Une centaine de gendarmes ont démonté, mercredi 30 septembre au matin, le campement installé depuis le 22 septembre sur des parcelles privées du bois de Lacoué, à Feugarolles (Lot-et-Garonne), au cœur du tracé de la future ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse. Le préfet du Lot-et-Garonne avait pris la veille un arrêté de « mise en demeure de quitter les lieux avant évacuation forcée », au nom du « péril imminent » et de « risques graves pour la sécurité et la salubrité publique ». Les opposants ont saisi le tribunal administratif de Bordeaux : l’audience de référé était fixée à 11 heures ce jeudi 1er octobre, et la décision n’était pas publique à l’heure où nous publions. Les fouilles archéologiques obligatoires avant les travaux, elles, doivent débuter dans le même temps.
Un campement, un arrêté, un délai de vingt-quatre heures
La « zad du milieu », deuxième zone à défendre apparue sur le chantier de la Ligne nouvelle Sud-Ouest après celle du nord toulousain, occupait depuis une dizaine de jours six parcelles privées du lieu-dit Lacoué, avec l’accord de leurs propriétaires, comme le rapportent Sud Ouest et Reporterre. Elle réunissait une dizaine d’anciens « Écureuils » de l’A 69 et des habitants venus en soutien.
L’arrêté préfectoral du 29 septembre 2026 fixait un délai de vingt-quatre heures. Il est arrivé à échéance le mercredi 30 septembre à 8 h 05, et l’évacuation forcée a suivi. Selon Sud Ouest et La Dépêche du Midi, le périmètre a été bouclé à la route d’Espiens, une centaine de gendarmes ont été mobilisés, une vingtaine de manifestants étaient sur place et des amendes de 135 euros ont été dressées, y compris contre des riverains venus soutenir les occupants. Le campement a été démonté par des agents d’Albret Communauté, la communauté de communes réquisitionnée pour le déblaiement. Trois occupants ont grimpé dans la dernière cabane perchée, que la Cellule nationale d’appui à la mobilité de la gendarmerie, venue de Versailles, a démontée après les avoir « mis en sécurité ». Le démontage s’est achevé dans la journée.
Ce que l’arrêté invoque
Le texte vise, selon la lecture qu’en donne Sud Ouest, un risque élevé de feu d’espace naturel ; la présence d’un chemin de randonnée vers Saint-Jacques-de-Compostelle ; l’entrave que représenteraient les installations et le nombre de personnes pour l’intervention des secours ; la sécurité des occupants dormant à proximité directe des équipements les plus à risque en cas d’incendie nocturne ; un risque de chute d’objets, de branches et de troncs ; l’absence de système d’assainissement ou d’évacuation des eaux usées ; et, enfin, le « manque de diligence du maire de Feugarolles à agir ». La préfecture relève aussi que les occupants avaient monté des « abris de fortune » avec des « matériaux inflammables », « témoignant de la volonté des occupants de s’installer durablement ».
Le dispositif était préparé depuis plusieurs jours. Un arrêté du 26 septembre avait autorisé la « captation, l’enregistrement et la transmission d’images au moyen de caméras installés sur des aéronefs », en vigueur jusqu’au lundi inclus, et un hélicoptère de la gendarmerie survolait régulièrement la zone, rapporte Sud Ouest.
Un risque d’incendie invoqué, une vigilance verte relevée
Interrogé sur place, le colonel Alexandre Peruch, à la tête du groupement de gendarmerie du Lot-et-Garonne, a assuré que l’avancée du chantier n’était pas la raison de l’évacuation : « Ce n’est pas la raison pour laquelle nous procédons à l’évacuation forcée du campement. Il est interdit de bivouaquer, de faire du feu, de fumer, en raison de la vigilance orange feux de forêt en vigueur dans le Lot-et-Garonne. » Sud Ouest note que les premières gouttes de pluie tombaient au moment de l’évacuation. Le même officier justifie l’ampleur du dispositif par la présence de personnes « très défavorablement connues » des services de gendarmerie et par la nécessité de disposer de réserve si l’opération devait durer.
De son côté, Reporterre rapporte que le jour de l’arrêté préfectoral comme lors du démontage, Météo-France annonçait une vigilance verte feux de forêt dans le département, soit le plus faible niveau d’alerte, alors que la justification retenue est de « prévenir le risque d’éclosion d’un incendie ». Cette divergence entre le niveau d’alerte avancé et celui publié par l’établissement public n’a pas été expliquée par la préfecture à ce stade ; elle ne suffit pas, à elle seule, à établir l’intention de contourner une procédure, l’arrêté s’appuyant formellement sur plusieurs motifs distincts, dont l’accès des secours et la salubrité.
Sur place, la contradiction est résumée par une occupante citée par Reporterre : « Ils disent qu’on met la forêt en danger alors qu’ils vont la couper. »
Un chantier national, des factures locales
Le projet auquel les opposants font obstacle est une décision nationale ancienne. Les travaux de la ligne Bordeaux-Toulouse et de celle de Bordeaux-Dax ont été déclarés d’utilité publique par le décret n° 2016-738 du 2 juin 2016. Saisi d’une demande d’abrogation de cette déclaration, le Conseil d’État a rejeté cette demande par une décision du 2 mars 2026 (n° 504747), relevant que le coût de réalisation du projet, estimé à 8,307 milliards d’euros aux conditions économiques de 2013, s’établissait à 8,825 milliards en coût actualisé aux conditions de 2020, soit une progression de 6,2 %. La haute juridiction a également constaté que la mise en service annoncée avait été reportée de 2024 à 2027 pour Bordeaux-Toulouse, et de 2027 à 2037 au plus tard pour Bordeaux-Dax.
La répartition de la charge a, elle aussi, changé. Le protocole d’intention de 2008 prévoyait environ 36 % pour l’État, 33 % pour les collectivités, 27 % pour Réseau ferré de France et 3 % pour l’Union européenne. L’accord de financement du 18 février 2022, dans sa version issue de l’avenant du 17 février 2023, retient 40 % pour l’État, 40 % pour les collectivités, 0 % pour SNCF Réseau et 20 % pour l’Union européenne, toujours selon la décision du Conseil d’État.
Le financement territorial repose sur des instruments créés par l’ordonnance du 2 mars 2022 portant sur la Société du Grand Projet du Sud-Ouest. Une taxe spéciale d’équipement de 30,04 millions d’euros par an est due notamment par les assujettis aux taxes foncières et à la cotisation foncière des entreprises dans les communes situées à moins de soixante minutes d’une gare desservie par la future ligne ; une taxe spéciale complémentaire, assise sur la cotisation foncière des entreprises, rapporte 21,89 millions d’euros par an ; et une taxe additionnelle de 34 % à la taxe de séjour, dans onze départements du Sud-Ouest, est estimée à environ 11 millions d’euros par an. Le produit de ces taxes s’impute sur la contribution des collectivités signataires : une part du coût est donc portée par des contribuables et des professionnels du territoire traversé, y compris ceux qui, comme le montrent les propos recueillis à Feugarolles, ne se considèrent pas comme les bénéficiaires du service rendu.
Les opposants contestent les montants actuels. Le collectif LGV Non Merci met en avant l’artificialisation de 4 800 hectares de terres, « dont plus de la moitié de forêts et de zones humides », et Reporterre fait état d’études financières de début 2026 réévaluant le coût de la ligne à plus de 20 milliards d’euros. Ces deux chiffres sont portés par les opposants et par des travaux d’études, non par le maître d’ouvrage, qui n’a pas publié de chiffrage récent équivalent. À l’inverse, les porteurs du projet annoncent un gain de 56 minutes de trajet entre Bordeaux et Toulouse ; des opposants objectent qu’une modernisation de la ligne existante apporterait l’essentiel de ce gain, argument avancé à Feugarolles et rapporté par La Dépêche du Midi, sans chiffrage contradictoire publié à ce jour.
Le soutien de la population est lui aussi disputé. Olivier Grima, président de l’agglomération d’Agen, affirme que « tous les recours ont été perdus par les personnes qui s’y opposent » et que « le projet est devenu irréversible, l’État l’a rappelé de manière très forte ». La Dépêche du Midi cite par ailleurs un sondage du 28 septembre selon lequel 85 % des habitants du Sud-Ouest soutiendraient la nouvelle ligne, chiffre à lire comme une enquête d’opinion et non comme un résultat de vote.
Le juge des référés, dernier recours immédiat
Un référé a été déposé à Bordeaux afin de suspendre l’arrêté préfectoral, à l’initiative des occupants et du propriétaire des parcelles, Jean-Jacques, ancien curé de 76 ans, qui a autorisé l’installation et déclarait à Reporterre : « Les gens qui payent pour ce projet, avec leurs impôts et la détérioration des zones naturelles et agricoles, ne sont pas ceux qui vont en profiter. » Selon La Dépêche du Midi, l’audience était fixée à 11 heures ce jeudi 1er octobre. La décision n’était pas publique à l’heure de la rédaction de cet article, et l’issue de ce recours ne change rien, à court terme, au calendrier du chantier : les fouilles archéologiques préalables, étape obligatoire pour un ouvrage de cette ampleur, doivent s’engager dès cette semaine.
À retenir
- Le campement anti-LGV installé depuis le 22 septembre dans le bois de Lacoué, à Feugarolles (Lot-et-Garonne), a été évacué et démonté le 30 septembre au matin par une centaine de gendarmes, un jour après un arrêté préfectoral de mise en demeure.
- L’arrêté invoque le « péril imminent » et des risques pour la sécurité et la salubrité publiques, au premier rang desquels le risque de feu ; Reporterre relève que Météo-France annonçait une vigilance verte feux de forêt, le plus faible niveau, ces jours-là.
- Une vingtaine de manifestants faisaient face à une centaine de gendarmes ; des amendes de 135 euros ont été dressées, y compris pour simple présence sur site, sur une propriété privée.
- Le projet est une décision nationale : déclaration d’utilité publique de 2016, coût actualisé de 8,825 milliards d’euros au titre de la décision du Conseil d’État du 2 mars 2026, financement à 40 % par l’État et 40 % par les collectivités, complété par des taxes locales.
- Un référé-suspension est en cours devant le tribunal administratif de Bordeaux ; les fouilles archéologiques préalables aux travaux doivent débuter dès cette semaine.
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Question aux lecteurs
Une zone à défendre a été évacuée à Feugarolles pour permettre le début des travaux de la ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse, et la justice administrative doit se prononcer sur l’arrêté préfectoral. Selon vous, quelle devrait être la priorité sur ce dossier ?
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Pour aller plus loin
- « Ils disent qu’on met la forêt en danger alors qu’ils vont la couper » : reportage sur l’expulsion de la zad, par Reporterre (1er octobre 2026)
- Le récit de l’évacuation par Sud Ouest (30 septembre 2026)
- L’évacuation et le recours devant le tribunal administratif, par La Dépêche du Midi (30 septembre 2026)
- Conseil d’État, décision n° 504747 du 2 mars 2026 sur la déclaration d’utilité publique des lignes Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax
- Recueil des actes administratifs de la préfecture de région Nouvelle-Aquitaine (arrêtés préfectoraux de 2026)
Méthode : faits établis à partir des récits concordants de trois origines éditoriales distinctes (Reporterre, groupe Sud Ouest, groupe La Dépêche du Midi), complétés par des pièces publiques (décret n° 2016-738 du 2 juin 2016 déclarant d’utilité publique les lignes Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax ; décision du Conseil d’État n° 504747 du 2 mars 2026, lue directement ; ordonnance n° 2022-307 du 2 mars 2022 relative à la Société du Grand Projet du Sud-Ouest ; articles 1609 H et 1609 I du code général des impôts ; article L. 4332-5 du code général des collectivités territoriales). Réserves : l’arrêté préfectoral du 29 septembre 2026 est cité d’après les éléments publiés par les médias, le texte intégral n’ayant pas été consulté ; la divergence relevée sur le niveau de vigilance feux de forêt repose sur le constat de Reporterre face aux déclarations de la gendarmerie, et le niveau exact des bulletins départementaux n’a pas pu être vérifié après coup ; les chiffres de 4 800 hectares artificialisés et de plus de 20 milliards d’euros de coût sont portés par les opposants ; l’issue du référé n’était pas connue à l’heure de la publication.



