Entre 10 heures et 21 heures, samedi 17 octobre, la préfecture de police de Paris a pu filmer la capitale depuis le ciel. L’arrêté qui l’autorise a été signé la veille. Il porte le numéro 2026-01365 et fixe un plafond : 12 caméras installées sur des drones pouvaient enregistrer en même temps.
Au même moment, un autre arrêté de la préfecture, le 2026-01305, couvre Paris et les Hauts-de-Seine du 10 octobre au 30 novembre, selon la préfecture de police. 7 semaines de surveillance aérienne, sans qu’une manifestation précise soit visée.
Je regarde ce que ces textes autorisent, ce que la loi interdit, et ce que cela change pour celui qui manifeste. Mon avis, sans détour : un drone au-dessus d’un cortège peut se discuter. Une autorisation qui ne s’éteint plus est autre chose.
Le plan
- Le plafond de 12 caméras, et 4 motifs
- Un arrêté qui raconte 1789, 1848 et les terrasses
- Une autorisation de 2 mois, puis une autre
- Ce que la loi autorise, ce que la loi interdit
- Ce que cela change pour vous
- Un œil qui ne s’éteint plus
Le plafond de 12 caméras, et 4 motifs
L’arrêté du 16 octobre tient en 6 pages. Il autorise « la captation, l’enregistrement et la transmission d’images au moyen de caméras installées sur des aéronefs télépilotés », le samedi 17 octobre de 10 heures à 21 heures. Le texte est signé pour le préfet de police par un sous-préfet, directeur adjoint du cabinet. La demande vient de la direction de l’ordre public et de la circulation, formée le jour même.
Le plafond est de 12 caméras enregistrant simultanément. Ce chiffre mérite une précision : 12 caméras ne veulent pas dire 12 drones. Un aéronef peut en porter plusieurs. Dans l’arrêté du 6 octobre, la préfecture parlait de 2 caméras par secteur, et de 12 caméras au total.
L’arrêté invoque 4 motifs prévus par la loi. La sécurité des personnes et des biens, la sécurité des rassemblements, la prévention du terrorisme et la régulation des flux de transport. L’arrêté ajoute aussi les chiffres qui justifient, selon lui, son recours. À Paris, 1 322 interpellations depuis le début du mouvement lycéen, 286 membres des forces de sécurité blessés, 17 personnels de l’Éducation nationale blessés.
Ces chiffres ne sont pas contestés ici. Ils disent une chose simple : depuis la fin septembre, chaque semaine de mobilisation a produit des blessés dans les 2 camps. La question n’est pas de savoir si la préfecture a des raisons. Elle en a. La question est de savoir ce que l’État s’autorise à faire avec ces raisons, et pour combien de temps.
Un arrêté qui raconte 1789, 1848 et les terrasses
Le même arrêté ne se contente pas de constater des troubles. Il raconte Paris. Selon le texte, consulté par actu Paris, 3 lieux sont désignés : la place de la Concorde, la place de la Bastille et l’Hôtel de Ville. Ce sont des « secteurs emblématiques qui évoquent, par leur histoire, les journées révolutionnaires de 1789, de 1792, de 1830 et de 1848 ».
La préfecture ajoute que des appels ont circulé sur les réseaux sociaux, et que certains groupes, d’extrême gauche et d’ultragauche, mesurent le « symbolisme » d’un affrontement dans ces lieux. Elle rappelle les gilets jaunes de 2018 et 2019, les Champs-Élysées, la place de l’Étoile. Elle rappelle aussi la Bastille le 8 octobre, et les violences du 13 octobre.
Puis vient un détail qui en dit long : les terrasses des cafés. Leur mobilier pourrait servir de « projectiles et d’armes par destination ». Voilà ce que la préfecture écrit pour justifier qu’un drone regarde la ville.
Je ne moque pas. Un arrêté doit motiver, et la motivation est ici sérieuse. Mais ce texte ne mesure pas un rapport entre un danger et un moyen. Il compose un récit, celui d’une capitale où la foule est toujours à la veille d’une insurrection. Un document administratif peut être littéraire. Celui-ci l’est, et son choix de mots n’est pas neutre.
Une autorisation de 2 mois, puis une autre
Le 17 octobre n’est pas un jour isolé. Un arrêté du 6 août, le 2026-00962, autorisait déjà la captation à Paris et dans les Hauts-de-Seine du 8 août au 8 octobre inclus. Le document occupe 14 pages dans le recueil des actes administratifs.
Puis un arrêté 2026-01305 prend la suite : Paris et les Hauts-de-Seine, du 10 octobre au 30 novembre 2026, selon la préfecture de police. 7 semaines, sans qu’une manifestation précise soit visée. Le texte est publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de police.
Le code de la sécurité intérieure est pourtant clair. L’article L. 242-4 dispose que la mise en œuvre de ces traitements « ne peut être permanente ». L’article L. 242-5 limite l’autorisation à la durée du rassemblement quand elle est demandée pour la sécurité d’un rassemblement. Pour les autres motifs, elle peut courir jusqu’à 3 mois.
C’est là que se joue la différence entre le droit et l’usage. Aucun de ces arrêtés, pris seul, n’est permanent. Mis bout à bout, ils font une présence continue. Le Conseil d’État a refusé en 2023 de suspendre le décret d’application. La légalité n’est donc pas la question. La question est ce que produit l’empilement.
Durée des autorisations de caméras aériennes à Paris en 2026 (en jours)
Une barre = une autorisation. Les journées de manifestation isolées durent 1 jour ; les autorisations de fond couvrent plusieurs semaines.
1 jour, 8 caméras
1 jour, 12 caméras
1 jour, 12 caméras
52 jours
62 jours
Survolez une barre, ou placez-y le focus, pour le détail de l’arrêté.
Source : arrêtés de la préfecture de police de Paris 2026-01198, 2026-01265, 2026-01365, 2026-01305 et 2026-00962, recueil des actes administratifs.
Ce que la loi autorise, ce que la loi interdit
Le texte de référence est le chapitre II du titre IV du livre II du code de la sécurité intérieure, articles L. 242-1 à L. 242-8. Il vaut la peine d'être lu avant de juger.
L'autorisation est écrite et motivée. Elle vient du préfet, à Paris du préfet de police. Elle fixe la zone exacte, le nombre maximal de caméras, et sa durée. Elle ne peut pas excéder 3 mois, sauf pour un rassemblement, où elle dure le temps du rassemblement.
3 interdits comptent pour le lecteur. Pas de son : les caméras filment, elles n'écoutent pas. Pas de reconnaissance faciale, et pas de rapprochement automatisé avec d'autres fichiers. Pas de vue sur l'intérieur des logements : si une caméra les aperçoit, l'enregistrement s'arrête, et les images sont effacées sous 48 heures quand l'arrêt a échoué.
Reste la conservation. Les enregistrements sont gardés 7 jours au maximum, sauf s'ils servent dans une procédure judiciaire, administrative ou disciplinaire. Le Conseil constitutionnel a examiné l'ensemble en janvier 2022, décision 2021-834 DC. Il a jugé que le législateur avait entouré le recours à ces caméras de garanties suffisantes.
Ce cadre est donc sérieux, et il faut le dire avant de critiquer. Le problème n'est pas l'absence de règles. C'est que ces règles encadrent un pouvoir, et qu'un pouvoir encadré reste un pouvoir.
Ce que cela change pour vous
Concrètement, si vous habitez Paris ou les Hauts-de-Seine, ou si vous y manifestez avant le 30 novembre, vous pouvez être filmé depuis le ciel. Les images peuvent être visionnées par les agents habilités, et conservées 7 jours.
Si vous êtes filmé chez vous, l'enregistrement doit cesser et les images être supprimées sous 48 heures. Si une procédure est ouverte, elles peuvent être gardées plus longtemps, et versées au dossier.
Vous pouvez contester un arrêté devant le juge administratif, par un recours pour excès de pouvoir, dans les 2 mois de sa publication. Les arrêtés sont publiés au recueil des actes administratifs. Un registre des interventions est transmis chaque semaine au préfet, qui vérifie la conformité de ce qui a été fait.
Ce n'est pas rien. C'est même le cœur du contrôle : un juge, un registre, un délai. Encore faut-il que quelqu'un l'exerce. Une association, un syndicat, un manifestant filmé peuvent le faire. Un passant qui ne sait pas qu'il a été filmé ne le fera jamais.
Un œil qui ne s'éteint plus
J'ai une lecture simple de ce qui se passe. L'État n'a pas besoin d'interdire la rue pour la tenir. Il lui suffit de la regarder en continu, et de laisser chacun savoir qu'elle est regardée.
Ce n'est pas une théorie. C'est un calendrier : du 8 août au 8 octobre, puis du 10 octobre au 30 novembre. 2 textes, une seule présence. La surveillance n'a plus de date de fin visible, elle a des renouvellements.
Je vois l'objection, et elle est forte. Un drone au-dessus d'un cortège permet de voir arriver un groupe violent, d'envoyer des secours, d'éviter qu'une foule se referme sur un blessé. Les chiffres de la préfecture, 286 blessés chez les forces de l'ordre et 17 dans l'Éducation nationale, disent une violence réelle. Refuser tout regard aérien serait irresponsable.
Mais une autorisation pour une journée et une autorisation pour 7 semaines ne répondent pas au même besoin. La première couvre un risque daté. La seconde installe une capacité. C'est cette bascule que je constate, et c'est elle que je conteste.
Et il y a le vocabulaire. Quand une préfecture explique qu'elle filme la Bastille parce que 1789 et 1848 sont dans l'histoire du lieu, elle ne décrit pas un danger. Elle décrit une méfiance. Dans ce récit, le peuple est toujours une foule en puissance. Je crois que cette méfiance est le vrai sujet, plus que les drones eux-mêmes.
Reste une question que je pose sans détour. Que fait-on des images quand rien ne se passe ? Elles sont effacées au bout de 7 jours. Dans un pays qui discute pendant des mois de la conservation des données de santé, 7 jours de vidéo aérienne au-dessus de Paris mériteraient au moins un débat public. Je n'en ai pas vu trace.
Ma position tient en une phrase. Un drone pour une manifestation, d'accord, avec un texte daté, une zone précise et un compte rendu. Un drone qui couvre Paris pendant 2 mois, sans événement à couvrir, doit être discuté avant d'être autorisé.
Et vous : si vous saviez qu'un drone peut vous suivre pendant 7 semaines, changeriez-vous votre façon de manifester ?



