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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Le Livret A n’est pas une politique industrielle

Livret d'épargne vierge posé sur une toile cirée près d'un bocal de pièces, chantier visible par la fenêtre
Livret d'épargne vierge posé sur une toile cirée près d'un bocal de pièces, chantier visible par la fenêtre

Pour construire six réacteurs nucléaires, l’État ne vend rien aux Français, il leur emprunte par un circuit : l’épargne du Livret A passe par un fonds public, qui prête au projet à un taux nul pendant la construction, l’État payant la différence. Le citoyen est donc créancier sans le savoir, à un taux qui ne figure sur aucun livret, pendant que le coût réel des intérêts, lui, s’ajoutera à la dette publique. Une autre voie existe, plus simple et plus engageante : faire des Français les propriétaires de l’énergie de demain.

Soixante milliards à zéro pour cent

Précisons le mécanisme, car il est plus étrange qu’il n’y paraît. Le Conseil de politique nucléaire du 12 mars 2026 a acté qu’un prêt bonifié couvrant soixante pour cent du programme EPR2 serait financé par le fonds d’épargne de la Caisse des dépôts, alimenté par l’épargne réglementée, principalement le Livret A. Le projet de loi de finances pour 2027 en fixe la limite : soixante milliards d’euros, garantis par l’État, pour une société de projet contrôlée par EDF. Pendant la phase de construction, le taux appliqué est de zéro pour cent, l’État prenant à sa charge les intérêts, puis le taux passe à trois pour cent pendant l’exploitation. Le Livret A n’est donc pas directement transféré à EDF, il passe par un fonds public. Le Revenu, financement du programme EPR2 et calendrier arrêté par le Conseil de politique nucléaire, septembre 2026.

Ce zéro pour cent mérite d’être lu jusqu’au bout. Selon les estimations gouvernementales rapportées par la presse, la charge d’intérêts représentée par ce dispositif atteindrait cinquante-trois milliards six cents millions d’euros dans le scénario central, et jusqu’à quatre-vingt-neuf milliards dans une hypothèse défavorable de taux et de calendrier. Le budget 2027 prévoit cent trente-sept millions d’euros pour commencer à couvrir ces charges. Autrement dit, un prêt accordé gratuitement à l’industriel devient, pour l’État, un engagement qui pèse plus de la moitié du devis de construction lui-même.

Ce que coûte le zéro pour cent

Devis de construction du programme EPR2 : environ 84 Md€ aux conditions 2026, hors intérêts. Charge d’intérêts du prêt bonifié, scénario central 53,6 Md€ et hypothèse défavorable 89 Md€, selon les estimations gouvernementales rapportées par la presse. La charge d’intérêts est portée par l’État, donc par le contribuable.

Il y a là un tour de passe-passe comptable qui mérite d’être nommé. L’épargnant possède un livret rémunéré un virgule cinq pour cent depuis février 2026, après avoir connu trois pour cent un an plus tôt. Le fonds d’épargne prête à l’industriel à zéro pour cent pendant quinze ans. L’écart entre ce que le fonds verse à l’épargnant et ce qu’il perçoit de l’emprunteur est comblé par le budget de l’État. Le Français est donc à la fois créancier rémunéré, contribuable qui paie la différence, et client d’une électricité dont le prix devra intégrer le coût final de l’opération, estimé entre quatre-vingt-cinq et cent quinze euros le mégawattheure. Trois rôles, trois factures, aucune décision.

Neuf milliards sept cents millions pour racheter ce que l’État avait déjà

Le second étage du dispositif est encore plus instructif. L’État détient cent pour cent d’EDF depuis le 8 juin 2023, après une offre publique d’achat simplifiée et un retrait obligatoire de la cote. Le coût de l’opération a été de neuf milliards sept cents millions d’euros, la plus importante jamais conduite par l’Agence des participations de l’État depuis sa création. Le prix offert, douze euros par action, représentait une prime de cinquante-trois pour cent sur le cours de la veille de l’annonce. Cour des comptes, la prise de contrôle à 100 % d’EDF et communiqué du ministère des Finances, 8 juin 2023.

La Cour des comptes, dans son enquête, formule une observation qui n’a pas été beaucoup reprise : la détention de la totalité du capital n’était pas nécessaire pour assurer la défense des intérêts nationaux ni garantir la souveraineté énergétique, puisque l’État contrôlait déjà l’entreprise avec quatre-vingt-trois virgule sept pour cent des parts. La Cour ajoute que l’opération est intervenue dans un contexte de perte de confiance des marchés envers EDF, et que son coût global, prime comprise, apparaît relativement élevé, en incluant une augmentation de capital de mars 2022 dont le surcoût est estimé à quatre cent cinquante-quatre millions d’euros.

Nous avons donc un État qui a d’abord racheté au prix fort les actions qu’il laissait flotter depuis l’ouverture du capital en 2005, puis qui finance l’investissement suivant par un prêt gratuit adossé à l’épargne populaire, le tout sous garantie publique, avec un prix de vente de l’électricité garanti par contrat de long terme. À aucun moment le citoyen n’est placé dans la position du propriétaire : il est placé dans la position du prêteur, et l’État dans celle de l’intermédiaire.

L’autre voie : ouvrir le capital de ce qui est stratégique

Il existe pourtant une méthode plus directe, et elle a déjà été utilisée dans ce pays pour de grands équipements, avant d’être abandonnée. Elle consiste à vendre une part du capital d’EDF aux Français, par exemple jusqu’à un tiers, en réservant l’opération aux résidents et en l’accompagnant d’un avantage fiscal ciblé : l’exonération du prélèvement forfaitaire sur les dividendes versés par cette société, à condition de conserver les titres. Le raisonnement est simple. Un épargnant qui détient une action d’EDF finance l’énergie de demain sans qu’un fonctionnaire ait à arbitrer l’affectation de son argent, il perçoit un revenu qui reste dans l’économie nationale, et il devient propriétaire d’une part de l’outil qui produit son électricité.

Ce que ce dispositif change, c’est la nature du lien. Le Livret A est une épargne liquide, sans risque, que l’État centralise et redistribue selon ses priorités, avec l’avantage d’échapper à toute décision individuelle. L’action est un titre qui engage, qui peut baisser, et qui donne un droit. Le premier modèle traite le citoyen comme une ressource financière anonyme, le second comme un associé. Il n’est pas indifférent, pour une nation, de savoir si ses habitants sont les créanciers de leur infrastructure ou les propriétaires de leur outil industriel.

Le libéralisme national, contre le capitalisme de connivence

Il faut se méfier d’un mot. Libéraliser une entreprise stratégique ne signifie pas la livrer. Il y a une différence de nature entre ouvrir le capital d’EDF aux ménages français, avec des droits politiques plafonnés et un noyau public stable, et ouvrir le capital d’un fleuron à des fonds internationaux qui arbitrent des participations selon un rendement trimestriel. La première opération élargit la base de propriété du pays, la seconde déplace la propriété hors du pays. Le mot juste pour désigner la première est un libéralisme national : un cadre de marché au service d’une base industrielle nationale, non un marché indifférent au drapeau.

Le système actuel n’est ni l’un ni l’autre. Il est un capitalisme d’intermédiaires, dans lequel l’État organise la rencontre entre l’épargne des Français et leurs entreprises stratégiques, en prélevant une complexité au passage : prêt bonifié, contrat pour différence, garantie publique, tarif régulé, dérogation européenne. Chaque dispositif a sa justification prise isolément, et l’ensemble produit un résultat que personne n’a voulu : une épargne populaire qui finance des réacteurs à taux nul, un État qui assume la moitié de la facture en intérêts, et un citoyen qui ne possède rien de ce qu’il paie.

S’il y a de l’énergie abondante, il y a de la productivité. S’il y a de la productivité, il y a de la paix sociale. Une nation qui veut la paix sociale a donc intérêt à ce que ses habitants possèdent l’outil qui produit son énergie, plutôt qu’à ce que son administration arbitre chaque année l’usage d’une épargne qu’elle ne leur rend jamais.

Cette logique n’a rien d’idéologique, elle est arithmétique. Un ménage qui place dix mille euros dans le capital d’une société d’énergie nationale ne demande pas à l’État de payer des intérêts à sa place, il attend un dividende, et il accepte pour cela de porter un risque et un horizon long. Multiplié par des millions de ménages, ce raisonnement finance une filière sans garantie publique, sans zéro pour cent et sans prime de rachat. La condition est fiscale, elle est simple, et elle est réversible : un traitement de faveur pour l’épargne investie dans les secteurs stratégiques, sur le modèle de ce qui existe pour d’autres produits d’épargne.

La question qui n’est jamais posée

Il reste à comprendre pourquoi cette option n’est pas sur la table. Le Livret A a un avantage politique considérable : il ne demande aucune décision aux Français, il est automatique, il est invisible, et il ne peut pas échouer en bourse. Ouvrir le capital suppose au contraire d’expliquer, de convaincre, de risquer un échec de souscription, et d’accepter qu’un actionnaire pose des questions sur la stratégie de l’entreprise. C’est plus difficile, et c’est précisément ce qui en fait une politique industrielle plutôt qu’un montage financier.

La différence entre les deux méthodes se lit dans la répartition des rôles. Dans le système actuel, l’État emprunte au nom des Français, décide à leur place, et leur envoie la facture fiscale de ses arbitrages. Dans l’autre, l’État fixe un cadre, ouvre la propriété, et laisse les Français décider de participer ou non à l’énergie de demain. On peut préférer la première méthode pour des raisons de contrôle, mais alors il faut l’assumer entièrement, et cesser de présenter comme une épargne populaire ce qui est en réalité un impôt différé, prélevé sur un livret à un virgule cinq pour cent pour financer des réacteurs à zéro pour cent.

Et vous, préférez-vous être le créancier anonyme de votre électricité à un taux que vous ne connaissez pas, ou en être le propriétaire, avec le risque et le revenu qui vont avec ?


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