Le parquet national antiterroriste a annoncé le 30 septembre 2026 à Marseille la conclusion de sept ans d’enquête : la rafle du quartier Saint-Jean, les 23 et 24 janvier 1943, et la destruction des vieux quartiers du Vieux-Port caractérisent des crimes contre l’humanité. L’instruction est classée, aucun auteur encore en vie n’ayant pu être identifié. Une reconnaissance judiciaire officielle, mais sans procès : elle éclaire à la fois ce que le droit français permet et ce qu’il ne permet pas.
Ce que la justice a reconnu
Le procureur de la République antiterroriste Olivier Christen, qui dirige le Parquet national antiterroriste (PNAT), s’est déplacé en personne au tribunal judiciaire de Marseille pour présenter les conclusions de l’enquête. Il a déclaré en conférence de presse : « À l’issue de l’enquête et d’une analyse juridique menée par mon parquet, la rafle menée à Marseille, dans le quartier Saint-Jean, les 23 et 24 janvier 1943, ainsi que le pillage et la destruction du quartier dès février 1943, caractérisent indubitablement des crimes contre l’humanité. »
Le procureur a ajouté que ces faits sont « relativement inconnus de nos concitoyens » alors qu’il s’agit d’« une rafle d’une ampleur absolument colossale », et que les exactions, dans des secteurs peuplés d’une population pauvre et immigrée, « visaient les habitants d’un quartier parce que considéré comme des sous-habitants, des sous-populations ».
Les faits sont établis par les archives et les travaux historiques : du 22 au 24 janvier 1943, sur ordre des autorités allemandes et avec la collaboration active du régime de Vichy, le quartier Saint-Jean, sur la rive nord du Vieux-Port, est bouclé et vidé de ses habitants. Environ 20 000 personnes sont expulsées de leur logement et transférées par wagons à bestiaux jusqu’à Fréjus (Var), avant que les immeubles ne soient rasés. Près de 1 600 personnes sont déportées vers les camps nazis ; une centaine seulement reviennent vivantes. Selon La Provence, il s’agit de la rafle la plus importante en France pendant la Seconde Guerre mondiale après celle du Vél’ d’Hiv’.
Cette qualification est celle du parquet, au terme d’une information préliminaire. Elle n’est pas un jugement : aucun tribunal n’a débattu contradictoirement des faits avant qu’elle ne soit retenue.
Sept ans d’enquête, aucun auteur vivant, pas de procès
L’affaire est née d’une plainte déposée en janvier 2019 par l’avocat marseillais Pascal Luongo, dont le grand-père figure parmi les 20 000 personnes raflées. Selon Le Figaro, la plainte a d’abord été déposée au nom de quatre victimes directes et de quatre descendants ; plusieurs survivants et descendants s’y sont joints ensuite, l’AFP et La Croix évoquant 19 parties.
L’enquête avait été ouverte pour « crimes contre l’humanité » et confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH), rattaché à la gendarmerie nationale, sous la conduite du PNAT. Elle aura duré sept ans.
Le procureur antiterroriste a résumé l’issue : « Aucun auteur encore en vie n’a pu être identifié en dépit de cette enquête longue et approfondie. » Le dossier est donc classé sans suite : il n’y aura pas de procès, ni pour les survivants, ni pour les descendants des victimes. Olivier Christen a rencontré, le 30 septembre au tribunal judiciaire de Marseille, les 70 survivants et descendants venus entendre la conclusion des investigations.
Ce que cette qualification change
En droit français, les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. Le principe vient de la loi du 26 décembre 1964, qui a constaté leur imprescriptibilité « par leur nature », puis a été repris par le code pénal ; c’est lui qui a permis, en 2019, de rouvrir un dossier portant sur des faits de 1943. Les faits de cette période sont appréciés au regard de la définition héritée du statut du Tribunal militaire international de Nuremberg (1945), la catégorie ayant été codifiée plus tardivement dans le code pénal, aux articles 211-1 et 212-1 entrés en vigueur en 1994.
Mais l’imprescriptibilité suppose quelqu’un à poursuivre. À défaut d’auteur identifiable encore en vie, l’action publique s’arrête, et la reconnaissance reste au stade de la qualification. Pour les parties, elle a néanmoins des effets concrets : elle ouvre la voie à la reconnaissance du statut de victime pour les survivants, dont Antoine Mignemi, 88 ans, rescapé du quartier Saint-Jean, qui se bat pour la mémoire de cet épisode depuis 2019.
L’avocat des plaignants, Me Pascal Luongo, résume la portée de la décision : « Cette reconnaissance des crimes contre l’humanité, ça a une valeur de réparation morale. » C’est une déclaration de partie, non un constat de justice : la décision n’accorde ni indemnité ni condamnation.
Un quartier rasé, longtemps absent du récit national
L’opération, baptisée « Sultan » par les autorités allemandes, est décidée à Berlin en janvier 1943. Côté français, elle est conduite sous l’autorité de René Bousquet, secrétaire général de la police du régime de Vichy, et du préfet régional de Marseille. Le quartier Saint-Jean, surnommé « la petite Naples », abritait une population populaire et immigrée, notamment italienne. Après l’évacuation des habitants, environ 1 500 immeubles sont dynamités et une quinzaine d’hectares sont rasés, selon la Ville de Marseille ; une cinquantaine de rues disparaissent du plan.
La même semaine, le 22 janvier 1943, le quartier de l’Opéra avait fait l’objet d’une rafle distincte : 782 Juifs sont alors déportés vers le centre d’extermination de Sobibor, en Pologne, indique Marsactu. La justice française n’a enquêté sur les crimes commis à Marseille en 1943 que tardivement, à partir de la plainte de 2019.
Cette rafle a été « longtemps occultée de la mémoire collective », souligne La Provence. La Ville de Marseille en organise chaque année une commémoration et a fait poser en avril 2026 une plaque au mémorial du camp d’Oranienburg-Sachsenhausen, d’où 250 Marseillais ont été déportés. C’est cette place dans le récit national, plus que la procédure elle-même, que la décision du 30 septembre déplace.
Les limites de ce dossier
- La qualification émane du parquet, à l’issue d’une information préliminaire : elle n’a pas été prononcée par une juridiction de jugement, après débat contradictoire.
- L’enquête est classée sans suite faute d’auteur vivant : il n’y aura ni accusé, ni verdict, ni condamnation.
- Les chiffres varient selon les sources : environ 1 600 déportés pour l’AFP, Le Monde et La Provence, 1 642 pour d’autres décomptes ; le nombre de victimes juives de la rafle de l’Opéra (782) est propre à cette opération du 22 janvier, distincte de celle du Vieux-Port.
- Le périmètre exact de la qualification porte sur la rafle du quartier Saint-Jean des 23 et 24 janvier 1943 et sur la destruction du quartier à partir de février 1943.
- La composition des parties civiles est décrite différemment selon les titres : quatre victimes directes et quatre descendants à l’origine, 19 parties au total ensuite.
À retenir
- Le Parquet national antiterroriste a qualifié de crimes contre l’humanité la rafle du quartier Saint-Jean des 23 et 24 janvier 1943 et la destruction des vieux quartiers du Vieux-Port.
- L’annonce a été faite le 30 septembre 2026 à Marseille par le procureur Olivier Christen, devant 70 survivants et descendants.
- Environ 20 000 personnes ont été expulsées de leurs logements, près de 1 600 déportées vers les camps nazis, une centaine sont revenues.
- L’enquête ouverte en 2019 après une plainte de Me Pascal Luongo est classée : aucun auteur encore en vie n’a pu être identifié.
- Conséquence : pas de procès ni de condamnation, mais une qualification judiciaire officielle, la reconnaissance de victimes et une réparation morale revendiquée.
- Le droit français déclare les crimes contre l’humanité imprescriptibles, ce qui a permis d’instruire des faits de 1943 ; l’imprescriptibilité ne permet pas de juger sans auteur vivant.
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Question aux lecteurs
Ce sondage recueille l’avis des lecteurs de L’Esprit Français et ne constitue pas une enquête représentative de la population.
Pour aller plus loin
- La Provence : « Aucun auteur encore en vie n’a pu être identifié », souligne le Parquet national antiterroriste (30 septembre 2026)
- La Provence : un « crime contre l’humanité », la conclusion de 7 ans d’enquête (30 septembre 2026)
- Le Monde : « Rafles à Marseille en 1943 : la justice reconnaît un crime contre l’humanité » (30 septembre 2026)
- Le Figaro : entretien avec Me Pascal Luongo, avocat à l’origine de la plainte (30 septembre 2026)
- Marsactu : entretien avec Me Pascal Luongo sur la portée de la reconnaissance (30 septembre 2026)
- La Croix : la qualification des rafles du Vieux-Port de janvier 1943 (30 septembre 2026)
- Ville de Marseille : commémoration des rafles de 1943, de l’évacuation et de la destruction des Vieux-Quartiers
Le fait central, la qualification de crimes contre l’humanité retenue par le Parquet national antiterroriste à l’issue de l’enquête ouverte en 2019 sur la rafle du quartier Saint-Jean, est établi par la conférence de presse du procureur Olivier Christen du 30 septembre 2026 à Marseille, rapportée par l’Agence France-Presse, et par des origines réellement distinctes : Le Monde (groupe Le Monde), La Provence et Midi Libre, Le Figaro (groupe Figaro), La Croix (groupe Bayard), Marsactu, BFMTV (groupe Altice) et La Marseillaise. Les faits historiques de janvier 1943 et la destruction des vieux quartiers sont documentés par la Ville de Marseille et par les travaux cités par ces titres. Réserves : la qualification est celle du parquet et non d’un tribunal de jugement ; le dossier est classé sans suite, faute d’auteur vivant ; les décomptes de déportés varient légèrement selon les sources ; la comparaison avec l’ampleur du Vél’ d’Hiv’ est une appréciation de la presse régionale, reprise comme telle.



