév Mar Avr Mai Juin Juil Août Sep Oct Source : open data officiel prix-carburants.gouv.fr, archive annuelle 2026 ; calculs L’Esprit Français (octobre : du 1er au 20)

Chaque point est la médiane des prix déclarés par les stations du territoire métropolitain, dernier relevé du mois. Les DOM ont une tarification administrée et ne figurent pas dans ce fichier.

Si le prix du produit acheté par la raffinerie a réellement doublé entre février et octobre, comme l’affirme la Commission, alors l’arithmétique dit quelque chose de précis. Pour que la pompe ne passe que de 1,699 à 2,365 euro, il faut qu’un peu plus de 1,03 euro par litre soit resté fixe pendant que le produit passait de 0,666 à 1,332 euro. Ce socle, ce sont les accises, la TVA et les marges de distribution, qui ne suivent pas les cotations. C’est une estimation d’ordre de grandeur, pas une décomposition officielle : la TVA étant proportionnelle, elle n’est pas rigoureusement constante. Mais le sens est là. Plus le prix du produit monte, plus la part fixe pèse relativement moins, et plus la hausse de la pompe se rapproche de celle du marché. Autrement dit : les 100 millions de barils peuvent faire reculer le brut sans faire reculer la pompe dans la même proportion, et la baisse qui vient sera mécaniquement plus faible que la hausse qui l’a précédée.

En France, 10 millions de barils et une promesse au 1er novembre

Paris n’a pas attendu Bruxelles. Le 7 octobre, le gouvernement a annoncé la mise sur le marché de 10 millions de barils de gazole prélevés sur les stocks stratégiques, avec une baisse attendue de 12 à 18 centimes par litre à compter du 1er novembre, sur 3 mois (franceinfo, 12 octobre). Dix millions de barils français contre 100 millions européens : le rapport est de 1 à 10, pour un pays qui pèse environ 15 % de la population de l’Union. Le 13 octobre, TotalEnergies a ajouté sa propre remise, de 8 à 12 centimes pour les particuliers.

Dans les outre-mer, le prix n’est pas un prix de marché. En Martinique, le préfet fixe chaque mois les prix maximaux des produits pétroliers : le gazole était à 2,08 euro le litre au 1er septembre (DEETS Martinique). À La Réunion, il valait 1,80 euro au 1er octobre, contre 2,37 euro de médiane métropolitaine. Une baisse décidée à Paris ou à Bruxelles n’y arrive donc pas par le marché : elle doit passer dans le calcul préfectoral. J’ai documenté ce mécanisme à La Réunion : un prix administré protège, et il désigne un responsable.

Notre lecture

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Ce que Bruxelles a annoncé le 16 octobre n’est pas une mesure nouvelle, c’est une mesure ancienne présentée une deuxième fois. Le stock existe depuis mars, le G7 l’avait déjà accéléré le 2 octobre, et la présidente de la Commission l’a remis en scène à la sortie d’un sommet qui devait montrer que l’Europe agit. Je ne crois pas que ce soit un mensonge : je crois que c’est le fonctionnement ordinaire du don politique, où l’annonce tient lieu de livraison. La réalité qui décide, elle, est industrielle : des raffineries qui tournent moins, un gazole qui manque, des stocks mondiaux au plus bas depuis 2016, et une Agence qui annonce de la tension jusqu’en 2027. Le seul levier qui reste à un gouvernement sur la facture du lecteur n’est pas le baril, c’est le socle fixe d’un peu plus d’un euro par litre. Personne, à Bruxelles, n’a annoncé y toucher.

Opinion de la maison, pas un fait.

À retenir
  • Les 100 millions de barils annoncés le 16 octobre par Ursula von der Leyen sont les mêmes que ceux que le G7 a décidé d’accélérer le 2 octobre : le solde d’une action de l’Agence internationale de l’énergie décidée le 11 mars sur 400 millions de barils, dont environ 330 millions étaient déjà sortis au 15 octobre.
  • La médiane du gazole à la pompe en France métropolitaine est passée de 1,699 euro le litre en février à 2,365 euro du 1er au 20 octobre, soit 39,2 % de hausse, quand la Commission parle d’un doublement des prix du gazole sur le marché.
  • L’écart s’explique par un socle d’un peu plus de 1,03 euro par litre qui ne suit pas les cotations : accises, TVA et marges. C’est une estimation de calcul, pas une décomposition officielle.
  • Le blocage n’est pas le brut mais le raffinage : les livraisons de produits raffinés du Moyen-Orient sont à 1,9 million de barils par jour contre 4,7 avant la guerre, et l’AIE annonce une tension sur le gazole jusqu’en 2027.
  • La France a sorti 10 millions de barils de ses stocks stratégiques et promet 12 à 18 centimes de baisse au 1er novembre ; dans les outre-mer, le prix est fixé par arrêté préfectoral et cette baisse n’y arrive pas automatiquement.

Il reste une question que personne ne tranche publiquement : pourquoi communiquer sur les barils, qu’on ne maîtrise qu’en partie, et jamais sur le socle fiscal d’un euro par litre, qu’on maîtrise entièrement ?

Et vous : sur un litre à 2,37 euro, qu’est-ce qui devrait baisser d’abord, le prix du produit ou la part fixe que l’État décide seul ?

Regardez comment la baisse de 12 à 18 centimes a été annoncée, le 12 octobre, avant le Conseil européen du 16. Le reportage porte sur les stocks stratégiques français, pas sur la décision européenne : c’est précisément la distinction que le débat public a effacée.

Séquence de franceinfo d’octobre 2026. Elle est antérieure au Conseil européen des 15 et 16 octobre : elle documente l’annonce française sur les stocks stratégiques, pas les mesures adoptées à Bruxelles.

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