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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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Bac 2026 : éducation ou instruction, et ce que vaut un diplôme que presque tous obtiennent

Salle de classe vide, chaises retournées sur les tables et pile de diplômes identiques
Le baccalauréat 2026 affiche 91,4 pour cent de réussite.

Publié le 13 octobre 2026 à 12h30

Le 11 juillet 2026, le ministère de l’Éducation nationale a publié les résultats provisoires de la session de juin du baccalauréat : 744 600 candidats présents, 680 600 admis, un taux de réussite de 91,4 %, en recul de 0,4 point sur un an (communiqué du ministère, 11 juillet 2026). Un titre obtenu par plus de neuf candidats sur dix ne sélectionne plus personne. Que devient un baccalauréat détenu par presque toute une génération ?

  1. La session 2026, chiffre par chiffre
  2. Vingt ans de hausse, la courbe qui banalise le diplôme
  3. Instruire ou éduquer, deux fonctions qu’on confond
  4. La loi d’abondance d’un titre
  5. Ce que le test de lecture dit de nous
  6. L’intelligence artificielle dans une école qui n’instruit plus
  7. La mobilisation lycéenne, produit du système
  8. Un élève, un parent, un employeur

La session 2026, chiffre par chiffre

Le chiffre global cache trois examens. La voie générale reste un diplôme de réussite, à 95,9 % d’admis ; la technologique recule à 90,3 ; la professionnelle remonte à 84,3. Près de six bacheliers sur dix ont une mention : en 2025, 58,8 % des candidats de juin en obtenaient une (note d’information de la DEPP, juillet 2025). Quand tous réussissent, c’est la mention qui sélectionne.

Le brevet des collèges a suivi le chemin inverse : 81,6 % de réussite, en recul de 3,9 points en un an, et jusqu’à 10,6 points de chute dans la série professionnelle, à 64,8. Le ministère l’explique par le barème, les épreuves terminales passant à 60 % de la note contre 40 au contrôle continu. Ces résultats de juin restent provisoires.

Vingt ans de hausse, la courbe qui banalise le diplôme

Une session ne dit rien, la série longue dit tout. La DEPP publie un jeu de données qui réunit les sessions de juin et de septembre. Le taux de réussite y passe de 79,9 % en 2005 à 91,6 % en 2025, avec un pic à 95,0 % en 2020 (Réussite au baccalauréat selon l’âge, DEPP, data.education.gouv.fr). Le point décisif : le taux ne redescend jamais au niveau d’avant 2020.

La réforme de 2019, qui a porté le contrôle continu à 40 % de la note, n’a pas créé le phénomène, elle l’a accéléré. Le baccalauréat était déjà un examen que quatre candidats sur cinq réussissaient ; il est devenu un examen que neuf sur dix réussissent. Il ne dit plus « ce candidat sait », il dit « ce candidat a suivi le parcours ».

Instruire ou éduquer, deux fonctions qu’on confond

Une école peut viser deux choses très différentes, et l’ambiguïté est d’abord dans le vocabulaire. Elle peut instruire : transmettre des savoirs vérifiables, une langue, des mathématiques, et mesurer ce qui a été acquis. Elle peut aussi éduquer : former des comportements, une manière d’être en société, et juger la conformité de l’élève à ce qu’on attend de lui. Les deux mots servent de synonymes ; ils désignent pourtant deux métiers.

Le système français a glissé du premier vers le second. Les programmes parlent de compétences transversales, d’éducation à, de posture ; les évaluations mesurent la participation, l’engagement, le contrôle continu. Le résultat est un élève qui sait se tenir dans une institution, mais dont la maîtrise de la langue et du raisonnement n’est plus la mesure principale. Mon jugement, que j’assume : une institution qui produit un individu docile, sans recul sur ce qu’on lui présente, obtient de lui l’obéissance plutôt que la pensée.

Taux de réussite au baccalauréat en France, 2005 à 2025
Unité : % des candidats admis. Période : 2005 à 2025, sessions de juin et septembre réunies, France entière, tous candidats. Source : DEPP, data.education.gouv.fr, jeu de données fr-en-reussite-au-baccalaureat-age.
Courbe du taux de réussite au baccalauréat en France de 2005 à 2025 : 79,9 % en 2005, 88,0 % en 2019, pic à 95,0 % en 2020, puis 91,0 % en 2022, 90,7 en 2023, 91,2 en 2024 et 91,6 % en 2025.

Le taux de réussite passe de 79,9 % en 2005 à 91,6 % en 2025, avec un pic à 95,0 % en 2020 et un palier durablement plus haut après. Limite : la série réunit les sessions de juin et de septembre, tous candidats, et diffère donc du seul taux de juin, qui donne 91,4 % en 2026 (provisoire).

La loi d’abondance d’un titre

Un diplôme est une monnaie. Sa valeur dépend de ce qu’il faut faire pour l’obtenir et de ce qu’on peut acheter avec. Quand 80 % d’une génération détient le baccalauréat, la rareté disparaît et le signal s’éteint. Le titre ne distingue plus celui qui le porte, il constate qu’il a suivi le parcours. Il vaut pour cette génération ce que le brevet des collèges valait pour la précédente, et moins que le certificat d’études, qui ouvrait un emploi.

Cette dévaluation n’est pas un complot, c’est une arithmétique. Un objectif de 80 % d’une classe d’âge bachelière avait été fixé dans les années 1980, avec l’idée qu’une nation plus diplômée serait plus riche. La vidéo ci-dessous revient sur cette mécanique. La conséquence, je l’ai vue dans des parcours réels : des jeunes sérieux, diplômés, aboutissent sur des emplois sans lien avec leur qualification. C’est la valeur de ce qu’on leur a délivré qui a baissé.

Ce que le test de lecture dit de nous

Un instrument mesure autre chose que le parcours. Depuis 2009, la journée défense et citoyenneté fait passer un test de lecture à l’ensemble d’une classe d’âge. En 2024, sur 843 500 participants de 16 à 18 ans, 13 % présentaient une compréhension très faible des textes et environ 6 % étaient en situation d’illettrisme au sens de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (note de la DEPP, reprise par Le Café pédagogique, 16 octobre 2025).

Les écarts sont massifs, et d’abord géographiques : la difficulté atteint 52 % en Guyane et 58 % à Mayotte. Elle est aussi sexuée, 15 % des garçons contre 11 % des filles, et surtout scolaire : près de six jeunes sur dix sortis sans diplôme présentent des lacunes. À l’international, rien ne s’améliore : en 2025, les acquis des élèves français de 15 ans en compréhension de l’écrit et en culture mathématique baissent, comme dans la moyenne des pays de l’OCDE (PISA 2025, note de la DEPP, 8 septembre 2026).

Le diplôme et la compétence se séparent au grand jour : on peut obtenir le baccalauréat en 2026 et faire partie des 13 % qui comprennent très mal un texte. C’est cette dissociation, et non le taux de réussite, qui devrait occuper le débat public.

À observer : la vidéo met côte à côte la hausse du taux de réussite (79,5 % en 2000, 85,6 en 2010, 91,2 en 2024) et la stabilité des enquêtes internationales. Sa conclusion, que je ne partage qu’en partie, est que la démocratisation expliquerait tout ; elle n’explique pas pourquoi un titre qui ouvrait un emploi n’en ouvre plus.

L’intelligence artificielle dans une école qui n’instruit plus

Cette machine éducative rencontre une technologie qui écrit, résume, traduit et compose à la place de l’élève. Une école organisée autour du contrôle continu peut y voir un outil pédagogique. Un pays qui cherche à instruire y voit d’abord un problème : quand la machine rédige, ce qui reste à construire chez l’élève est ce qu’elle ne peut pas lui donner, la langue qu’il pense, le raisonnement qu’il conduit, la mémoire sur laquelle il s’appuie.

Comme avec les réseaux sociaux, l’attention se fragmente et la recherche d’information se substitue à la construction du savoir. Le paradoxe est que cette technologie rend soudain visible la faute de conception. Tant que le devoir mesurait la conformité d’un rendu, la fraude restait marginale ; dès que la machine produit le rendu, l’évaluation s’effondre. Il ne reste que l’épreuve en présence, dissertation sur table, oral, raisonnement devant un examinateur, ce que l’école aurait dû faire depuis le début.

La mobilisation lycéenne, produit du système

Plusieurs semaines de mouvement, des blocages, des affrontements, et une revendication centrale : la suppression de la plateforme d’orientation qui décide de la suite des études. La colère des jeunes est compréhensible : le système leur a promis que le diplôme ouvrirait une porte, et il ne l’ouvre plus. La répression a un coût documenté : le premier bilan de la Chancellerie faisait état de 5 060 gardes à vue, dont 87 % de mineurs (Mouvement lycéen : 5 060 gardes à vue, 87 % de mineurs), dans un cadre fixé par une circulaire du 26 septembre qui organise l’intervention sans régler les causes (Blocus de lycées : la circulaire du 26 septembre).

Reste à voir ce que porte le mouvement, non seulement ce qu’il subit. Les revendications, sauf exceptions, tiennent en quelques centaines de mots et ne dépassent pas la plateforme qu’elles dénoncent. Un mouvement qui ne formule pas de projet, seulement un refus, est le produit d’une école qui n’apprend plus à formuler. J’y vois une part légitime, la frustration d’un diplôme dévalué, et une part récupérée par des intérêts politiques. L’État récolte de sa jeunesse ce que son école a semé.

Un élève, un parent, un employeur

Pour un élève, la conséquence est immédiate : le baccalauréat ne suffira plus à ouvrir une place, il sera le droit d’entrée. Ce qui distinguera est ce que le titre ne mesure plus, la maîtrise de la langue, la capacité à construire un raisonnement, la mémoire d’un domaine. C’est injuste, puisqu’on ne vous a pas évalué là-dessus ; c’est réel, puisque c’est à cette aune que vous serez lu.

Pour un parent, la tentation est de confondre le parcours et l’acquis. Une mention obtenue dans un examen que neuf candidats sur dix réussissent en dit moins sur un niveau que sur une conformité. La question n’est plus « as-tu eu ton bac ? », mais « peux-tu lire un texte long et en restituer l’argument ? ».

Pour un employeur, la leçon est comptable : un diplôme que détient presque toute une génération cesse d’être un signal, et recruter dessus trie au hasard. Ceux qui font de l’école leur priorité en campagne (le portrait d’un candidat qui veut faire de l’école sa priorité) promettent un budget. Or ma question n’est pas budgétaire, elle est fonctionnelle : veut-on instruire ou éduquer ? Tant qu’elle n’est pas tranchée, le pays dépensera 199,2 milliards d’euros par an, soit 6,7 % du PIB en 2025, sans pouvoir dire ce que cette dépense achète (dépense intérieure d’éducation 2025, DEPP).

Il faut séparer ce qui change tout de suite de ce qui dépend d’une décision. Ce qui change tout de suite : la valeur de sélection du baccalauréat, déjà perdue. Ce qui dépend d’une décision : la mission de l’école, instruire ou éduquer. Ce qui ne change pas : savoir lire, compter et raisonner.

Un baccalauréat que 91,4 % des candidats obtiennent, un contrôle continu qui pèse 40 % de la note, une enquête internationale qui documente la baisse des acquis et un pays qui n’a jamais dépensé autant pour son école : ces quatre faits n’en font qu’un. Que faut-il instruire, et que faut-il éduquer, dans une école qui doit recommencer par le début ? Et vous, à quel signe vérifiable jugeriez-vous qu’un diplôme a retrouvé une valeur ?

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