L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié son expertise le 15 octobre 2026. Trois ministères l’avaient saisie : le Travail, l’Agriculture et la Santé. La conclusion est nette. Il existe un lien avéré entre l’exposition aux ultraviolets au travail et trois cancers de la peau : les carcinomes épidermoïdes, les carcinomes basocellulaires et les mélanomes cutanés. L’agence ajoute un second lien avéré, entre les UV du soudage et les mélanomes de l’œil.
Le mot compte. Avéré signifie que la littérature scientifique ne laisse plus de doute sérieux. Ce n’est pas une hypothèse de précaution. Et l’agence demande, noir sur blanc, la création d’un tableau de maladie professionnelle. En France, il n’en existe aucun pour ces cancers. Cette absence explique tout le reste.
Le plan de cet article :
- 3,5 millions de personnes concernées
- Pourquoi les dossiers n’arrivent pas
- Le seuil de 25 % qui bloque tout
- Qui paie quand rien n’est reconnu
- Ce qu’un tableau changerait
- L’Allemagne, pour mesurer l’écart
- L’objection sérieuse
- Ce que vous pouvez demander
3,5 millions de personnes concernées
L’enquête Sumer de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES), citée par l’agence, compte environ 3,5 millions de salariés travaillant dehors et exposés aux intempéries. Elle ajoute environ 150 000 personnes exposées aux UV artificiels.
La liste des métiers est longue : agriculteurs, jardiniers, paysagistes, ouvriers du bâtiment et des travaux publics, postiers, marins, personnels des remontées mécaniques, serveurs en terrasse, surveillants de cour de récréation, techniciens de laboratoire, soudeurs. Les vendangeurs et les saisonniers en font partie.
L’agence relève un point contre-intuitif. Le vent et l’air frais atténuent la sensation de chaleur, et donnent l’impression que le soleil ne tape pas. En altitude, sur la neige, le sable ou l’eau, la dose reçue augmente encore. Un maçon en mars reçoit moins qu’un marin en juillet, mais il reçoit quand même.
Pourquoi les dossiers n’arrivent pas
Sur la période 2013-2024, 137 dossiers de cancers cutanés ont été déposés devant les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP). 52 ont été reconnus, soit 38 %. C’est le chiffre de l’annexe du rapport. Sa conclusion donne 82 reconnaissances et un taux de 40 %, sans expliquer l’écart. Je retiens le plus détaillé, en signalant l’autre.
Pour 3,5 millions de personnes exposées, cela fait environ 11 dossiers par an. L’agence explique ce faible volume. Le cancer de la peau est compris comme une maladie de loisir, pas de métier. Les campagnes de prévention parlent de plage et de bronzage, rarement de chantier. Les salariés eux-mêmes minimisent le risque. Et les protections individuelles restent peu portées, à cause de la chaleur, de la gêne, ou de l’image que renvoie la crème solaire chez les hommes.
Il manque donc l’essentiel : quelqu’un pour faire le lien entre un carcinome et trente ans de toitures.
Le seuil de 25 % qui bloque tout
La loi prévoit une porte de sortie quand il n’y a pas de tableau. Encore faut-il la franchir. L’article L461-1 du code de la sécurité sociale, consultable sur legifrance.gouv.fr, permet la reconnaissance au cas par cas. Deux conditions sont posées : la maladie doit être « essentiellement et directement » causée par le travail habituel, et elle doit entraîner le décès ou une incapacité permanente d’au moins 25 %.
Ce second critère écarte presque tout. Un carcinome basocellulaire se traite, laisse une cicatrice, et n’atteint pas 25 % d’incapacité. Le dossier s’arrête là. La reconnaissance suppose donc un cancer déjà lourd, alors que l’agence rappelle que 90 % des cancers cutanés guérissent s’ils sont repérés tôt.
La procédure récompense le diagnostic tardif et punit le dépistage précoce. Ce n’est pas une intention, c’est un effet de seuil.
Qui paie quand rien n’est reconnu
C’est le point que l’on n’entend jamais. Une maladie professionnelle reconnue est prise en charge à 100 % par l’assurance maladie, avec indemnités journalières et, en cas de séquelle, une rente, comme le rappelle la notice de l’Assurance maladie.
Cette branche a une particularité. La branche accidents du travail et maladies professionnelles (AT-MP) est financée exclusivement par les cotisations des entreprises. Les salariés n’y versent aucune part de leur salaire, et 96 % des cotisations servent à indemniser les victimes.
Quand le cancer n’est pas reconnu, la dépense ne disparaît pas. Elle bascule sur la branche maladie ordinaire, donc sur les cotisations de tous et sur les complémentaires santé. La commission qui évalue la sous-déclaration chiffre ce transfert entre 2,009 et 3,797 milliards d’euros pour la branche maladie. La branche AT-MP lui reverse 1,2 milliard par an en compensation depuis 2023.
Le coût change de caisse. Et la caisse qui paie alors n’est pas celle que financent les employeurs.
Cancers cutanés liés aux UV reconnus en maladie professionnelle : l’écart franco-allemand
Unité : nombre de cas. Allemagne : cas déclarés et reconnus de cancers cutanés liés aux UV, 2015, 2017 et 2018 (2016 absent du tableau source). France : dossiers déposés devant les CRRMP, tous agents causaux confondus, moyenne annuelle sur 2013-2024. Périmètres non identiques, comparaison d’ordres de grandeur. Source : Anses, rapport d’expertise 2024-SA-0109, mars 2026, tableau 9 (données EUROGIP 2020).
| Année | Allemagne, déclarés | Allemagne, reconnus |
|---|---|---|
| 2015 | 5 531 | 1 485 |
| 2017 | 6 375 | 3 887 |
| 2018 | 7 467 | 4 255 |
| France 2013-2024 (par an) | 11 | 4 |
Ce qu’un tableau changerait
Un tableau renverse la charge de la preuve. Si la maladie et les conditions du tableau sont réunies, la reconnaissance est automatique, sans expertise au cas par cas. C’est la différence entre démontrer trente ans de chantier et remplir un formulaire.
L’agence ne s’arrête pas là. Elle recommande de rendre systématique un examen de la peau lors des visites de médecine du travail, et de former les médecins du travail à cet examen. Elle place aussi la protection collective avant les crèmes et les chapeaux : inscrire le risque UV dans le document unique d’évaluation des risques, reporter certaines tâches aux heures les moins exposées, faire tourner les postes.
Reste le calendrier. La commission de la sous-déclaration recommande explicitement de réduire le délai entre la publication d’un rapport de l’Anses et le décret qui crée ou modifie un tableau. Elle le recommande depuis des années, dans des rapports successifs. Rien n’oblige un ministère à écrire ce décret dans l’année.
L’Allemagne, pour mesurer l’écart
L’Allemagne reconnaît ces cancers depuis 2015. Le critère n’est pas la gravité de la maladie, mais l’exposition : au moins 40 % de plus qu’un travailleur d’intérieur, sur une longue durée. En 2018, 7 467 cas ont été déclarés et 4 255 reconnus, soit 58 %. Le cancer cutané y est la troisième maladie professionnelle la plus déclarée et la deuxième la plus reconnue.
La France compte 137 dossiers en douze ans, soit environ 11 par an. La comparaison porte sur des périmètres différents, et je ne la présente pas comme une mesure exacte. L’ordre de grandeur suffit : environ 370 fois plus de cas reconnus par an de l’autre côté du Rhin.
Ce n’est pas une question de climat. C’est une question de formulaire et de seuil.
L’objection sérieuse
Toute politique de reconnaissance a un coût et un risque : indemniser des cancers qui seraient survenus de toute façon. Le soleil frappe tout le monde, et distinguer la part du métier de celle des loisirs est difficile. L’Allemagne assume ce flou, avec un seuil d’exposition, quitte à reconnaître des cas discutables.
L’objection est réelle. Elle ne règle pas le problème français. Entre reconnaître trop et ne rien reconnaître, le choix est fait : 137 dossiers en douze ans pour 3,5 millions de personnes exposées. Le rapport lui-même parle de cancers « sous-déclarés et sous-reconnus ». Ce n’est pas un excès de prudence, c’est une lacune.
Ce que vous pouvez demander
Si vous travaillez dehors, trois gestes ont un effet réel.
Demandez un examen de la peau lors de votre prochaine visite de médecine du travail. L’agence veut qu’il devienne systématique. Rien ne vous empêche de le demander dès maintenant.
Vérifiez le document unique de votre entreprise. Le risque UV y figure-t-il ? C’est une obligation de l’employeur, et c’est la base de toute protection collective, donc de tout ce qui ne dépend pas de votre seule vigilance.
Ne concluez pas trop vite à l’absence de recours. Si un cancer de la peau est diagnostiqué, parlez-en à votre médecin du travail. Une déclaration reste possible sans tableau, par le comité régional. Le seuil de 25 % en écarte beaucoup, pas tous.
À observer dans ce reportage : la manière dont la question est posée, en termes de « bientôt reconnu ». Le lien scientifique est établi depuis le 15 octobre. Ce qui manque n’est pas la preuve, c’est le texte réglementaire.
Vous travaillez dehors, ou vous l’avez fait pendant des années. Avez-vous déjà entendu un médecin du travail parler du soleil comme d’un risque de métier, et non comme d’une question de vacances ?



