Six cents habitants, trois forages autorisés, un seul qui produit encore. À Nonville, en Seine-et-Marne, la concession pétrolière court jusqu’au 19 juillet 2034. Selon Libération, qui publie l’information ce vendredi 23 octobre, l’État persiste et signe : la préfecture a délivré la régularisation réclamée par le tribunal administratif de Melun depuis janvier 2025. À quelques centaines de mètres, deux captages alimentent en eau potable environ 180 000 Franciliens. Le texte de l’arrêté n’était pas public ce matin : j’ignore sa date et le montant des garanties. Ce que je connais, c’est la chaîne de décisions qui y conduit.
Le plan
- Ce que l’État signe, et pourquoi c’est légal
- Le puits, les 75 barils, et 6 millièmes de pour cent
- L’eau de 180 000 personnes, à 150 mètres
- Une concession jusqu’en 2034, une loi jusqu’en 2040
- Ce que cela change pour vous
Ce que l’État signe, et pourquoi c’est légal
Le 30 janvier 2024, le préfet autorisait Bridge Énergies à forer deux nouveaux puits sur la concession de Nonville. Eau de Paris a déposé un recours en avril 2024 ; six associations et six communes s’y sont jointes. Le 30 janvier 2025, le tribunal administratif de Melun a jugé l’autorisation illégale sur deux points : une étude d’impact fondée sur des inventaires de plus de dix ans, insuffisante pour les espèces protégées, et l’absence de garanties financières. Il n’a pas annulé : il a sursis à statuer et laissé à l’État dix mois pour régulariser.
Régulariser, c’est produire une étude complétée et un arrêté qui chiffre les garanties : cela répare la forme, pas le fond. En février 2026, les associations constataient que le tribunal n’avait toujours pas validé ces éléments. La signature révélée ce matin ferme la séquence, sans dire ce que vaut l’étude refaite.
Le puits, les 75 barils, et 6 millièmes de pour cent
Les conclusions du rapporteur public, versées au dossier 2404456 et publiées par le tribunal, donnent l’ordre de grandeur que personne ne cite : sur trois forages autorisés, un seul produit encore, 75 barils par jour.
75 barils par jour, c’est 27 375 barils par an, environ 3 700 tonnes, donc 0,0037 Mtep. La France a consommé 61 Mtep de produits pétroliers raffinés en 2023, en a importé 46,5 en brut et en a produit 0,7, selon les chiffres clés de l’énergie du ministère. Nonville représente 0,006 % de la consommation nationale : six millièmes de pour cent.
Ce que pèse le pétrole français, et ce que pèse Nonville
Consommation, importations, production nationale et puits de Nonville. Millions de tonnes équivalent pétrole, 2023.
La production nationale faisait 4 % de la consommation il y a trente ans, environ 1 % aujourd’hui. L’État sécurise par ailleurs 13 % du diesel au Golfe sans dire jusqu’à quand, comme nous l’avons raconté ici.
L’eau de 180 000 personnes, à 150 mètres
Le site est à 150 mètres du site Natura 2000 des rivières du Loing et du Lunain, et dans les périmètres de protection éloignée des captages de Villeron et de Villemer, exploités par Eau de Paris, qui fournissent environ 180 000 Franciliens. La concession jouxte aussi la réserve de biosphère de Fontainebleau et du Gâtinais, classée par l’Unesco. La nappe concernée est celle de Champigny.
Le 6 octobre 2022, une maintenance mal réalisée a répandu de l’eau de process sur la plateforme, avec un fort dégazage. Le tribunal a retenu que le fossé avait contenu le liquide ; il a néanmoins imposé de l’étanchéifier, ce qui reconnaît le risque.
Ailleurs, ce risque est réel. Dans le Finistère, la sécheresse a conduit à rouvrir un captage fermé pour cause de nitrates, trente jours avant un plan d’urgence, documenté ici. À Saint-Malo, un juge a suspendu un plan local d’urbanisme au nom de l’eau potable, 340 logements en suspens, ici.
Une concession jusqu’en 2034, une loi jusqu’en 2040
La loi du 30 décembre 2017 a mis fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures en France, avec une échéance : 2040. Elle interdit les nouveaux permis, mais n’éteint pas les concessions existantes, qui produisent jusqu’à leur terme, et les autorisations de travaux peuvent y être régularisées. Le tableau officiel des titres miniers au 1er octobre 2026 le confirme : concession C75, Nonville, Bridge Énergies, échéance 19 juillet 2034.
Pas de contradiction juridique, donc, mais une contradiction politique : un État qui annonce la sortie des fossiles et signe deux ans après un jugement une autorisation contestée par la Ville de Paris, six communes et six associations. Même mécanisme sur le lithium de Beauvoir, concédé jusqu’en 2075 avec l’État au capital, raconté ici : le sous-sol engage des décennies, la décision tient en quelques signatures.
Ce que cela change pour vous
Riverain : deux puits de plus sur une plateforme existante, dans une commune de 600 habitants, avec le bruit, les vibrations, les odeurs et les camions. Le juge a trouvé la technique précautionneuse ; il n’a pas jugé le projet utile.
Abonné d’Eau de Paris : un périmètre de protection éloignée n’interdit pas un forage, il impose des prescriptions. La différence se mesure en cas d’accident.
Contribuable : deux ans de procédure et une régularisation pour un puits qui pèse 0,006 % de la consommation nationale.
Ce qu’il faut y observer : ce reportage de M6 Info date de juin 2024, avant le jugement de janvier 2025 et avant la signature d’octobre. Il montre le site et la position des habitants ; il ne documente ni la décision du tribunal, ni l’arrêté.
Je ne reproche pas à l’État de produire du pétrole. Je constate qu’il signe, pour 75 barils par jour, une décision que 600 habitants, six communes, six associations et la régie parisienne contestent depuis deux ans, au-dessus de l’eau de 180 000 personnes. Le pétrole est peut-être utile ; l’eau n’a pas de substitut.
La question n’est donc pas de savoir si ce forage est rentable, mais qui décide, d’où, et contre quelle nature locale. Et vous, que retenez-vous de cette signature ?



