Dimanche 25 octobre, le Parlement algérien a autorisé l’envoi d’une unité de l’Armée nationale populaire au Niger. L’unité doit s’installer à Madama, un poste avancé du nord nigérien, à une centaine de kilomètres de la frontière libyenne. Ce poste, les soldats français l’ont tenu jusqu’en 2023, dans le cadre de l’opération Barkhane. En un vote, Alger récupère des murs que Paris a laissés et s’installe comme la puissance qui protège. La raison officielle n’est pas la lutte contre les djihadistes : c’est la sécurité des investissements de Sonatrach. La protection suit l’argent, et celui qui protège finit par avoir son mot à dire.
- Ce que les deux chambres ont voté
- Madama, le poste que la France a laissé
- La protection suit l’investissement
- Ce que Paris a perdu
Ce que les deux chambres ont voté
Le Conseil de la nation, la chambre haute, a approuvé dimanche matin à l’unanimité l’envoi d’un détachement de l’ANP dans une base du Nord nigérien. Le vote repose sur l’article 91, alinéa 2, de la Constitution : le président de la République décide de l’envoi d’unités à l’étranger, après approbation des deux tiers de chaque chambre. Cette disposition existe depuis la révision constitutionnelle de 2020, rappelle TSA. Le Figaro écrit que les deux chambres ont voté à huis clos ce dimanche ; Jeune Afrique et TSA situaient le vote des députés dans l’après-midi. Le décompte de la chambre basse n’apparaît dans aucun des articles consultés.
La mission n’est pas une opération de guerre. Selon El Khabar, cité par TSA, le détachement doit assurer « la protection et la sécurité des investissements de Sonatrach » dans le nord du Niger. Al Jazeera parle d’« installations pétrolières ». Le protocole de coopération militaire qui encadre l’opération a été signé le 21 octobre, indique Jeune Afrique, sans que son contenu soit public.
Ce vote a un précédent. Le 30 août, après une tentative de putsch à Niamey, l’armée algérienne avait envoyé quatre chasseurs Su-30, un ravitailleur Il-78 et un avion de transport Il-76. Le Figaro qualifie le vote de première du genre depuis 1962 ; Al Jazeera retient 1973, la guerre d’Octobre. Cette divergence dit déjà quelque chose : la mémoire de l’intervention extérieure algérienne n’est pas stabilisée.
Madama, le poste que la France a laissé
Madama est un point d’appui dans le désert, à une centaine de kilomètres de la Libye, sur des routes de trafics. La France y tenait un poste avancé de Barkhane. Le 22 décembre 2023, les derniers des 1 500 soldats et aviateurs français au Niger ont quitté le pays et la base aérienne projetée de Niamey a été rétrocédée, rapporte France 24. Barkhane avait déployé jusqu’à 5 500 hommes.
Le retrait s’est fait en trois temps. Plus de 2 400 soldats ont quitté le Mali le 15 août 2022, selon Le Monde. La force Sabre a plié au Burkina Faso en février 2023. Puis le Niger. En dix-huit mois, la France a démonté une architecture de dix ans sans dire ce qui occuperait les lieux.
La protection suit l’investissement
Ce sont les Algériens qui occupent, et ce sont leurs intérêts qu’ils gardent. La distinction est décisive. Une armée qui protège les puits et les pipelines d’une société nationale n’est pas une force de stabilisation : c’est un assureur, et un assureur choisit ses risques. Ce qu’il assure, il le surveille ; ce qu’il surveille, il finit par l’administrer. Sur la frontière libyenne, cette surveillance vaut un droit de regard sur les flux et les convois.
La mécanique du don est ici lisible. Niamey concède une base, Alger offre une protection. Ce qui circule n’est pas de l’argent, c’est de la sécurité, et la contrepartie n’est pas écrite dans le protocole du 21 octobre. Je ne prête pas à Alger un dessein caché : la position acquise n’a pas besoin de dessein pour produire ses effets. Celui qui garde la porte décide qui passe.
Ce que Paris a perdu
La France a perdu la base, et elle avait déjà perdu le minerai. En décembre 2024, les autorités nigériennes ont pris le contrôle opérationnel de Somaïr, la filiale d’Orano qui exploitait l’uranium d’Arlit, et Orano a annoncé avoir perdu ce contrôle, rapporte la BBC. Ce n’est pas une péripétie comptable : c’est le lien entre la stratégie africaine de Paris et le combustible de ses centrales, une dépendance que la filière a longtemps refusé de regarder.
Dimanche, je n’ai trouvé aucune réaction française publique. Ce silence n’étonne pas : depuis 2023, Paris est passé du statut d’acteur à celui de spectateur, et un spectateur sans base n’a plus de voix. Le commerce bilatéral avec l’Algérie est déjà passé sous les 9 milliards d’euros, et les produits français ont été écartés de ses plans d’importation. La question des dépendances ne se règle pas avec des communiqués.
Ce qui reste incertain est ce qui compte : la taille du détachement, la durée de son mandat, le contenu du protocole et la présence d’autres partenaires dans la zone. Sur ces points, je n’ai pas de pièce, donc je m’arrête.
Ce que j’en retiens
Opinion de la maison, pas un fait. La France n’a pas été chassée de Madama par l’Algérie : elle est partie, et l’Algérie est entrée. Entre les deux, il n’y a pas eu de bataille, seulement un vide et une facture. La leçon est plus dure que la défaite : une puissance qui se retire sans désigner son successeur laisse ses successeurs se désigner eux-mêmes. La souveraineté ne se mesure pas au drapeau qu’on laisse derrière soi, mais à celui qui le remplace.
Reste une question, et elle n’est pas rhétorique : si protéger un investissement suffit à installer une armée chez son voisin, quel pays du Sahel décidera encore de lui-même dans cinq ans ?



