Aller au contenu
L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Pourquoi Bercy vise les 10 % de TVA de Canal+, et ce que le cinéma français craint de perdre

Pourquoi Bercy vise les 10 % de TVA de Canal+, et ce que le cinéma français craint de perdre
Pourquoi Bercy vise les 10 % de TVA de Canal+, et ce que le cinéma français craint de perdre

Une exception de dix points, née d’une loi de finances

Un abonnement à un service de télévision supporte en France un taux de TVA de 10 %, et non le taux normal de 20 %. Le fondement est précis : le b octies de l’article 279 du code général des impôts (CGI) réserve ce taux réduit aux abonnements souscrits pour recevoir les services de télévision mentionnés à l’article 2 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication. Cette disposition a été introduite par l’article 26 de la loi de finances pour 2011.

La doctrine administrative reprend la définition mot pour mot : est un service de télévision, ou service linéaire, un service destiné à être reçu simultanément par l’ensemble du public ou par une catégorie de public, dont le programme principal est une suite ordonnée d’émissions comportant des images et des sons (BOFiP, BOI-TVA-LIQ-30-20-100). Le replay et la vidéo à la demande par abonnement relèvent, eux, du taux normal de 20 %. Telle est la ligne de partage : le direct d’un côté, le catalogue de l’autre.

Cette frontière a nourri un long contentieux. Après un premier arrêt du Conseil d’État du 23 juillet 2024 (société Canal Plus, n° 488974), la question du taux applicable aux offres composites a de nouveau été portée devant le juge, cette fois par la société OCS, aux droits de laquelle vient Canal+ Thématiques (Conseil d’État, 24 février 2026, n° 500794). En décembre 2025, Canal+ a soldé le litige fiscal qui pesait sur ses exercices en s’engageant à verser 363 millions d’euros, pour un redressement initialement évalué à 655 millions, comme l’a rappelé The Media Leader. Neuf mois plus tard, le même sujet revient, non plus par le contentieux mais par le budget.

Ce que Bercy veut faire dans le projet de budget 2027

Le ministère de l’Économie et des Finances souhaite supprimer le taux réduit de 10 % applicable aux télévisions linéaires et faire passer les offres concernées au taux normal de 20 %. L’information a été révélée par le média spécialisé Satellifacts, puis confirmée par Bercy au quotidien Les Échos. À ce stade, il s’agit d’un arbitrage en préparation, rattaché à la recherche d’économies pour le projet de loi de finances pour 2027, et non d’un dispositif entré en vigueur ou déposé devant le Parlement.

L’argumentation de l’administration, telle que rapportée, tient en deux points. D’une part, la distinction entre télévision linéaire et contenus à la demande est jugée « de plus en plus artificielle » : les mêmes applications réunissent du direct, du replay et un catalogue. D’autre part, le taux réduit serait « très peu répandu en Europe », la mesure étant présentée comme un alignement et non comme une taxe nouvelle.

Ce dernier point est exact pour les concurrents étrangers : Netflix, Disney+ ou Prime Video sont déjà soumis au taux normal de 20 % en France. L’écart de dix points ne sépare donc pas un acteur national de plateformes étrangères qui paieraient moins, mais un opérateur payant historique, dont l’essentiel du chiffre d’affaires français repose sur les abonnements, de services de catalogue installés depuis dans le même taux que tout le monde.

Ce que l’opérateur annonce, et ce qu’il ne peut pas encore décider

Selon Les Échos, le passage au taux normal coûterait à Canal+ un manque à gagner d’environ 200 millions d’euros en année pleine. Sur une offre facturée autour de 29 euros, la répercussion atteindrait un peu moins de 3 euros par mois. Le groupe ne pourrait toutefois pas la répercuter immédiatement sur l’ensemble de son parc : une grande partie des abonnés est engagée pour un ou deux ans, à un tarif contractuel. La hausse frapperait donc d’abord les nouveaux abonnés, le temps que les contrats en cours arrivent à échéance ; dans l’intervalle, une part du surcoût serait absorbée par l’entreprise.

Le quotidien ajoute que le groupe étudierait plusieurs pistes de compensation, dont un plan de licenciements « qui pourrait être massif » si la hausse entrait en vigueur en 2027, et une réduction de ses investissements dans le cinéma. Le titre de Bourse a reculé d’environ 7 % depuis les premières révélations, selon The Media Leader. Ces éléments sont présentés comme des pistes à l’étude. Aucun plan social n’a été annoncé, et aucune décision d’investissement n’a été formellement modifiée à ce jour.

Le point sensible est ailleurs, dans un texte signé l’été dernier. L’accord conclu le 27 juillet 2026 entre Canal+ et les organisations du cinéma prévoit un engagement de 980 millions d’euros sur cinq ans, de 2028 à 2032, soit 190 millions par an jusqu’en 2030 puis 205 millions en 2031 et 2032, contre environ 160 millions en 2026. Selon Les Échos, cet accord contient une clause suspendant les investissements en cas de hausse de la TVA. Autrement dit, la recette fiscale recherchée et l’engagement de production cinématographique ont été négociés dans le même document.

Le cinéma et le rugby montent au créneau

Vendredi 25 septembre, les principales associations professionnelles du cinéma ont adressé une lettre à Emmanuel Macron pour demander le renoncement à la hausse, lettre que Les Échos ont pu consulter. Lundi 28 septembre, dans un communiqué commun publié in extenso par Boxoffice Pro, les organisations du BLOC, les cinéastes de l’ARP et l’Union syndicale de la production audiovisuelle (USPA) ont élargi le réquisitoire à un ensemble d’arbitrages : réduction des ressources de France Télévisions, hausse de la TVA applicable à Canal+, maintien d’un abattement dont bénéficieraient YouTube et les plateformes de vidéo gratuite sur les taxes versées au CNC, et projet de plafonnement des taxes affectées à ce même CNC.

Leur formule résume la thèse : « l’effort est exigé de ceux qui investissent, et épargné à ceux qui encaissent ». Ils rappellent que les obligations d’investissement des diffuseurs sont proportionnelles à leurs recettes, de sorte que chaque euro de recette retiré réduit mécaniquement la capacité de financement des œuvres, et ils concluent que « c’est notre souveraineté culturelle qui est en péril ». Ils demandent le retrait des mesures touchant France Télévisions et Canal+ et appellent les parlementaires à se saisir du sujet à l’examen du projet de loi de finances.

Le monde du sport a ouvert le front avant eux. Le président de la Ligue nationale de rugby, Yann Roubert, a écrit à Emmanuel Macron, dans un courrier révélé par L’Équipe et détaillé par Univers Freebox : Canal+ est le principal diffuseur et financeur du rugby professionnel français, l’accord conclu avec la Ligue prévoit 140 millions d’euros par saison entre 2027 et 2032, les droits audiovisuels représentent environ 70 % des revenus de la Ligue, les reversements de celle-ci comptent pour 20 à 30 % des revenus des trente clubs professionnels, et la filière revendique 5 133 emplois directs et indirects ainsi qu’une contribution de 13 millions d’euros par an au rugby amateur.

Le circuit de l’argent, de l’abonnement à la salle

Reprenons le cheminement. L’abonné paie un prix qui comprend la TVA ; c’est lui qui, en droit, supporte l’impôt. Si le taux passe de 10 à 20 %, trois issues existent : l’opérateur répercute la hausse et le consommateur paie, l’opérateur absorbe la différence et sa marge diminue, ou la charge est partagée, ce qui est le scénario décrit pour les contrats en cours. Le gain pour les comptes publics dépend donc du prix final, et non du seul manque à gagner annoncé par l’entreprise : une hausse absorbée par l’opérateur réduit son résultat, donc, à terme, l’impôt sur les sociétés qu’il acquitte.

Vient ensuite le deuxième étage, celui du financement de la création. Canal+ est, de loin, le premier financeur du cinéma français, avec environ 160 millions d’euros investis en 2026 selon Les Échos. Une partie de ce financement transite par des obligations réglementaires adossées aux recettes, une autre par des taxes affectées au Centre national du cinéma et de l’image animée, qui alimentent le compte de soutien finançant production, distribution, exploitation et modernisation des salles. Toute mesure qui touche les recettes d’un financeur ou le rendement de ces taxes se transmet à ce circuit. C’est précisément le raisonnement des organisations professionnelles, qui redoutent un « assèchement » simultané de plusieurs sources.

La question de fond posée par Jacques dans la charte de la maison trouve ici un cas d’application directe : pourquoi un taux réduit, pour qui, et que se passe-t-il si on le retire ? Deux lectures coexistent. La première voit dans les dix points une exception que rien ne justifie plus dès lors que le direct et le catalogue se confondent dans une même application, et dont la suppression rétablit l’égalité entre opérateurs. La seconde observe que l’avantage est aujourd’hui moins un cadeau à une entreprise qu’un élément du montage qui finance une industrie, et que sa suppression transfère la charge sur des tiers, producteurs, techniciens, salles, sans que le rendement net pour l’État soit établi. Aucune des deux ne se déduit mécaniquement de l’autre : c’est l’arbitrage que le Parlement devra trancher.

Ce qui n’est pas établi à ce stade

Plusieurs éléments souvent présentés comme acquis restent des déclarations de parties prenantes. La mesure n’est ni votée ni déposée : elle relève d’un arbitrage budgétaire en préparation, et elle peut être maintenue, reportée ou assortie de contreparties. Les montants de 200 millions d’euros de manque à gagner et d’environ 3 euros par mois proviennent des informations de Les Échos, et non d’une estimation publique indépendante. Le plan de licenciements et la réduction des investissements cinématographiques sont des scénarios évoqués par le même quotidien, sur la base d’informations non publiées à ce jour.

Les lettres et communiqués cités émanent d’organisations dont les intérêts sont directement en jeu : elles ont droit à être entendues, et leurs chiffres doivent être lus comme des arguments, pas comme des constats. Enfin, deux volets du réquisitoire ne sont étayés par aucune pièce administrative consultée ce lundi : l’ampleur exacte de l’abattement dont bénéficieraient les plateformes de vidéo gratuite sur les taxes versées au CNC, et l’existence d’un projet de plafonnement des taxes affectées au CNC. Ces deux points sont, à ce stade, des affirmations des organisations professionnelles. La comparaison européenne du taux réduit, invoquée par Bercy, n’a pas non plus été vérifiée dans une source indépendante.

À retenir

  • Le b octies de l’article 279 du CGI applique un taux de TVA réduit de 10 % aux abonnements permettant de recevoir les services de télévision linéaires définis par la loi du 30 septembre 1986 ; le replay et la vidéo à la demande par abonnement relèvent du taux normal de 20 %. Cette exception a été créée par la loi de finances pour 2011.
  • Bercy envisage de supprimer ce taux réduit dans le budget 2027, selon une information révélée par Satellifacts puis confirmée par le ministère aux Échos. La mesure n’est ni votée ni déposée.
  • Pour Canal+, premier financeur du cinéma français, Les Échos chiffrent le manque à gagner à environ 200 millions d’euros par an et la répercussion à un peu moins de 3 euros par mois sur une offre à 29 euros ; les abonnés engagés sur un ou deux ans ne subiraient pas la hausse immédiatement.
  • L’accord du 27 juillet 2026 prévoit 980 millions d’euros d’investissement dans le cinéma sur 2028-2032 et contient, selon Les Échos, une clause suspendant ces investissements en cas de hausse de la TVA.
  • Les organisations du cinéma et de l’audiovisuel (BLOC, ARP, USPA) et la Ligue nationale de rugby demandent le retrait de la mesure ; plusieurs de leurs affirmations sur le CNC et l’abattement accordé aux plateformes de vidéo gratuite ne sont pas documentées par une pièce administrative consultée.

Question aux lecteurs

Ce sondage n’a aucune valeur représentative : il reflète seulement l’avis des lecteurs qui acceptent d’y répondre.

Pour aller plus loin

Les sujets de cet article

Continuer l’exploration

Dans la même rubrique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’ESPRIT FRANÇAIS

Partager cet article

Pourquoi Bercy vise les 10 % de TVA de Canal+, et ce que le cinéma français craint de perdre

WhatsApp Facebook X E-mail

Choisissez où le partager. Aucune publication automatique.

Le Journal, à portée de main

Retrouvez les actualités, les analyses et la bibliothèque dans une application légère, avec le même contenu que le site.

Installation facultative. Connexion Internet nécessaire. Aucune notification n’est activée par cette installation.