En 1997, la France a arrêté le seul réacteur au monde capable de transformer ses déchets nucléaires en combustible et de la rendre indépendante de ses mines d’uranium pour plusieurs millénaires. Vingt-neuf ans plus tard, la filière se bat encore pour empêcher que la matière de ce combustible soit classée comme un déchet. Voici ce qui a été jeté, et par qui, avec les dates et les rapports.
Ce qui a été jeté
Commençons par la ressource, car elle dort dans des entrepôts et sa masse suffit à décrire l’enjeu. L’enrichissement de l’uranium naturel, qui n’en contient que zéro virgule sept pour cent de matière fissile, laisse un résidu que nos réacteurs à eau pressurisée ne savent pas utiliser : l’uranium appauvri. La France ne possède pas de mines d’uranium, mais elle enrichit sur son sol, et elle stocke. Fin 2021, ce stock atteignait trois cent vingt-quatre mille tonnes, et au rythme actuel il devrait approcher cinq cent cinquante mille tonnes en 2050, alors que le parc d’EDF consomme chaque année de huit à dix mille tonnes d’uranium naturel. exposé des motifs déposé au Sénat, texte 222, décembre 2023.
Le stock d’uranium appauvri, comparé à ce que le parc consomme
En milliers de tonnes. Stock d’uranium appauvri entreposé en France fin 2021 (324 000 t) et projection à 2050 (550 000 t), comparés au besoin annuel du parc français en uranium naturel, 8 000 à 10 000 tonnes. Sources : exposé des motifs du Sénat, décembre 2023 ; Connaissance des Énergies.
Un réacteur à neutrons rapides renverse cette logique. Parce qu’il n’a pas besoin de ralentir les neutrons pour entretenir la réaction, il accepte directement l’uranium naturel ou appauvri et produit cinquante à cent fois plus d’électricité à partir de la même quantité de minerai. Les estimations de la filière sont explicites : combinés au plutonium contenu dans les combustibles usés, les stocks d’uranium appauvri déjà entreposés permettraient de s’affranchir totalement des mines d’uranium pendant plusieurs millénaires. Ce n’est pas une promesse électorale, c’est un calcul physique sur des milliers de tonnes de matière déjà extraite, déjà payée, et déjà là.
Il y a plus important encore, et c’est le point que l’on oublie toujours. Un réacteur rapide ne se contente pas de produire : il sait brûler. Les actinides mineurs, c’est-à-dire le neptunium, l’américium et le curium, représentent une très petite masse, environ six cents grammes par tonne de combustible irradié, soit à peu près dix-sept kilos et demi par an et par réacteur de mille mégawatts, et une tonne pour l’ensemble du parc français. Toute cette production tiendrait dans un sac de cinquante litres si elle n’était pas radioactive. Le problème n’est pas son volume, c’est sa durée : ces éléments sont responsables de l’essentiel de la radiotoxicité à long terme de nos déchets, sur des centaines de milliers d’années pour le neptunium deux cent trente-sept. Or ils ne s’incinèrent, selon les physiciens, que dans des réacteurs à haut flux de neutrons. Autrement dit, la seule technologie capable de raccourcir la nuisance de nos déchets à l’échelle du siècle est précisément celle que nous avons arrêtée. dossier sur les actinides mineurs et fiche sur les réacteurs de quatrième génération.
L’enchaînement, date par date
Il faut ensuite reconstituer la décision, sans commentaire, uniquement avec les actes. Le réacteur Superphénix, prototype industriel de mille deux cents mégawatts électriques refroidi au sodium, est autorisé par décret le 12 mai 1977 à Creys-Mépieu, dans l’Isère, et mis en service en 1985. Il est arrêté en 1987 après une fuite au niveau du barillet de manutention du combustible, incident qui entraîne un nouveau décret d’autorisation le 10 janvier 1989. Un second incident survient le 3 juillet 1990 : une membrane de néoprène de quelques centimètres dans le compresseur d’un circuit auxiliaire, qui laisse entrer un peu d’air. Le 11 juillet 1994, un décret suspend son fonctionnement et le transforme en réacteur de recherche et de démonstration.
- 28 février 1997 : le Conseil d’État annule le décret de 1994, à la suite du recours des opposants. Le réacteur, arrêté depuis décembre 1996 pour maintenance, ne peut plus redémarrer.
- 19 juin 1997 : dans sa déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale, le nouveau Premier ministre Lionel Jospin annonce que le surgénérateur sera abandonné. L’engagement figurait dans son programme électoral et dans l’accord entre le Parti socialiste et les Verts, dont la dirigeante Dominique Voynet entre au gouvernement à l’Environnement.
- 2 février 1998 : la décision de fermeture définitive est confirmée.
- 30 décembre 1998 : le décret 98-1305 met l’installation à l’arrêt définitif et autorise les premières étapes du démantèlement.
- Mars 1999 : le Conseil d’État rejette le recours en excès de pouvoir formé contre la fermeture. Le sort du réacteur est scellé juridiquement.
- 20 mars 2006 : un décret autorise le démantèlement complet. Le coeur a été déchargé, le sodium neutralisé et conditionné en blocs de béton, et le chantier se poursuit jusqu’en 2031.
Rappelons de quoi il s’agit matériellement : une installation qui a produit de l’électricité pendant onze ans, avec une disponibilité catastrophique, et que personne n’a jamais pu exploiter normalement, faute d’un fonctionnement continu suffisant pour la rentabiliser. La Cour des comptes, dans son rapport de 1996, chiffre le coût complet de l’opération à soixante milliards de francs, soit environ neuf milliards cent cinquante millions d’euros, relève une disponibilité inférieure à dix pour cent, et note dans le même document qu’une disponibilité supérieure à quarante-six pour cent aurait rendu économiquement justifié de maintenir la centrale en service au moins jusqu’en 2001. Autrement dit, l’installation était déficitaire, et l’était principalement parce qu’elle avait été conçue comme un démonstrateur, pas comme une machine industrielle. dossier de l’autorité de sûreté, réacteur Superphénix et archives sur l’annonce de l’abandon, 1997.
Les mots de ceux qui ont fermé
La pièce la plus intéressante de ce dossier est écrite par les parlementaires eux-mêmes. Une commission d’enquête sur Superphénix et la filière des réacteurs à neutrons rapides est créée après la décision, et son rapport de 1998 établit trois choses. La première est que la fermeture figurait dans l’accord entre le Parti socialiste et les Verts, ce qui est une manière technique de dire qu’elle relevait d’un échange politique. La deuxième est que, malgré de nombreuses difficultés, les résultats techniques sont significatifs. La troisième se lit dans l’explication de vote des commissaires, qui écrivent que renoncer à Superphénix a été une grande erreur, et qui ajoutent la phrase qui résume tout : le réacteur devait mourir parce qu’il était un symbole.
Le gouvernement de l’époque ne dit d’ailleurs pas autre chose deux mois plus tard. Répondant à une question écrite du député Michel Terrot, le 9 mars 1998, le ministère reconnaît que Superphénix représente une technologie très riche, développée par des personnels particulièrement motivés et performants, qui ont montré que la France savait mettre au point des équipements technologiques innovants de très haut niveau, et il ajoute qu’il faudra tirer profit de l’expérience accumulée et poursuivre les recherches dans le domaine des réacteurs à neutrons rapides. L’aveu est complet : on ferme une filière en annonçant qu’il faudra la poursuivre.
Ce que coûte une décision de symbole
Mesurons maintenant la facture, trente ans plus tard. La suite du programme, baptisée ASTRID, est abandonnée à son tour : en 2020, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques auditionne cent cinquante personnes sur cet arrêt et conclut à des conséquences potentiellement lourdes à long terme sur l’industrie nucléaire française et sur le stockage géologique des déchets, alors même que le projet répondait précisément à cette problématique. Les compétences se dispersent, les équipes se reformant ailleurs, et le stock d’uranium appauvri continue de croître de plusieurs milliers de tonnes par an, sans usage.
Et voilà que la question revient par la petite porte. En 2020, l’Autorité de sûreté nucléaire émet un avis proposant de classer l’uranium appauvri en déchet radioactif, ce qui reviendrait à considérer cette matière comme définitivement inutile et à la condamner au stockage. La filière s’y oppose, et le débat s’est rouvert en octobre 2026. C’est la même discussion qu’en 1997, avec vingt-neuf ans de retard, un stock qui a doublé, et une filière internationale qui a repris l’avance : les Russes exploitent depuis 2016 le réacteur BN-800, les Chinois construisent deux réacteurs à neutrons rapides à Xiapu, et la France, qui fut la première à en mettre un sur le réseau, discute encore du classement de son combustible.
La vraie question n’est pas technique
Il faut être précis sur ce que cet article démontre, et sur ce qu’il ne démontre pas. Il ne démontre pas qu’il fallait garder Superphénix en l’état : la centrale était peu disponible, elle avait coûté cher, et sa conception de démonstrateur la rendait inadaptée à une exploitation industrielle. Il démontre que la France a arrêté la seule filière qui répondait à deux questions stratégiques en même temps, celle de l’autonomie en combustible et celle du traitement des déchets les plus longs à disparaître, et qu’elle l’a arrêtée pour un motif explicité dans un rapport parlementaire, à savoir qu’une installation devenue un symbole devait mourir.
C’est là que la décision cesse d’être technique. Un pays peut renoncer à un prototype défaillant sans renoncer à une filière : il ferme la machine, il poursuit la recherche, il prépare la génération suivante. C’est exactement ce que le gouvernement annonçait en mars 1998, et c’est exactement ce qui n’a pas été fait, puisque le successeur a été abandonné à son tour en 2020, sans que la question du combustible soit jamais tranchée. Entre-temps, deux choses se sont produites, que personne n’avait prévues et qui pèsent aujourd’hui : le stock de matière valorisable a doublé, et l’électricité est redevenue un enjeu de souveraineté.
Il reste que l’abandon a des responsables identifiables, et ils sont politiques. Le Conseil d’État a annulé un décret sur la forme, ce qui relève de son office et ne lui vaut aucun reproche. La décision d’arrêter a été prise par un Premier ministre, annoncée comme la contrepartie d’une alliance électorale, et assumée par un gouvernement où siégeait une ministre de l’Environnement issue du parti qui réclamait cette fermeture. Ce n’est pas une théorie du complot, c’est le rapport d’enquête de l’Assemblée nationale, écrit de la main de parlementaires qui ont voté la plupart du temps avec cette majorité. Une décision de cette portée mérite d’être débattue pour elle-même, et non présentée comme un symbole à retirer du paysage.
La question posée en 1997 était simple, et elle est identique aujourd’hui, avec des chiffres plus grands. Que fait-on de trois cent vingt-quatre mille tonnes de matière fissile déjà extraite, déjà stockée, payée par les consommateurs d’électricité français, dont la valorisation demanderait une filière que nous avons interrompue deux fois ? La réponse actuellement à l’étude consiste à la déclarer déchet et à la stocker pour l’éternité. Ce n’est pas une politique énergétique, c’est une politique de renoncement, et elle a un coût que personne ne mettra sur une facture, parce qu’il consiste en tout ce que nous n’aurons pas produit.
Et vous, préférez-vous financer un stockage pour des centaines de milliers d’années, ou une filière qui consomme ce stock pour produire de l’électricité pendant des millénaires ?



