La Paris Games Week ouvre du 22 au 25 octobre avec 150 000 visiteurs attendus. Le 20 octobre, le studio Don’t Nod a annoncé une procédure de sauvegarde et jusqu’à 85 postes menacés. Les deux nouvelles sont vraies ensemble : le jeu vidéo français se vend, sa production craque. La question n’est pas de savoir s’il faut aider ce secteur, mais qui décide de l’aide et ce qu’elle achète.
- 150 000 visiteurs, 85 procédures collectives
- Don’t Nod : 9,9 millions en caisse
- Un crédit d’impôt qui paie les coûts, pas les succès
- La Région a réduit son fonds de 200 000 euros
- Ce que j’en retiens
150 000 visiteurs, 85 procédures collectives
L’Île-de-France concentre 41,5 % des acteurs français, plus de 300 entreprises et 4 000 emplois. Sur ces 300 entreprises, 85 ont engagé une procédure collective en 2 ans, la plupart soldées en liquidation judiciaire, selon le décompte de Capital Games rapporté par Les Échos. Cela fait plus d’une entreprise sur quatre. Les offres d’emploi du secteur ont chuté de 94 % dans la région sur la même période.
Le Sell, syndicat des éditeurs, décrit une situation « très, très dégradée » pour 10 000 à 15 000 salariés. Ubisoft, leader historique, a publié une perte nette de 1,5 milliard d’euros sur l’exercice 2025-2026. Les promesses qui ne tiennent pas ne sont pas propres au jeu vidéo : Ikea promettait 300 emplois en juin, il en supprime 303 en octobre.
Don’t Nod : 9,9 millions en caisse
Le cas est documenté par la société : le communiqué du 20 octobre indique que le tribunal des activités économiques de Paris a ouvert le 19 octobre une procédure de sauvegarde, avec 6 mois d’observation et un administrateur judiciaire.
La trésorerie passe de 15,5 millions d’euros fin 2025 à 9,9 millions fin juin 2026, 36 % de moins. Les charges de personnel sont ramenées de 12,5 à 8,2 millions, une baisse de 34 % engagée depuis 2024. Le chiffre d’affaires semestriel recule de 14 %, la perte nette atteint 7,1 millions. La réorganisation recentre l’activité française sur une seule ligne de production et menace jusqu’à 85 postes ; Montréal n’est pas touché. La société écrit que la continuité au-delà du 31 janvier 2027 est incertaine.
Un crédit d’impôt qui paie les coûts, pas les succès
Le crédit d’impôt jeu vidéo couvre 30 % des dépenses éligibles, dans la limite de 6 millions d’euros par entreprise et par exercice, après agrément du CNC, et il est prolongé jusqu’au 31 décembre 2028 selon la fiche officielle. En 2023, 144 jeux en ont bénéficié, le quadruple de 2016, d’après le rapport de la commission des finances de mai 2024.
Ce mécanisme rembourse une fraction du coût de développement, que le jeu se vende ou non : il ne choisit pas les gagnants, il amortit les perdants. Et cette dépense fiscale échappe au débat budgétaire annuel, comme les 88,3 milliards de niches fiscales de 2026.
Une aide régionale, et le plafond d’une seule entreprise
Montants en euros, échelle commune
La Région a réduit son fonds de 200 000 euros
Le fonds régional d’aide à la création, lancé en 2018, a soutenu 81 projets. Il était doté de 700 000 euros par an jusqu’en 2025 : il est passé à 500 000 euros, clause de remboursement supprimée. L’aide versée à Capital Games, 180 000 euros il y a dix ans, a fondu jusqu’à disparaître cette année. Depuis 2024, 250 000 euros vont aux compétitions d’esport.
La Région répond par écrit que le jeu vidéo est une industrie « créatrice d’emplois, d’innovation et de rayonnement ». Les intéressés répondent que le dispositif « reste largement sous-estimé » et que la suppression de l’appui au réseau complique la rencontre entre studios et financeurs. Les deux phrases sont vraies. Elles ne portent pas sur les mêmes montants.
Car le rapport est écrasant : le fonds régional entier, 500 000 euros, représente un douzième du plafond annuel d’une seule entreprise, et la créance de crédit d’impôt de Don’t Nod, 7,5 millions, vaut 15 fois ce fonds. Tout le débat public porte sur la petite ligne. La grande est une dépense fiscale que personne ne vote. Le fonds anti-pillage de la Région avait déjà montré cet écart entre l’annonce et le montant par bénéficiaire.
Ce que j’en retiens
Le marché se porte bien et la production meurt. Ce n’est pas un paradoxe, c’est une chaîne de valeur : le jeu se vend chez l’éditeur et sur les plateformes, le risque reste chez le développeur. Quand la trésorerie tombe sous 10 millions, une subvention de 500 000 euros ne change pas l’issue, et un crédit d’impôt qui rembourse des dépenses engagées ne reconstitue pas une trésorerie.
Notre lecture
Opinion de la maison, pas un fait. Un dispositif qui rembourse 30 % des dépenses, quel que soit le résultat commercial, ne sélectionne rien : il réduit le prix de l’échec. Ce n’est pas inutile, ce n’est pas une politique industrielle. Une politique industrielle choisirait des projets, exigerait des contreparties et assumerait de refuser.
À retenir
85 procédures collectives en 2 ans pour environ 300 entreprises franciliennes. Don’t Nod : 9,9 millions de trésorerie fin juin, 85 postes menacés. Crédit d’impôt : 30 % des dépenses, 6 millions de plafond par entreprise et par an.
B SMART, octobre 2026 : deux studios indépendants retenus au pavillon Game France expliquent ce que le salon change pour une petite structure, et pourquoi ils réclament une aide publique. À observer : la taille des équipes, les années nécessaires à un seul jeu, la visibilité comme ressource. Séquence antérieure à l’ouverture.
La souveraineté ne se mesure pas au nombre de visiteurs d’un salon, mais à ce qui casse quand le choc arrive : une trésorerie, un studio, 85 emplois. Le jeu vidéo français n’a pas un problème de demande, il a un problème de financement, et l’argent public versé ne répond pas à cette question.
Et vous : une aide qui rembourse les coûts d’un jeu qui échoue, faut-il la juger sur ce qu’elle a coûté, ou sur ce qu’elle a empêché ?



