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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Blocus de lycées : ce que la circulaire du 26 septembre organise, et ce qu’elle ne règle pas

Blocus de lycées : ce que la circulaire du 26 septembre organise, et ce qu'elle ne règle pas
Blocus de lycées : ce que la circulaire du 26 septembre organise, et ce qu'elle ne règle pas

Un mouvement parti de Créteil, des comptes qui varient

Le télégramme adressé par les ministres situe le point de départ : des « tentatives de blocages visant les lycées » sont recensées « depuis le 18 septembre ». Selon une source académique citée par l’Agence France-Presse et le président de l’Union syndicale lycéenne, le mouvement est né au lycée Saint-Exupéry de Créteil, où des élèves dénonçaient le manque de surveillants, d’enseignants et d’accompagnants d’élèves en situation de handicap. Il s’est ensuite propagé d’un établissement à l’autre par les réseaux sociaux, principalement en Seine-Saint-Denis, dans le Val-de-Marne, le Val-d’Oise, les Hauts-de-Seine et l’Essonne.

L’ampleur dépend de qui compte. Le rectorat de Créteil évoquait vendredi 25 septembre, auprès de l’AFP, une « grosse dizaine » de lycées bloqués ce jour-là, avec un mouvement « plutôt en train de prendre de l’ampleur ». Le rectorat de Versailles signalait des perturbations dans trois lycées de l’Essonne, sur soixante-deux dans ce département, et des mobilisations dans cinq des Hauts-de-Seine, sur soixante-cinq. La région Île-de-France retient une vingtaine d’établissements touchés dont une dizaine avec dégradations, sans dater précisément le début du mouvement. Une dizaine de lycées restaient mobilisés vendredi, sur les 468 lycées publics que compte la région.

Les interpellations, elles, sont comptées heure par heure. La préfecture de police de Paris en a annoncé 21 à midi, puis 31 à 17 heures, dans l’agglomération parisienne, sans préciser les établissements concernés ni le nombre de gardes à vue. Des tirs de mortier d’artifice, des incendies de poubelles et de mobilier urbain et des dégradations de biens publics ont été relevés dans plusieurs lycées. À Saint-Ouen, le lycée Auguste-Blanqui est resté fermé une après-midi, à la demande de la police, après un blocus et des « dégâts matériels » sans blessé, selon une porte-parole du rectorat.

Pour situer ces chiffres, les données publiées par le ministère de l’Éducation nationale pour la rentrée 2025 recensent 518 lycées d’enseignement général et technologique en Île-de-France, publics et privés sous contrat, accueillant 349 412 élèves. Les sept établissements nommés dans les comptes rendus de presse que ce fichier permet d’identifier sans ambiguïté (Saint-Exupéry à Créteil, Auguste-Blanqui à Saint-Ouen-sur-Seine, Paul-Éluard à Saint-Denis, Jean-Moulin au Blanc-Mesnil, Jean-Jacques Rousseau à Sarcelles, Guillaume-Budé à Limeil-Brévannes et Rosa-Parks à Montgeron) totalisaient 8 323 élèves. Ce total additionne des lycées qui n’ont pas tous été bloqués en même temps, et le fichier ministériel ne couvre ni les lycées professionnels ni les collèges : il ne mesure pas la part des élèves effectivement privés de cours.

Le même mot recouvre d’ailleurs des situations différentes. En Corse, à Porto-Vecchio, des élèves bloquaient lundi 28 septembre leur lycée et leur collège en soutien aux agriculteurs mobilisés depuis le 24 septembre, rapporte Corse-Matin.

Ce que la circulaire du 26 septembre prescrit

Le document, révélé par Le Parisien et consulté par BFMTV, est daté du 26 septembre. Il est adressé aux préfets, aux recteurs et aux directeurs d’académie par les ministres de l’Intérieur, Laurent Nuñez, et de l’Éducation nationale, Édouard Geffray. Il n’a pas été publié : il est connu par les extraits cités par ces deux rédactions.

Trois passages structurent la consigne. D’abord un constat : les tentatives de blocage « ont donné lieu, dans plusieurs cas, à des violences inadmissibles à l’encontre des personnels de l’Éducation nationale et des forces de l’ordre (jets de projectiles et de mortiers, prises à partie…) ainsi qu’à des dégradations (incendies de mobiliers urbains ou de poubelles, détériorations de biens publics…) ». Ensuite un principe : « Si l’expression des lycéens doit être respectée, les actions violentes ne sauraient être tolérées. » Enfin une consigne opérationnelle : « Les forces de sécurité s’attacheront donc à interpeller les auteurs de délits et à préserver l’ordre public avec un usage proportionné de la force », et, en cas de « blocage total » d’un établissement, « l’intervention des forces de sécurité devra être engagée après concertation avec le chef d’établissement ».

Les ministres ajoutent que ces violences seraient dues « parfois » à « des groupes extérieurs aux établissements ». Le mot « parfois » est leur évaluation, pas un décompte publié.

Deux éléments méritent d’être isolés, parce qu’ils délimitent la portée du texte. La consigne d’intervention est conditionnée à un blocage total : dans les extraits publiés, rien n’est prévu pour un blocage partiel, qui laisserait passer une partie des élèves. Et l’intervention doit être décidée « après concertation avec le chef d’établissement », ce qui en fait une décision prise au cas par cas, et non un déclenchement automatique.

Ce que le droit ne change pas

Une circulaire ne crée pas d’infraction. Elle organise la réponse de l’administration. Le droit applicable, lui, est ancien et inchangé.

Le code pénal punit d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice d’une des libertés d’expression, du travail, d’association, de réunion ou de manifestation, et il vise expressément le fait d’« entraver l’exercice de la fonction d’enseignant ». La peine passe à trois ans et 45 000 euros lorsque l’entrave est commise avec coups, violences, voies de fait, destructions ou dégradations. Par ailleurs, constitue un attroupement tout rassemblement sur la voie publique ou dans un lieu public susceptible de troubler l’ordre public, dissipable par la force publique après deux sommations de se disperser restées sans effet.

Autrement dit, bloquer l’accès à un lycée n’est pas l’exercice d’une liberté protégée, alors que manifester devant l’établissement en est un. Les violences et les dégradations qui accompagnent certains blocages relèvent d’infractions distinctes, que le télégramme ne modifie pas : il rappelle la doctrine d’emploi, insiste sur un usage « proportionné » de la force et renvoie à la concertation locale.

Ce que demandent les lycéens

Le rectorat de Créteil le reconnaît : « les revendications exprimées apparaissent, à ce stade, encore très variables selon les établissements ». Celles qui reviennent sont le non-remplacement des enseignants, la taille des classes, des emplois du temps chargés, le manque d’assistants d’éducation, d’infirmières, d’assistantes sociales et de personnels de direction, des incidents entre élèves et professeurs restés sans suite, et la pression de Parcoursup.

Joint par l’AFP, un élève de terminale du lycée Guillaume-Budé de Limeil-Brévannes résume la tonalité de la semaine : « c’était pacifique, on n’a pas fait de bêtises ». En Seine-Saint-Denis, Shaïna, en terminale au lycée Jean-Moulin du Blanc-Mesnil, dit être devant son établissement dès 7 heures : « ça fait trois ans que ça va mal », « il y en a qui passent le bac sans professeur principal ». À Saint-Ouen, un élève de seconde témoigne de classes à 34 et de journées de 8 heures à 18 heures. Au lycée Rosa-Parks de Montgeron, Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU et enseignante sur place, décrit à l’AFP « quelques booms » et des feux d’artifice, la police présente « en préventif », un épisode réglé « en une minute ».

Aucune donnée publique consolidée sur le non-remplacement des enseignants au mois de septembre n’a été trouvée à l’heure de la rédaction. Le fichier ministériel consulté décrit des effectifs par établissement ; il ne contient ni taille des classes ni taux d’absence, et la classe de 34 évoquée par les élèves reste donc un témoignage. Les revendications elles-mêmes sont des déclarations d’acteurs : elles disent ce que ces élèves reprochent à l’organisation du service, pas ce que les chiffres officiels établissent.

L’Union syndicale lycéenne, présidée par Ryad Rani, franchit une étape : elle appelle au blocage de tous les lycées de France mardi 29 septembre, journée déjà retenue par les organisations syndicales de la fonction publique, l’Éducation nationale, les hôpitaux et les pompiers pour une grève et des manifestations.

Deux camps, un même mot : l’instrumentalisation

Le ministre de l’Éducation nationale a choisi l’affrontement politique. Sur X, vendredi, Édouard Geffray a visé « des députés LFI qui encouragent depuis mercredi des jeunes à bloquer les lycées », estimant que « l’appel à étendre les blocages assume une instrumentalisation politique de la jeunesse ». Il a ajouté que les difficultés rencontrées dans certains établissements avaient été « entendues » et étaient « en train d’être traitées », mais qu’elles « ne justifient ni les tirs de mortiers, ni les entraves à l’accès aux cours, ni toute forme de violence », et que « les lycéens ont besoin que l’on prépare leur avenir, pas qu’on les utilise à des fins électorales ».

Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, a annoncé une « tolérance zéro pour les caïds et les voyous qui empêchent nos lycéens d’étudier et de réussir », dénonçant une « culture de l’impunité et de la violence ». Sa collectivité a créé les brigades régionales de sécurité : elles sont intervenues 120 fois depuis début septembre, contre 71 interventions sur la même période l’an dernier, selon ses indications, et la région dit porter plainte systématiquement pour les dégradations.

De l’autre côté, le député LFI du Val-de-Marne Louis Boyard a écrit : « Le mouvement lycéen doit s’étendre », en soutenant que « ces élèves manquent de tout, de chaises, de profs, de stages, d’infirmières, de psychologues », quand « dans les lycées de riches il y a tout ce qu’il faut ». Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI), a dit regretter « évidemment les violences et dégradations » tout en défendant le droit des jeunes de sa ville à exprimer leurs revendications, et s’est étonné qu’un agent municipal présent sur place portait un lanceur de balles de défense. Le député LFI Thomas Portes a relayé une vidéo présentée comme une interpellation d’élève à Sarcelles.

Trois distinctions s’imposent ici. La première : le lien entre les appels de députés et le déclenchement des blocages est une accusation politique, non un fait établi par les pièces disponibles ; les élèves interrogés invoquent d’abord leurs conditions de scolarité et l’effet d’entraînement entre établissements. La deuxième : des vidéos circulant sur les réseaux sociaux dénoncent des « violentes répressions policières » ; elles ne sont pas vérifiables en l’état, et la préfecture de police n’a publié ni bilan de blessés ni détail des interpellations. La troisième : l’expression « groupes extérieurs », employée par les ministres avec le mot « parfois », est une qualification administrative qui n’a pas été documentée publiquement à ce jour.

Reste un calendrier. À sept mois de l’élection présidentielle, la journée du 29 septembre mettra dans la même rue des fonctionnaires en grève et des lycéens appelés à bloquer leurs établissements. La suite dépendra de deux choses mesurables : le nombre d’établissements effectivement bloqués mardi matin, et le nombre d’interpellations consigné le soir.

À retenir

  • Un télégramme daté du 26 septembre, signé par les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation nationale, prévoit l’intervention des forces de sécurité en cas de « blocage total » d’un établissement, après concertation avec le chef d’établissement, et des interpellations en cas de violences. Il n’a pas été publié.
  • Le mouvement, né au lycée Saint-Exupéry de Créteil selon l’AFP, a concerné une vingtaine d’établissements d’Île-de-France depuis le 18 septembre ; la préfecture de police de Paris a compté 31 interpellations vendredi 25 septembre dans l’agglomération.
  • Aucune infraction nouvelle n’est créée : entraver l’accès aux cours, user de violences ou dégrader des biens relèvent de règles déjà en vigueur, dont l’article 431-1 du code pénal et le régime de l’attroupement.
  • Les revendications portent sur le non-remplacement des enseignants, la taille des classes et le manque de personnels non enseignants ; aucune donnée publique consolidée sur ces manques n’a été trouvée. L’Union syndicale lycéenne appelle au blocage de tous les lycées mardi 29 septembre.

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