Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’Organisation mondiale de la santé établie à Lyon, attribue à des infections 2,3 millions de nouveaux cas de cancer dans le monde en 2024, soit environ un sur huit, dans une étude publiée le 28 septembre dans The Lancet Oncology. Cette part mondiale ne décrit pas la situation française : une estimation de Santé publique France portait la part des cancers imputables aux agents infectieux à environ 4 % des nouveaux cas en France métropolitaine, soit 14 000 cas pour l’année 2015. Le principal levier de prévention reste pourtant loin de son objectif : en 2025, 61,6 % des filles de 15 ans et 46,0 % des garçons du même âge avaient reçu au moins une dose de vaccin contre le papillomavirus, contre 80 % visés pour 2030. Un cas sur huit dans le monde, quatre sur cent en France : le même mot d’infection ne recouvre pas les mêmes réalités de part et d’autre de la Méditerranée.
Ce que mesure l’étude du CIRC
L’étude, signée par la branche de surveillance du cancer du CIRC (Harriet Rumgay, Damien Georges, Gary Clifford et leurs coauteurs), estime la part des nouveaux cas de cancer diagnostiqués en 2024 attribuable à douze agents infectieux classés cancérogènes chez l’humain : une bactérie, cinq virus courants, le virus d’Epstein-Barr, le virus de l’herpès associé au sarcome de Kaposi, le polyomavirus de Merkel, le VIH et trois parasites. Les données d’incidence proviennent de la base Global Cancer Observatory de l’agence.
Cinq agents concentrent la quasi-totalité du fardeau :
- Helicobacter pylori, une bactérie responsable d’infections gastriques chroniques : environ 760 000 cas ;
- le papillomavirus humain (HPV) : environ 750 000 cas ;
- le virus de l’hépatite B (VHB) : environ 360 000 cas ;
- le virus d’Epstein-Barr (EBV) : environ 260 000 cas ;
- le virus de l’hépatite C (VHC) : environ 160 000 cas.
La quatrième place de l’EBV est l’un des apports de cette mise à jour : connue pour son rôle dans le carcinome du nasopharynx et dans plusieurs lymphomes, l’infection est désormais rattachée aussi à une partie des cancers de l’estomac. L’étude intègre par ailleurs des agents que les éditions précédentes écartaient, dont le VIH et le polyomavirus de Merkel.
Le fardeau est très inégalement réparti. L’Asie de l’Est concentre 42 % des cancers d’origine infectieuse dans le monde, principalement du fait d’H. pylori et du VHB ; l’Afrique subsaharienne en représente 28,5 %, sous l’effet du papillomavirus et du virus de Kaposi. Plus des trois quarts de ces cancers surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire.
« Les résultats soulignent le rôle majeur que le contrôle des infections peut jouer pour réduire la charge mondiale du cancer », déclare Harriet Rumgay, coautrice, dans le communiqué de l’agence, en relevant que ce fardeau « pèse de façon disproportionnée sur les populations des pays à revenu faible ou intermédiaire ». Le CIRC rappelle que la vaccination contre le HPV et le VHB, le dépistage et le traitement d’H. pylori, des hépatites virales et du VIH, ainsi que l’accès aux préservatifs, figurent parmi les mesures dont l’efficacité est établie, mais que des obstacles financiers, politiques et sanitaires en limitent l’application.
En France, 4 % des cancers, pas 12 %
Le chiffre mondial ne se transpose pas. Dans une étude publiée en 2018 par le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, des équipes de Santé publique France et du CIRC estimaient à 14 000 le nombre de nouveaux cas de cancer attribuables à des agents infectieux en France métropolitaine en 2015, chez les adultes de 30 ans et plus. Cela représentait 4,0 % de l’ensemble des nouveaux cas (3,6 % chez les hommes, 4,6 % chez les femmes). Le classement français diffère de la moyenne mondiale : le papillomavirus arrive en tête avec environ 6 300 cas, devant H. pylori (4 400 cas), le virus de l’hépatite C (1 800 cas), le virus d’Epstein-Barr (690 cas) et le virus de l’hépatite B (690 cas). Les cancers concernés sont surtout ceux de l’estomac non cardial (4 200 cas) et du col de l’utérus (2 900 cas), puis du foie (2 300 cas).
L’écart avec la moyenne mondiale s’explique par la géographie des infections en cause. Les deux premiers agents du classement mondial, H. pylori et le VHB, pèsent lourd en Asie de l’Est ; le papillomavirus et le virus de Kaposi dominent en Afrique subsaharienne. La France figure, dans cette étude, parmi les pays où cette part est la plus faible : 4,0 %, un niveau un peu supérieur aux 3,1 % estimés pour le Royaume-Uni et aux 2,9 % estimés pour l’Australie, mais très au-dessous des moyennes citées pour l’Italie, l’Espagne ou le Japon.
Une réserve de méthode doit être posée. L’estimation française porte sur 2015, a été publiée en 2018, ne concerne que les adultes de 30 ans et plus et retenait six agents infectieux. L’estimation mondiale porte sur 2024, inclut douze agents et repose sur des données d’incidence élargies. Les deux chiffres ne sont donc pas strictement comparables : ils indiquent un ordre de grandeur et une hiérarchie des causes, pas une évolution mesurée entre 2015 et 2024.
La vaccination contre le papillomavirus, le levier le mieux identifié
Le papillomavirus est la deuxième cause mondiale de cancer d’origine infectieuse, et la première en France. Santé publique France lui attribue environ 6 300 cancers par an, l’essentiel des cancers du col de l’utérus (environ 3 100 nouveaux cas et 1 100 décès annuels), auxquels s’ajoutent des cancers de la sphère ORL et de l’anus. La Haute Autorité de santé chiffre de son côté à environ 6 400 les cancers annuels liés au HPV en France, et à 35 000 les lésions précancéreuses.
Deux vaccins sont disponibles et remboursés. La vaccination est recommandée chez les filles depuis 2007 et chez les garçons depuis 2021, entre 11 et 14 ans, en deux doses, avec un rattrapage possible jusqu’à 19 ans. En mai 2025, la Haute Autorité de santé a recommandé d’étendre ce rattrapage jusqu’à 26 ans révolus pour les deux sexes, tout en rappelant que la priorité reste la couverture des 11 à 14 ans, car le vaccin est d’autant plus efficace qu’il est administré tôt. Depuis l’année scolaire 2023-2024, une campagne de vaccination est organisée dans les collèges, en classe de cinquième, et a été reconduite en 2024-2025.
Les résultats progressent, sans atteindre la cible. Selon le bilan publié par Santé publique France le 27 avril 2026, la couverture vaccinale contre le HPV a atteint en 2025 61,6 % chez les filles de 15 ans pour au moins une dose, contre 58,4 % en 2024, et 46,0 % chez les garçons de 15 ans, contre 36,9 % en 2024. En 2023, la couverture était encore de 54,6 % pour une dose chez les filles de 15 ans et de 44,7 % pour deux doses chez les filles de 16 ans. L’objectif de la stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030 est de 80 % en 2030, afin d’éliminer les cancers liés au HPV. La progression est réelle, portée en partie par les campagnes scolaires, mais le rythme actuel laisse l’objectif hors d’atteinte pour les filles comme pour les garçons.
Les autres infections cancérogènes appellent d’autres outils. Contre l’hépatite B, la couverture des nourrissons dépasse 95 % à 24 mois, selon le même bilan, ce qui protège les générations futures mais laisse intacte la part des cancers du foie liés à des infections anciennes. Contre H. pylori, il n’existe pas de vaccin : la prise en charge repose sur la détection et le traitement. Contre le virus d’Epstein-Barr, aucun vaccin n’est disponible non plus, ce que Gary Clifford, coauteur principal de l’étude, souligne dans le communiqué : « Cela met en évidence les domaines où de futurs investissements dans de nouveaux outils de prévention pourraient avoir le plus grand impact. »
Ce que ces chiffres ne disent pas
- Les fractions attribuables sont des estimations théoriques : elles indiquent la part des cas qui n’auraient pas eu lieu si l’exposition à l’agent infectieux avait été supprimée, et reposent sur des hypothèses fortes, notamment un délai de dix ans entre l’exposition et le cancer, et l’indépendance entre facteurs de risque.
- Le chiffre mondial de 2,3 millions est porté par l’Asie de l’Est et l’Afrique subsaharienne, et par les pays à revenu faible ou intermédiaire. Il ne décrit pas la France, où la part attribuable est d’environ 4 %.
- Les deux estimations citées ici ne sont pas comparables terme à terme : 2015 et six agents d’un côté, 2024 et douze agents de l’autre, avec des populations et des bases d’incidence différentes.
- Tous les cancers d’origine infectieuse ne sont pas évitables par la vaccination : le dépistage, le traitement des infections chroniques et l’accès aux soins comptent autant que les vaccins pour les infections déjà installées.
- Aucune donnée ne permet de chiffrer, dans cet article, l’effet qu’aurait en France une hausse de la couverture vaccinale sur le nombre de cancers : ce lien demande des suivis longs, et la France a vacciné trop récemment pour en mesurer le résultat.
À retenir
- Le CIRC estime à 2,3 millions, soit environ un sur huit, les nouveaux cas de cancer dans le monde en 2024 attribuables à des infections, selon une étude publiée le 28 septembre dans The Lancet Oncology.
- Cinq agents concentrent presque tout ce fardeau : H. pylori (760 000 cas), le papillomavirus (750 000), le virus de l’hépatite B (360 000), le virus d’Epstein-Barr (260 000) et le virus de l’hépatite C (160 000).
- En France, la part des cancers attribuables aux agents infectieux est estimée à environ 4 % des nouveaux cas, soit 14 000 cas pour 2015, bien loin de la moyenne mondiale.
- Le papillomavirus y reste la première cause infectieuse, avec environ 6 300 à 6 400 cancers par an, majoritairement des cancers du col de l’utérus.
- La couverture vaccinale contre le HPV atteignait, en 2025, 61,6 % chez les filles de 15 ans et 46,0 % chez les garçons du même âge, contre un objectif de 80 % en 2030.
Question aux lecteurs
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Pour aller plus loin
- CIRC (IARC), communiqué et étude sur la charge mondiale des cancers attribuables aux infections (28 septembre 2026)
- Rumgay H. et al., « Global burden of cancer attributable to infections in 2024 », The Lancet Oncology
- CIRC, chapitre sur les agents infectieux dans l’estimation des cancers attribuables en France (2015)
- Santé publique France, nombre et fractions de cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine en 2015 (2018)
- Santé publique France, couverture vaccinale des enfants, adolescents et jeunes adultes en 2025 (27 avril 2026)
- Haute Autorité de santé, extension du rattrapage vaccinal contre le HPV jusqu’à 26 ans (mai 2025)
- franceinfo, « Environ un cancer sur huit dans le monde est lié à des infections » (29 septembre 2026)
- L’Esprit Français, West Nile : un record de 117 cas en France et un premier foyer de chikungunya dans le Lot (26 septembre 2026)
- L’Esprit Français, arrêts maladie longs : trois ans d’indemnisation ramenés à un an (27 septembre 2026)



