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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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La liberté est le choix des contraintes

Un conducteur de scooter transportant un chien devant lui dans une rue française, casque attaché, en lumière du matin
Un conducteur de scooter transportant un chien devant lui dans une rue française, casque attaché, en lumière du matin

La liberté n’est pas l’absence de contraintes. Elle est le choix de ses contraintes et l’assomption de leurs conséquences. Déplacée d’un mot, cette définition réordonne le débat français sur la loi, l’éthique, les aides publiques et le marché.

Avant de choisir, il faut nommer contrainte, loi, éthique et morale

Une contrainte est ce qui borne l’ensemble des actions possibles d’un agent. Elle peut être naturelle (le froid, la distance, la fatigue), matérielle et sociale (les ressources, les prix, le nombre de clients) ou institutionnelle (la loi, le règlement, le contrat). Une loi est une règle générale, impersonnelle, adoptée par une autorité politique et assortie d’une sanction : l’article 5 de la Déclaration de 1789 lui fixe une borne précise, elle n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. La morale est un corpus reçu de prescriptions, souvent d’origine religieuse, qui prétend valoir pour tous. L’éthique est autre chose : une délibération située, conduite par une personne ou un groupe sur ce qu’il convient de faire ici et maintenant, dans cette situation et avec ces gens.

Reste la liberté, et c’est là que deux traditions se séparent. Isaiah Berlin a montré en 1958 que le même mot recouvre deux questions distinctes. La liberté négative répond à celle-ci : quelle est la zone dans laquelle je ne suis pas empêché par d’autres ? La liberté positive répond à cette autre : qui est la source du contrôle qui décide de ce que je fais ? Je défends une position qui assume la seconde. Être libre, ce n’est pas n’avoir aucune contrainte, c’est être l’auteur de ses contraintes et en porter le prix.

Il faut dire tout de suite que ce n’est pas un constat, c’est une thèse. Et que la liberté positive porte en elle un danger que Berlin avait identifié : quand quelqu’un prétend savoir ce que le « vrai moi » des autres désire, il peut les contraindre au nom de leur propre liberté. Je garde donc la définition avec cette clause. La contrainte que je défends doit être imputable à celui qui la subit, jamais imposée par une tutelle qui prétend le vouloir pour lui.

La loi est le moins pire des arbitrages, pas la vérité du bien

Deux camps s’opposent sur ce qui doit trancher. Un idéal de gauche, ancien et respectable, veut former par l’éducation des individus capables de s’autocontraindre, donc capables de se passer de la loi. C’est un pari éthique, et son problème est structurel. L’éthique est contextuelle, elle juge au cas par cas. La loi est générale et permanente, elle s’applique au même titre à tous sans connaître les situations.

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, article 4

Le texte de 1789 dit exactement cela. La borne existe, et elle est fixée par la loi, pas par la conscience de chacun. Non parce que la loi serait juste, mais parce que des éthiques différentes ne peuvent pas cohabiter sans un arbitre commun. La loi est le moins pire, et ce n’est pas un éloge.

Prenons un cas minuscule, un exemple et non un cas jugé. Le code de la route n’interdit pas nommément de transporter un chien sur un scooter. Il impose au conducteur de « se tenir constamment en état et en position d’exécuter commodément et sans délai toutes les manœuvres qui lui incombent », selon l’article R412-6 du code de la route. L’éthique de ce maître lui dit qu’il maîtrise son animal. La règle générale ne tranche pas par elle-même, elle renvoie à l’appréciation de celui qui contrôle puis du juge. Voilà l’aveu du dispositif. Même la loi la plus impersonnelle laisse une zone d’interprétation où l’éthique revient par la fenêtre, sous la forme du pouvoir d’appréciation. Je préfère cette zone, parce qu’elle est contestable devant un juge, à une norme qui prétendrait régler chaque situation par avance et désigner elle-même les bons comportements.

Qui paie la contrainte choisie par un autre

L’objection sérieuse vient de mon propre camp. Si la liberté est le choix des contraintes, alors celui qui choisit impose aussi. L’entrepreneur qui choisit la contrainte du crédit, de l’exigence ou de la croissance ne la subit pas seul : ses salariés, ses clients et ses fournisseurs la subissent sans avoir rien choisi. Choisir ses contraintes n’est donc une description complète de la liberté que pour celui qui dispose déjà du pouvoir de choisir celles des autres.

La réponse libérale habituelle, et la mienne dans le brouillon d’origine, était que l’État ne doit pas contraindre l’individu et que la contrainte doit venir du marché, l’offre et la demande, « rien de plus naturel ». Je dois la retourner contre moi-même. Le marché n’est pas un donné naturel. La propriété, le contrat, la responsabilité limitée, le droit de la concurrence, les règles de la commande publique sont des constructions juridiques, donc des décisions politiques. Et la contrainte du marché sur un individu est exercée par d’autres individus, un employeur, un bailleur, un donneur d’ordre. Si la contrainte compte, alors celui qui l’écrit compte, et le marché est écrit.

Ma thèse impose donc une question que je ne tranche pas encore. Quelle contestation est ouverte à celui qui subit une contrainte privée qu’il n’a pas choisie ? Je n’ai pas de réponse satisfaisante, et je préfère l’écrire plutôt que de la couvrir par une formule. C’est le point où la distinction entre contrainte subie et contrainte choisie cesse d’être consolante pour ceux qui invoquent la liberté d’entreprendre.

Une contrainte subie et une contrainte choisie ne forment pas le même homme

Il existe un second plan, biologique, où la contrainte n’est plus un cadre mais un moteur. Un organisme s’adapte à ce qui le contraint, et l’assistance qui supprime l’effort peut supprimer la capacité. La métaphore du tuteur est parlante, un tuteur empêche un tronc de grossir. Mais c’est une métaphore, et il faut en marquer la limite avant de s’en servir.

Car le glissement est immédiat, et il est faux. Passer de « l’adaptation se fait par la contrainte » à « il faut donc réduire les aides » serait commettre l’erreur naturaliste, celle qui fait sortir une prescription d’un simple fait. Il y a un « est » et il y a un « doit », et le second a besoin de prémisses supplémentaires, une chaîne causale établie (l’aide produit-elle réellement la perte de capacité ?) et un jugement de valeur (est-ce cette capacité-là que nous voulons ?). Je traite donc l’adaptabilité comme une hypothèse et non comme un résultat. Aucune donnée dont je dispose ne mesure la vigueur des organismes d’une société, et cette expression n’est pas un indicateur, c’est une image.

Une limite inverse affaiblit ensuite la métaphore. La contrainte excessive ne fortifie pas, elle casse. Entre la difficulté qui forme et l’épreuve qui détruit, il n’y a pas de seuil naturel, seulement des jugements particuliers qu’aucune biologie ne fournira. Ce que je peux affirmer raisonnablement tient en une phrase modeste : une difficulté surmontable rend plus capable, une impossibilité ne rend rien du tout.

Ce que l’inflation normative prouve et ce qu’elle ne prouve pas

Le soupçon d’emballement n’est pas une impression. Les indicateurs de suivi de l’activité normative du secrétariat général du gouvernement recensaient en mai 2026 un droit en vigueur de 366 999 articles, près de 48,8 millions de mots, en hausse de 1,55 % sur un an et d’environ 51 % en vingt ans. Entre 2015 et 2023, environ 8 200 arrêtés ont été pris chaque année en moyenne, et le code de l’environnement est passé d’environ 250 000 mots en 2005 à près de 1,2 million en 2026. La machine produit, et elle produit surtout de l’accumulation.

Mais je dois refuser la conclusion que ce chiffre semble offrir. Le volume du droit mesure une production, pas une atteinte aux libertés. Un code épais peut être neutre ou protecteur, un texte court peut être liberticide. Ce qu’il faudrait pour trancher est un indicateur d’effet : nombre d’infractions par habitant, part des gestes quotidiens soumis à autorisation, marge d’appréciation laissée à l’administration. Je ne le fournis pas ici, et je ne transforme donc pas cette courbe en démonstration. Elle établit la quantité, pas l’intensité. Ma critique du moins pire doit reconnaître sa propre pente. Une doctrine qui justifie la règle existante par le pire qu’elle évite peut justifier presque n’importe quel statu quo, et devient une machine à conserver.

Reste une piste, que je présente comme une piste et non comme une solution. Une éthique nationale, distincte de la morale dont les religions ont fait un instrument d’ingénierie sociale, pourrait naître d’engagements volontaires plutôt que d’une table de prescriptions, avec un serment citoyen comme point de départ. Ici je dois m’appliquer ma propre objection. Un serment collectif, c’est encore une morale publique, et rien ne garantit qu’elle ne servira pas à son tour à désigner les mauvais citoyens. Trois conditions au minimum : un contenu révisable, une adhésion révocable, un refus non sanctionné. Faute de quoi j’aurai seulement changé l’auteur de la morale, pas la nature du procédé. La question laissée ouverte est la plus difficile, qui rédige le texte et devant qui doit-il répondre.

La boucle se ferme sur la thèse, sans la forcer. La liberté n’est ni l’absence de loi ni l’absence de contrainte, c’est l’engagement volontaire dans une contrainte qu’on a choisie, avec la responsabilité de ce qu’elle impose aux autres. La difficulté n’est pas de définir la liberté. Elle est de savoir qui choisit à ma place.

À retenir. La liberté n’est pas l’absence de contraintes, elle est le choix de ses contraintes, et le problème commence quand celle que je choisis retombe sur un autre.

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