Depuis samedi 24 octobre, près de 70 000 personnes n’ont plus d’eau au robinet dans plusieurs quartiers de Cayenne et de Matoury. Le CHU de Guyane tourne en « mode dégradé » : deux réservoirs réservés à la dialyse et aux pompiers, des bouteilles pour le reste, des transferts vers Kourou à l’étude. Le préfet parle d’« acte de sabotage grave ». Le syndicat, en grève depuis le 15 octobre, dément. Une plainte contre X doit être déposée ce lundi.
- Ce que l’on sait, heure par heure
- Un hôpital à la bouteille
- Le mot « sabotage » et ce qu’il établit
- Le réseau, les postes, l’argent
- Ce que cela change pour les habitants
- Ce que j’en pense
Ce que l’on sait, heure par heure
Vers 1 heure dans la nuit du 23 au 24 octobre, quatre vannes de refoulement de l’usine de la Comté ont été fermées au lieu-dit « dépôt de munition », selon Philippe Folliasson, directeur général délégué de la Société guyanaise des eaux (SGDE). L’usine déborde, le réseau se vide. « On a vidangé les réservoirs de Matoury qui sont les réservoirs de tête pour alimenter une grande partie de l’agglomération », explique-t-il (La 1ère). À 5 heures, le caractère délictueux est constaté.
Dimanche à 16 heures, un centre opérationnel zonal réunit en préfecture le préfet Antoine Poussier, Sandra Trochimara (CACL), Michel-Ange Jérémie (association des maires) et l’ARS. Le soir, les deux élus tentent une médiation avec l’UTG ; la direction ne vient pas, les négociations sont reportées à lundi (France-Guyane). Une plainte contre X est annoncée.
Retour à la normale au matin du 27 octobre selon la SGDE, « au maximum mardi » selon la préfecture : il faut remplir 35 km de canalisations de refoulement, 350 km de réseau et des réservoirs vides.
De la vanne fermée au retour de l’eau
Ce que chaque acteur a rendu public, et quand. Heures locales.
Un hôpital à la bouteille
Le CHU passe « en mode dégradé pour assurer la continuité des soins » : bouteilles pour l’eau de boisson, eau osmosée pour la réanimation, la dialyse, la stérilisation et le laboratoire, urgences réservées aux cas réels, transferts vers Kourou possibles. La direction reconnaît ne plus pouvoir respecter les obligations d’hygiène d’un établissement recevant du public (France-Guyane).
Le 22 octobre, la grève avait déjà fermé l’université et des crèches, dont un site où 125 enfants ont été renvoyés (La 1ère). Le 22 septembre, la même usine avait fermé des écoles ; la SGDE assurait alors que la panne n’avait aucun lien avec la sécheresse, tout en prévoyant « forcément » des perturbations (France-Guyane).
Le mot « sabotage » et ce qu’il établit
« Ce n’est pas un accident, c’est un acte de sabotage, grave », a déclaré le préfet, ajoutant que le réseau aurait pu être détruit « si les soupapes de surpression n’étaient pas ouvertes ». La phrase nomme un acte, dans un conflit social, et laisse au lecteur désigner l’auteur.
La SGDE insiste sur la compétence requise : « quelqu’un ne connaissant pas les ouvrages n’aurait pas été en capacité », dit Folliasson, qui décrit « un schéma d’escalade » après des vannes fermées puis rouvertes le mardi et le mercredi. Il ne fait « pas de relation de cause à effet » avec la grève.
L’UTG réfute toute implication dans un communiqué du 24 octobre (France-Guyane). Alain Balum soutient que les vannes ne demandent aucune science : « si vous avez une clé, vous tournez la vanne ». Il affirme qu’une ventouse était déjà défaillante et demande pourquoi l’hôpital n’a pas été alimenté depuis le réservoir de Petit Matoury, qu’il dit rempli.
À observer : ce reportage de Guyane la 1ère porte sur Saint-Laurent-du-Maroni, pas sur Cayenne. Il montre ce qu’une coupure fait au quotidien. Il donne le décor, pas la preuve de l’acte commis à la Comté.
Le réseau, les postes, l’argent
Le conflit porte sur des postes : grève depuis le 15 octobre ; l’UTG revendique près de 150 grévistes sur 172 salariés, la direction « entre 45 et 60 » (France-Guyane). Les négociations butent sur 25 postes vacants, avec un accord sur 17.
Derrière, un réseau : des réservoirs « trop petits par rapport au nombre de population », des ouvrages à la portée de tous. Le 22 octobre, le même préfet activait le plan Orsec « Sécheresse » pour 4 communes de l’intérieur ravitaillées par avion (notre article). La même semaine, l’agglomération tient à quatre vannes.
Ailleurs non plus : au 23 septembre, 81 300 personnes dépendaient d’un camion-citerne ou de bouteilles, et un litre d’eau potable sur 5 n’arrivait pas au robinet (notre enquête du 1er octobre). Le Finistère a rouvert un captage fermé pour nitrates à 30 jours du plan Orsec (notre article du 22 octobre).
Trois versions coexistent, aucune n’est prouvée : un sabotage par des mains qui connaissent le réseau, une défaillance technique aggravée par la vétusté, une grève qui prive le service de ceux qui savent le tenir. Les trois peuvent être vraies en partie. Or une agglomération et son hôpital dépendent d’ouvrages que personne ne surveille la nuit.
Opinion de la maison, pas un fait.
Ce que cela change pour les habitants
Pour l’habitant, la coupure n’est pas une gêne : c’est une rupture d’hygiène. Une crèche ferme, un salon de coiffure annule, un service hospitalier passe à la bouteille. Les métiers qui touchent au corps ou à l’aliment ont besoin d’eau courante pour travailler dans les règles.
Ce que j’en pense
Je retiens deux choses, et la première n’est pas le sabotage.
Un hôpital de chef-lieu peut se retrouver à la bouteille en 36 heures, dans un département français, faute de vannes ouvertes et de réservoirs pleins : réseau tendu, réservoirs sous-dimensionnés, service délégué à effectif réduit. La grève révèle la fragilité, elle ne la crée pas.
La seconde, c’est que l’accusation a déjà produit son effet : avant toute enquête, le mot « sabotage » a transformé un conflit sur 25 postes en affaire criminelle. Je ne dis pas que le préfet a tort ; je dis que la qualification a précédé la preuve, et que la preuve viendra d’une enquête, pas d’un communiqué. Si un salarié a fermé ces vannes, il doit être condamné. Si personne ne l’a fait, l’accusation aura servi à disqualifier une grève.
Reste la question de fond : qui doit l’eau à Cayenne ? Une filiale, une agglomération, un préfet qui réquisitionne ? Tant que la réponse change selon l’heure, le robinet restera le dernier maillon d’une chaîne que personne ne commande.
- 70 000 personnes sans eau à Cayenne et Matoury depuis le 24 octobre.
- CHU en mode dégradé : réservoirs pour la dialyse et les pompiers, eau osmosée pour la réanimation.
- Quatre vannes fermées à la Comté ; retour espéré le 27 au matin.
- Plainte contre X annoncée le 26 ; l’UTG dément toute implication.



