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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Moins d’énergie, moins de croissance : la baisse qui n’est pas une victoire

Station-service désaffectée devant une raffinerie immobile à l'aube
La consommation finale d'énergie de la France a reculé de 1,6 pour cent en 2025 à climat corrigé.

La France devrait rejeter 349,4 millions de tonnes de gaz à effet de serre en 2026, soit 2,8 % de moins qu’en 2025, selon le Citepa. La trajectoire officielle prévoyait 3,1 %. On présente ce recul comme un résultat écologique. Or la principale cause est ailleurs, et elle est économique : on consomme moins d’essence parce qu’elle coûte trop cher. Un pays qui consomme moins d’énergie tout en produisant moins n’a pas gagné sur le climat, il a reculé sur l’économie.

Ce que le bilan énergétique dit déjà

Le bilan énergétique de la France, publié par le service des données et études statistiques, donne les ordres de grandeur pour 2025. La consommation d’énergie primaire recule de 0,8 %, la consommation finale de 0,9 %, et de 1,6 % après correction des variations climatiques. Trois chiffres méritent l’attention. La consommation énergétique de l’industrie est en baisse de 3,4 % sur un an et se situe 15,9 % en dessous de son niveau de 2021 : cette consommation diminue chaque année depuis quatre ans. La consommation des transports est stable, à 513 térawattheures. Et la facture énergétique du pays est passée à 45,8 milliards d’euros, en recul de 21 %, non pas parce qu’on consomme mieux, mais parce que les prix importés ont baissé. Bilan énergétique de la France, édition 2026.

Le même document indique que le taux d’indépendance énergétique atteint 62,7 %, son plus haut niveau depuis 1970. C’est une bonne nouvelle, et elle vient du nucléaire. Mais il faut y regarder de plus près : une indépendance qui progresse parce que la consommation recule n’est pas de même nature qu’une indépendance qui progresse parce que la production augmente.

Le lien entre énergie et richesse

Ce lien n’est pas une opinion, il est mesuré. Un rapport du Sénat consacré à l’électricité à l’horizon 2050 relève que, sur les cinquante dernières années, l’économie mondiale a crû en moyenne de 3,7 % par an tandis que l’énergie consommée augmentait de 2,6 % par an. Le même rapport cite les travaux montrant que l’élasticité du produit intérieur brut par rapport à l’énergie primaire se situe durablement autour de 60 à 70 % : lorsque la consommation d’énergie primaire augmente de 10 %, le PIB tend à croître de 6 à 7 %, avec un décalage pouvant atteindre dix-huit mois. Rapport du Sénat n° 714.

Les travaux universitaires vont dans le même sens. Une étude portant sur trente-trois pays entre 1970 et 2010 trouve une élasticité de 0,6 à 0,8 pour l’énergie, quand la théorie économique dominante postulait un dixième, soit six à huit fois moins. Et les deux épisodes récents le confirment par les faits : en 2020, la consommation d’énergie primaire a chuté de 9,8 % en France, et d’environ 4 % dans le monde selon l’Agence internationale de l’énergie, exactement l’année où l’activité s’est effondrée. Les moments où l’énergie recule sont les moments où la richesse recule.

L’objection mérite d’être exposée

Il faut être honnête sur un point, car il nuance le raisonnement. L’Insee, dans sa note de conjoncture de juin 2026, parle d’un découplage partiel entre le PIB et la consommation d’énergie, et il en donne les causes : gains d’efficacité énergétique, tertiarisation de l’économie, externalisation d’une partie de notre empreinte carbone. L’intensité énergétique du PIB baisse d’environ 1 % par an depuis un demi-siècle, et la production industrielle peut progresser en consommant un peu moins.

Mais un découplage partiel n’est pas une indépendance. Il signifie que le lien se desserre lentement, pas qu’il a disparu : les élasticités restent comprises entre 0,6 et 0,7 sur longue période, et l’externalisation de l’empreinte carbone revient simplement à faire produire ailleurs ce qu’on ne produit plus ici. Un pays qui baisse sa consommation en fermant ses usines améliore ses statistiques et dégrade sa capacité de production. C’est précisément ce que montre la chute de 15,9 % de l’énergie industrielle depuis 2021, à comparer aux 35 % de baisse de l’intensité énergétique de l’industrie obtenus entre 1990 et 2024 : le premier chiffre mesure une disparition d’activité, le second un progrès technique.

Sobriété ou appauvrissement

Il existe deux façons de consommer moins d’énergie, et une seule se mesure dans les comptes. La sobriété, c’est chauffer mieux avec des bâtiments isolés, rouler moins avec des véhicules plus sobres, produire avec des procédés plus efficaces. L’appauvrissement, c’est ne plus pouvoir se le permettre : moins de déplacements parce que le carburant coûte deux euros trente, moins de production parce que le gaz et l’électricité ont renchéri, moins de chauffage parce que la facture du mois a remplacé la précédente. Dans le premier cas, la consommation recule et la richesse se maintient. Dans le second, elle recule parce que la richesse recule.

Le mois dernier, les ventes de gazole ont chuté de 7,3 %. Ce n’est pas un progrès d’efficacité, c’est le prix qui a fait le travail. Et quand la France achète son raffiné plus cher tout en ayant libéré une partie de ses stocks stratégiques, la baisse de la consommation de carburant est un appauvrissement des ménages, pas une politique climatique. Le rappel de l’Insee sur l’élasticité-prix de court terme, comprise entre moins 0,2 et moins 0,4, dit exactement cela : c’est le même mécanisme qui fait baisser les achats quand les prix montent.

Ce que prévoir veut dire, et ce qui n’a pas été prévu

La France a connu un précédent dont elle devrait tirer la bonne leçon. Après le premier choc pétrolier, le gouvernement de Pierre Messmer a lancé en 1974 la construction simultanée de treize réacteurs nucléaires, en décidant vite, sur un horizon de plusieurs décennies. Cinquante ans plus tard, ce choix produit encore ses effets : 43 % de l’énergie primaire consommée en France est de la chaleur nucléaire, et le pays exporte son électricité. Ce que la programmation de long terme a rendu possible se vérifie aujourd’hui dans les comptes, pas dans les discours.

L’inverse est tout aussi vérifiable. Aucun programme d’équipement comparable n’a été décidé pour la période qui vient. Le parc vieillit, un réacteur de Flamanville s’arrête pour trois cent cinquante jours, un autre est en visite jusqu’à décembre, et les émissions de l’électricité repartent à la hausse parce qu’on brûle du gaz quand le nucléaire manque. La politique énergétique n’est pas un sujet de communication annuelle, c’est un plan à cinquante ans. Ne pas en avoir est une décision comme une autre, et elle se paie en factures, en usines fermées et en dépendance.

Le bon indicateur

La question n’est donc pas de savoir si les émissions baissent, mais pourquoi elles baissent. Quand elles reculent parce qu’on rénove, isole, électrifie et produit mieux, c’est une réussite. Quand elles reculent parce qu’on roule moins faute de moyens, parce que les usines ferment et parce qu’on importe ce qu’on ne fabrique plus, c’est une faillite déguisée en vertu. Le taux de chômage, la production industrielle, la consommation des ménages et la facture d’énergie disent la même chose que les émissions : il faut les lire ensemble, sinon la baisse devient un trophée.

Et vous, quand la consommation d’énergie baisse dans un pays, y voyez-vous un progrès écologique ou la mesure d’un appauvrissement ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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