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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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L’État ne croit plus en Dieu, mais il a gardé le budget

Illustration éditoriale générée par IA : nef d’église de village vide, bancs déserts, registre paroissial fermé sur un pupitre, cierges éteints, lumière turquoise et rouge des vitraux ; ne constitue pas une photographie ni une déclaration de la personne représentée.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Un pays où 51 % des 18-59 ans déclarent n’avoir aucune religion continue de payer un service public des cultes. En 2026, l’action « Cultes et laïcité » du budget de l’État passe à 6,69 millions d’euros, en hausse de 217,54 % par rapport à la loi de finances initiale de 2025. La hausse est réelle. Elle n’est pas ce que son chiffre dit : 4,6 des 6,69 millions viennent d’un transfert de périmètre. Reste une question qui n’est pas budgétaire : pourquoi une société si peu croyante tient-elle tant à l’infrastructure du croire ?

Deux courbes qui ne se répondent pas

D’un côté, la croyance se retire. L’enquête Trajectoires et Origines 2 de l’Insee, menée en 2019-2020, établit que 51 % de la population de 18 à 59 ans en France métropolitaine déclare n’avoir aucune religion. Le catholicisme reste la première confession déclarée, à 29 %, devant l’islam à 10 % et les autres confessions chrétiennes à 9 %. La pratique décroche plus vite que l’appartenance : 8 % seulement des catholiques fréquentent régulièrement un lieu de culte, contre un peu plus de 20 % des autres chrétiens, des musulmans et des bouddhistes, et 34 % des juifs (Insee, La diversité religieuse en France, Insee Références 2023, p. 39).

Ce chiffre est un fait daté, situé, borné à une classe d’âge. Il ne dit pas « les Français ne croient plus ». Il dit qu’entre 18 et 59 ans, en France métropolitaine, au sortir des années 2010, une majorité se déclare sans religion. La nuance n’est pas rhétorique : nous verrons qu’elle est le cœur du sujet.

De l’autre côté, l’État ne se retire pas. Les crédits de l’action 07 « Cultes et laïcité », rattachée au programme 216 « Conduite et pilotage des politiques de l’intérieur », s’élèvent à 6,69 millions d’euros en autorisations d’engagement et en crédits de paiement pour 2026. Le rapport général du Sénat sur le projet de loi de finances l’écrit nettement : cette dotation représente « une hausse de 217,54 % par rapport à la LFI 2025 » (Sénat, rapport général n° 139 (2025-2026), annexe n° 2, p. 7).

La suite du même paragraphe est décisive, et elle est presque toujours omise. « Ce triplement des crédits de l’action est lié à l’évolution de son périmètre. 4,6 millions d’euros de crédits relatifs à la sécurisation des sites sensibles et des lieux de culte qui relevaient de l’action 10 “FIPD” dans la LFI 2025 lui ont en effet été rattachés en 2026. À périmètre constant, ses crédits demeurent stables pour réaliser des dépenses d’intervention d’1,2 million d’euros et des actions notamment relatives à la laïcité pour 0,9 million d’euros. »

Autrement dit : la hausse de 217,54 % est, pour l’essentiel, un changement d’imputation. Le FIPD, Fonds interministériel de prévention de la délinquance, finançait la sécurisation des lieux de culte depuis 2015. Au 1er janvier 2026, ce programme K quitte le secrétariat général du CIPDR pour la direction des libertés publiques et des affaires juridiques, et il est rebaptisé « sécurisation des sites cultuels ». Il devient une ligne de l’action « Cultes et laïcité ». Le total affiché triple ; l’effort nouveau, lui, est proche de zéro. À périmètre constant, les crédits passent même de 2,11 à 2,09 millions d’euros (préfecture de l’Essonne, appel à projets « sécurisation des sites cultuels » 2026).

Budget de l’État

Où va l’argent de l’action « Cultes et laïcité »

En millions d’euros. La barre 2026 ajoute au périmètre 2025 les 4,6 millions transférés du FIPD. Survolez les segments pour lire les montants.

Source : Sénat, rapport général n° 139 (2025-2026), annexe n° 2, p. 7 ; PAP programme 216, PLF 2025, p. 49-50. La somme des arrondis diffère de 0,01 M€ du total publié.


Il faut donc lire ce budget correctement, et c’est ce qui le rend intéressant. L’État ne finance pas la foi : il finance l’enveloppe. Des murs, des portes, des caméras, un service administratif, une politique de formation. La croyance baisse, mais le contenant reste entretenu aux frais de tous. On peut hausser les épaules en parlant de routine administrative. C’est justement la routine qui révèle la fonction.

Ce que le rite fait quand personne ne croit

Commençons par une définition, et assumons-la comme une thèse : est sacré ce qu’un groupe traite comme non négociable. Pas ce qui est vrai, pas ce qui est prouvé : ce qui ne se discute pas sans que le groupe se sente menacé dans son existence.

Un rite remplit alors trois fonctions que l’on peut décrire sans rien dire de la vérité des croyances.

Il cadre le temps. Un calendrier commun dit quand le groupe s’arrête, quand il se rassemble, quand il célèbre et quand il pleure. Une société sans calendrier partagé ne produit pas de mémoire collective ; elle produit des agendas privés qui ne se rencontrent jamais.

Il arbitre le conflit. Le rite fournit une procédure pour traiter ce qui ne se règle pas par la raison : la naissance, la mort, la faute, la dette entre vivants. Là où le droit dit qui a raison, le rite dit comment continuer à vivre ensemble quand personne n’a raison.

Il légitime l’autorité. Une autorité qui n’est que force doit se réaffirmer par la force. Une autorité qui est passée par un rituel dispose d’un crédit qui ne se compte pas en gendarmes.

Ces trois fonctions ne dépendent pas de la croyance individuelle. C’est pourquoi elles survivent à la désaffiliation. Et c’est pourquoi celui qui gouverne a besoin du sacré même quand il n’y croit pas : il a besoin de ce que le sacré produit. Le rite est une infrastructure antifragile : il se renforce des chocs qu’il canalise, à condition qu’on lui laisse le temps long. La littérature à comité de lecture travaille cette question sans conclure à sa place : une étude parue dans Social & Cultural Geography en 2011 examine le lien entre religion et cohésion sociale dans l’école primaire anglaise, et son titre est déjà un programme, « Meaningful encounters ? » (DOI 10.1080/14649360903514384). Que ce lien soit un objet d’enquête suffit à établir qu’il n’est pas une évidence, ni dans un sens ni dans l’autre.

1905, ou la neutralité comme conservation

On lit souvent la loi du 9 décembre 1905 comme une soustraction : l’État se retire du religieux. Le texte dit autre chose, et il le dit en deux articles.

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Loi du 9 décembre 1905, article 1er

L’article 2 ajoute : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. » (Légifrance, loi du 9 décembre 1905, articles 1 et 2)

La neutralité n’est donc pas une indifférence, c’est une garantie. L’État ne dit plus quel culte est vrai, il assure que tous peuvent s’exercer, et il fixe la limite : l’ordre public. Il devient le garant technique de ce que l’Église garantissait par son autorité. La fonction est conservée, l’opérateur change.

Le même article 2 contient une exception qui vaut tout un chapitre : les budgets peuvent encore porter « les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons ». Dans l’article qui prononce la séparation, le législateur écrit que l’établissement public a besoin d’un service du culte pour fonctionner. L’hôpital, l’école, la prison ne sont pas des lieux de foi, mais ils sont des lieux où l’on meurt, où l’on grandit, où l’on est enfermé : des lieux où le rite fait un travail que l’administration ne sait pas faire.

Le droit des associations cultuelles dit la même chose par la porte de service. L’article 19 de la loi dispose, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021, que « les associations cultuelles ont exclusivement pour objet l’exercice d’un culte » (Légifrance, article 19). Une association qui ajoute à ce culte assez d’activités pour changer de nature perd le bénéfice du régime. La frontière est étroite, et elle est surveillée.

Il faut ajouter une pièce que les débats sur « la dépense cultuelle » oublient presque toujours : la loi de 1905 ne s’applique ni en Bas-Rhin, ni dans le Haut-Rhin, ni en Moselle. Ces trois départements sont régis par le régime concordataire, et l’État y rémunère les ministres des cultes catholique, protestant et israélite (Archives nationales, « La loi de séparation des Églises et de l’État fête ses 120 ans », 5 décembre 2025). C’est là, et non dans un financement occulte, que se trouve l’essentiel des 1,2 million d’euros de dépenses d’intervention de l’action 07. Le budget que nous examinons n’est pas seulement un budget de laïcité : c’est un budget de laïcité plus une exception historique. La France n’est pas née d’un peuple qui aurait choisi ses cultes ; elle est née d’un État qui a organisé les cultes avant de s’en séparer, puis qui a conservé, ici et là, les instruments de son ancienne tutelle.

2021, l’ingénierie essayée de l’extérieur

Un siècle plus tard, l’ambition change de nature. La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République ne se contente pas de garantir l’exercice du culte : elle prétend réorganiser les manières de le financer et de l’administrer. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, en valide le cœur, notamment l’article 12 qui impose aux associations et fondations sollicitant une subvention publique de souscrire un contrat d’engagement républicain. Il en censure aussi une partie : les troisième et quatrième alinéas du 3 ° du paragraphe I de l’article 16, qui permettaient de suspendre les activités d’une association sans autre condition que l’urgence, portent à la liberté d’association une atteinte qui n’est pas « nécessaire, adaptée et proportionnée » (Conseil constitutionnel, décision n° 2021-823 DC, 13 août 2021, § 46-47).

Le résultat, sur le terrain, est documenté par le Sénat lui-même. Dans un rapport d’information du 6 mars 2024, la chambre haute conclut que, si les cultes déjà organisés en associations cultuelles se sont dans leur grande majorité conformés à leurs nouvelles obligations, « l’objectif d’une restructuration de l’organisation des cultes au profit du régime loi de 1905 n’a pas été atteint ». Le rapport ajoute que, dans un contexte d’insuffisante préparation des services de l’État, l’application de la loi s’est traduite par des divergences de pratiques, et il formule dix-huit recommandations (Sénat, rapport d’information n° 383 (2023-2024), 6 mars 2024).

Le même rapport contient une phrase qui vaut le détour pour notre sujet : les règles applicables aux associations « ont paradoxalement trouvé à s’appliquer de manière indiscriminée à la quasi-totalité des associations françaises, lesquelles ont parfois pu se sentir stigmatisées, à l’exception de celles qui, plus sujettes au séparatisme, ont opté pour une posture discrète ». Voilà l’ingénierie sociale à l’œuvre, et son résultat : la norme atteint les innocents, rate les discrets, et produit de la conformité là où elle voulait produire de l’effectivité. Le texte est généreux dans ses intentions et sévère dans ses effets : c’est la signature de la politique des bons sentiments.

C’est la leçon : on ne réorganise pas le sacré comme on réorganise un guichet. Le rite n’est pas un compartiment que l’on peut déplacer ; c’est une manière de tenir le temps, le conflit et l’autorité. Une loi peut contraindre les structures visibles, elle ne peut pas décréter la confiance que ces structures produisent.

Le marché, la science, le scientisme

La ligne de cet article serait incomplète si elle s’arrêtait à l’État. La ligne de la maison, telle que Jacques Bigote la formule, tient en une phrase :

La vraie ingénierie du culte actuel se trouve exécutée par le marché aujourd’hui, à travers la science, ou plus exactement le scientisme : usage mercantile de la science, et politique comme argument d’autorité et de coercition sur les populations, par une universalisation de fait scientifique contextuel, afin d’avancer un calendrier politico-économique.

Le mécanisme est toujours le même. Un résultat scientifique, valable dans son protocole, son échantillon et sa date, est extrait de son contexte, universalisé, puis transformé en norme. Une fois devenu norme, il n’est plus discuté : il sert d’argument d’autorité et d’instrument de coercition sur les populations. Ce déplacement n’est pas neutre : il permet d’avancer un calendrier politico-économique en le présentant comme la conséquence obligée du savoir.

Ce n’est donc pas la science qui gouverne, ni l’État seul : c’est un marché qui a besoin de la science comme caution, et une politique qui a besoin du marché pour exécuter ce qu’elle ne veut pas assumer devant le suffrage. Le croire ne disparaît pas quand les églises se vident : il change d’objet et de clergé. C’est le capitalisme de connivence appliqué au vrai : la caution savante se vend, et la décision publique s’achète une respectabilité.

Ce mécanisme, nous pouvons le surprendre dans le texte que vous lisez. Les 51 % de l’Insee sont un fait contextuel : une classe d’âge, un territoire, une période, une question posée. Écrire « les Français ne croient plus » serait exactement l’opération dénoncée : universaliser un résultat borné pour en faire une évidence, puis une norme, puis un argument d’autorité. La maison ne s’en servira pas. Elle retient le fait et laisse l’universel à ceux qui en vivent. Sur ce point, notre critique du marché comme nature divine et cette critique du fait scientifique comme nature suffisent : dans les deux cas, on confond un mécanisme avec une autorité.

La loi de 2021 offre la version politique du même geste. Un problème contextuel, le séparatisme dans certains quartiers, devient une norme générale appliquée à 1,5 million d’associations ; la norme produit un calendrier administratif, des référents, des contrôles, des formulaires ; et le bilan sénatorial constate que la cible n’a pas été atteinte. Le fait contextuel est devenu une machine à produire de la conformité. C’est cela, le scientisme : moins la science elle-même que le geste qui la transforme en autorité.

La maçonnerie n’est pas un culte, et cela déplace la question

Il faut ici reprendre une phrase, et la corriger sans la déformer : « La loi de 1905 touche aussi bien les cultes annoncés que dissimulés, comme la maçonnerie. »

Au sens du droit, la phrase est fausse, et il faut le dire nettement. La loi de 1905 ne connaît que les associations cultuelles, définies à son article 19 par un objet exclusif : l’exercice d’un culte. Les obédiences maçonniques ne se déclarent pas comme associations cultuelles ; elles relèvent de la loi du 1er juillet 1901, comme la plupart des associations. Le Grand Orient de France est une association de 1901, déclarée en préfecture. Ce n’est pas une nuance byzantine : c’est ce qui décide de leur régime comptable, fiscal et administratif.

Mais l’exactitude juridique ne clôt pas la question, elle la déplace. Une structure peut ne pas être cultuelle au sens de 1905 et produire néanmoins des effets de culte : rituels, serments, hiérarchie, morale, sociabilité fermée, influence publique revendiquée. La question n’est donc pas de savoir si la maçonnerie est un culte au sens du droit, mais si l’État peut financer, soutenir ou ménager des structures qui remplissent la fonction du culte sans en porter le nom. C’est là que la neutralité se joue, et c’est là qu’elle est silencieuse. Sur la manière dont l’État organise les cultes et leurs dérives, notre article sur la convention entre l’Église de France et la Miviludes donne le précédent le plus récent.

Reste la formule qui circule : le Grand Orient serait l’« Église de la République ». Elle mérite mieux que l’usage qu’on en fait. Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient de France de 2000 à 2003, l’emploie dans son œuvre d’historien. Le chapitre IV du Livre de la franc-maçonnerie, qu’il dirige avec Roger Dachez, s’intitule « L’Église de la République (1852-1870) » et court de la page 93 à la page 108 de l’édition des Presses universitaires de France de 2026 (Cairn, Roger Dachez, Le Livre de la franc-maçonnerie, PUF, 2026, p. 93-108). La formule est plus ancienne encore : elle est le titre du tome III de l’Histoire de la franc-maçonnerie française de Pierre Chevallier, La Maçonnerie, l’Église de la République (1877-1944), paru chez Fayard en 1975.

Que dit-elle ? Elle décrit une fonction historique : entre la IIIe République et la Seconde Guerre mondiale, les loges ont fourni à la République des cadres, des rites, une morale civique et des réseaux. Elle ne dit pas que le Grand Orient est une Église, ni qu’il reçoit de l’argent public. Le site 450.fm, qui rapporte le débat Bauer-Zemmour du 25 septembre 2020 dans un article du 29 juillet 2026, écrit d’ailleurs que Bauer a dit « en substance » que le Grand Orient avait été « une sorte d’Église de la République ». « En substance » : c’est une paraphrase, pas une citation (450.fm, 29 juillet 2026). Aucune vérification sérieuse ne peut transformer une paraphrase de journaliste en citation d’auteur, ni une formule d’historien en ligne budgétaire.

Débat Éric Zemmour / Alain Bauer, Face à l’info, CNews, 25 septembre 2020, repris par un compte tiers. La séquence est donnée pour permettre de vérifier la paraphrase, non pour valider une thèse.

Ce que l’on y entend est un historien qui décrit une fonction, pas un comptable qui désigne un bénéficiaire.

Le fléchage, poste par poste

C’est ici que l’enquête doit tenir sa promesse : suivre l’argent jusqu’au bout, et s’arrêter là où la pièce manque. Voici ce que les documents publics permettent d’établir pour 2026.

Poste (2026) Montant Bénéficiaire tel que documenté Source
Sécurisation des sites cultuels (ex-programme K du FIPD) 4 600 000 € Lieux de culte, sièges d’institutions cultuelles et autres lieux en lien avec le culte, tous cultes. Subvention via la préfecture, 80 % maximum du coût des travaux. Ventilation nominative non publiée. Sénat n° 139, annexe 2, p. 7 ; appel à projets 2026
Dépenses d’intervention : subventions aux communes et frais d’administration des cultes concordataires 1 200 000 € Communes du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle (travaux sur édifices cultuels) ; cultes catholique, protestant et israélite (frais d’administration). Ventilation entre ces deux postes non publiée dans un tableau unique. Sénat n° 139, annexe 2, p. 7 ; PAP 216, PLF 2025, p. 49-50
Actions relatives à la laïcité (dont recherche sur l’islam : 0,4 M€) 900 000 € Universités (diplômes d’université « laïcité, religion et citoyenneté »), équipes de recherche, ministère de l’Intérieur (Comité interministériel de la laïcité, baromètre), lauréats du Prix de la laïcité (50 000 €). Sénat n° 139, annexe 2, p. 7 ; PAP 216, PLF 2025, p. 50
Total 6 690 000 € Aucune ligne ne mentionne une obédience maçonnique. Somme des arrondis publiés.

Note de lecture : le PAP 2025 ventile 1 231 848 € de « transferts aux collectivités territoriales » et 878 000 € de « transferts aux autres collectivités ». Sa justification indique 1,2 M€ pour les communes et les cultes et 0,9 M€ pour la laïcité. La répartition exacte entre communes, cultes et laïcité n’est pas publiée dans un tableau unique ; elle ne peut être approchée qu’arithmétiquement. La somme des arrondis diffère de 0,01 M€ du total.

Total : 6,69 millions d’euros. La colonne « bénéficiaire documenté » est la plus importante : elle dit ce que l’on sait, et elle dit aussi ce que l’on ne sait pas. La ventilation nominative des subventions aux communes, des crédits aux cultes concordataires et des aides aux sites cultuels n’est pas publiée. Les préfectures instruisent les dossiers, les arrêtés attribuent les subventions, mais il n’existe pas de liste nationale consolidée. Écrire « non documenté publiquement » n’est pas une dérobade : c’est le résultat de la recherche.

Deux exemples montrent comment l’argent descend. Dans le Val-de-Marne, en 2024, trois édifices cultuels, une synagogue, une mosquée et une église, ont bénéficié du fonds pour un montant total de 68 381 euros (préfecture du Val-de-Marne, rapport d’activité 2024, p. ? ). Pour 2026, l’appel à projets « sécurisation des sites cultuels » de l’Essonne précise que l’État accompagne les travaux à hauteur de 80 % maximum du coût total, que les sites éligibles sont les lieux de culte, les sièges d’institutions cultuelles et les autres lieux en lien avec le culte, et que les dossiers sont déposés en préfecture avant le 31 mars.

Que montre ce tableau ? Trois choses, et trois seulement.

Premièrement, la hausse de 217,54 % est un transfert. 4,6 des 6,69 millions viennent du FIPD. Le budget des cultes n’a pas été multiplié par trois ; il a absorbé une ligne qui existait ailleurs.

Deuxièmement, à périmètre constant, l’essentiel va à deux objets très précis. Les édifices cultuels des trois départements concordataires et les frais d’administration des trois cultes qui y sont reconnus. Le reste, 0,9 million, finance la formation des ministres du culte, la recherche sur l’islam de France, le Comité interministériel de la laïcité, un baromètre et le Prix de la laïcité, doté de 50 000 euros.

Troisièmement, aucune ligne ne mentionne une obédience maçonnique. Pas une. Le fléchage ne la trouve pas parce qu’elle n’y est pas.

Il faut donc renverser la question. Ce n’est pas la maçonnerie qui est le bénéficiaire caché de la dépense cultuelle. C’est la dépense cultuelle qui révèle autre chose : l’État entretient les murs des cultes, paie les frais d’administration de trois cultes concordataires, forme leurs ministres, finance la recherche sur la religion et célèbre sa propre laïcité par un prix et un baromètre. Si l’on veut donner un nom à cette fonction, le mot de Bauer et de Chevallier est disponible : une Église de la République. Mais alors, il faut être précis : cette Église n’a pas de loge, elle a une ligne budgétaire. Elle ne recrute pas par cooptation, elle recrute par concours et par subvention. Et son budget, si l’on cherche bien, tient dans les 0,9 million d’euros consacrés à la laïcité, pas dans les 4,6 millions transférés pour sécuriser des lieux de culte.

Cette lecture est une hypothèse, et elle est présentée comme telle. Elle a le mérite d’être compatible avec les pièces. Elle n’autorise aucune accusation nominative.

Trois couches, pour ne pas confondre

Faits vérifiés. 51 % des 18-59 ans sans religion, 29 % de catholiques, 10 % de musulmans, 9 % d’autres chrétiens, 8 % de pratiquants réguliers chez les catholiques (Insee, TeO2, 2019-2020). Action 07 à 6,69 M€ en 2026, +217,54 % sur la LFI 2025, dont 4,6 M€ transférés du FIPD ; 2,09 M€ à périmètre constant, répartis en 1,2 M€ d’intervention et 0,9 M€ de laïcité. Loi de 1905, articles 1, 2 et 19. Loi de 2021, décision n° 2021-823 DC, rapport sénatorial n° 383. Aucune ligne budgétaire maçonnique.

Hypothèses d’investigation. Le sacré comme technologie de cohésion. L’État comme assureur des conditions matérielles du culte et formateur de son clergé. Les 0,9 M€ de laïcité comme magistère civique, au sens où Bauer et Chevallier parlent d’une « Église de la République ». Le scientisme comme opérateur du marché. Ces hypothèses orientent les questions ; elles ne sont pas des conclusions.

Conclusions publiables. La hausse de 217,54 % est un effet de périmètre. Aucun denier public documenté ne va à une obédience maçonnique. L’État finance le contenant du croire et la formation de ceux qui le font vivre. La ventilation nominative des aides n’est pas publique, et c’est cette opacité, non une accusation, qui appelle une suite.

Les mots à emporter

Désaffiliation. Le fait de quitter une appartenance héritée sans forcément devenir athée militant. Elle se mesure : 51 % des 18-59 ans déclarent aucune religion, et 91 % des personnes élevées dans une famille musulmane suivent la religion de leurs parents, contre 67 % chez les catholiques. La désaffiliation n’est donc pas uniforme : elle frappe d’abord les transmissions les plus faibles.

Rite de régulation. Un dispositif collectif qui traite ce que la raison ne tranche pas : la mort, la faute, la dette, le passage d’un âge à l’autre. Sa fonction est de rendre le conflit supportable, pas de le nier.

Substitution fonctionnelle. Le remplacement d’un opérateur par un autre sans suppression de la fonction. La République ne remplace pas la religion, elle reprend certaines de ses tâches : garantir l’exercice du culte, sécuriser les lieux, autoriser des aumôneries, arbitrer les conflits de calendrier.

Fléchage. La méthode qui suit une dépense jusqu’à son bénéficiaire effectif, et qui s’arrête là où la pièce manque. Elle distingue l’intérêt, la corrélation et la causalité, et elle interdit de conclure d’une fonction à un financement.

Ingénierie du sacré. La tentative de produire la cohésion par la règle et le budget, en traitant le religieux comme un secteur à organiser. Elle réussit sur les structures et échoue sur la confiance, comme le montre le bilan sénatorial de la loi de 2021.

La question qui reste

Si un pays dont la moitié de la population en âge de travailler déclare ne pas avoir de religion continue d’entretenir un service des cultes, de sécuriser des lieux de culte et d’autoriser des dépenses d’aumônerie, on peut lire ce budget de deux manières : comme un résidu administratif, ou comme l’achat d’une paix civile que l’on ne veut pas nommer. La seconde lecture est une thèse, et elle se discute.

La question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal. Elle est de savoir si l’on veut que cette charge soit visible, nommée, discutée, ou si l’on préfère qu’elle reste dans une ligne budgétaire que personne ne lit. Et elle est de savoir ce que l’État attend en retour : car un don qui se répète finit toujours par créer une dette.

Dans votre commune, dans votre hôpital, dans l’école de vos enfants, qui tient encore le calendrier commun ? Et si la réponse est personne, qui portera la charge de cohésion à votre place ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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