« Finances publiques : 60 milliards engloutis par les associations. » C’est la une du Journal du dimanche du 20 septembre 2026, fondée sur une étude de l’observatoire Hexagone. Une semaine plus tard, la ministre chargée de la Vie associative, Marina Ferrari, a répondu dans Ouest-France : « C’est dangereux de mettre un voile de suspicion sur le monde associatif », a-t-elle déclaré, dénonçant des « raccourcis », une « instrumentalisation » et une « tentative de manipulation ».
Entre ces deux prises de parole, il y a des documents publics. La revue de dépenses de l’Inspection générale des finances (IGF) et de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR), remise en mai 2025 et publiée le 16 juillet suivant, chiffre à plus de 49 milliards d’euros les financements publics aux associations en 2023 sur son périmètre, et à plus de 53 milliards en y ajoutant les dépenses fiscales. Sept mois avant, la Cour des comptes publiait un panorama des soutiens publics à l’économie sociale et solidaire. Ces deux rapports disent deux choses que la polémique a recouvertes : la majeure partie de cet argent paie des politiques publiques, et la comptabilité publique, elle, reste incomplète.
Le dossier qui a mis le feu
Le 20 septembre, le JDD a titré sur des milliards « engloutis » par les associations, avec un angle affiché : « l’immigration, premier poste des subventions de l’État ». Les chiffres viennent de l’observatoire Hexagone, qui se présente comme un « observatoire statistique décrivant la France en chiffres ». Selon le relevé qu’en fait le média spécialisé Carenews, ses auteurs additionnent 22 à 23 milliards d’euros de subventions et 33 milliards d’euros de commandes publiques, auxquels s’ajoutent environ 3,8 milliards de dépenses fiscales liées aux dons, pour aboutir à un total proche de 60 milliards. Ils soutiennent que « l’immigration, l’asile et l’intégration » constituent « le premier poste de subventions, avec 2,78 milliards d’euros, soit 25,2 % du total ».
Deux éléments de contexte, vérifiables. Hexagone est soutenu par Périclès, organisation cofondée par Pierre-Édouard Stérin. Le JDD, comme Europe 1 qui a repris le sujet le 21 septembre sous le titre « près de 60 milliards d’euros d’argent public difficiles à tracer », appartient à Lagardère News, détenu à 66,3 % par Louis Hachette Group, dont le groupe Bolloré est l’actionnaire de référence. Ces éléments signalent un intérêt éditorial : ils obligent à vérifier les chiffres, ils ne les invalident pas à eux seuls.
Ce que les rapports de l’État chiffrent
La revue de dépenses de l’IGF et de l’IGÉSR a été réalisée dans le cadre de l’article 167 de la loi de finances pour 2023, à la demande du Premier ministre. Elle compte, en 2023, 314 000 associations financées par l’État ou les collectivités, sur 1,27 million d’associations actives employant 1,81 million de salariés et s’appuyant sur 15 millions de bénévoles. Ses chiffres se répartissent ainsi :
- État : 10,39 milliards d’euros de dépenses budgétaires directes, en progression de 44 % depuis 2019, auxquelles s’ajoutent 12,69 milliards versés par un échantillon d’opérateurs, dont 10,7 milliards par les opérateurs de compétences ;
- Collectivités territoriales : 26,05 milliards d’euros, dont 16,2 milliards pour les seuls départements (sphère sociale et médicosociale), 7,1 milliards pour le bloc communal et 2,8 milliards pour les régions ;
- Dépenses fiscales en faveur des dons et du mécénat : 3,48 milliards d’euros, en hausse de 39 % entre 2019 et 2023.
Total : plus de 49 milliards de dépenses budgétaires, plus de 53 milliards en incluant la dépense fiscale. Et une phrase centrale du rapport : « Ces financements sont essentiellement destinés à mettre en œuvre des politiques publiques. » La mission précise même que « la majeure partie des financeurs publics finance des associations pour mettre en œuvre des politiques publiques, et non pour aider spécifiquement leur projet associatif ». Autrement dit, l’essentiel de ces sommes rémunère des missions que l’État ou les collectivités ont choisi de confier à des associations — hébergement d’urgence, aide alimentaire, enseignement, santé, sport, culture — et non un soutien général à la vie associative.
« Immigration, premier poste » : ce que dit la Cour des comptes
Le 18 septembre 2025, la Cour des comptes a publié un rapport public thématique sur les soutiens publics à l’économie sociale et solidaire (ESS), en réponse à une demande formulée sur sa plateforme citoyenne. Elle y évalue les subventions de l’État — au sens juridique, hors marchés publics — à 8 milliards d’euros en 2024, dont les bénéficiaires sont à 93 % des associations. Près de 80 % de ces subventions, écrit-elle, « sont des dépenses pour garantir des droits ou assurer des services dans le prolongement de l’action de l’État » : hébergement d’urgence (18 %), soutien à l’enseignement privé et à l’éducation (15 %), accompagnement social et aide alimentaire (13 %), accueil et orientation des réfugiés et des demandeurs d’asile (12 %), soit environ 0,95 milliard d’euros.
Ce dernier poste est donc le quatrième des subventions de l’État, et non le premier : la présentation du dossier du JDD reposait sur un classement que le document budgétaire le plus complet disponible ne confirme pas. La Cour évalue par ailleurs l’ensemble des soutiens de l’État à l’ESS à 16 milliards d’euros en 2024, dépenses fiscales, aides au poste et contrats aidés compris, et ceux des collectivités à 6,7 milliards en 2023, en hausse de 25,7 % en euros constants depuis 2018, dont 95 % à destination d’associations.
Une opacité qui, elle, est documentée
Sur ce point, les critiques les plus dures ne viennent pas seulement des détracteurs des associations. L’association Contribuables Associés a demandé, dans les colonnes du JDD, une commission d’enquête parlementaire sur les financements publics des associations, en relevant qu’aucun document budgétaire annexé à la loi de finances ne rassemble les financements de l’État et des collectivités. Le « jaune » budgétaire annuel, qui existe bien, ne retrace en effet que le budget de l’État — un financeur parmi d’autres —, avec par exemple 11,7 milliards d’euros de versements aux associations en 2022.
La difficulté est reconnue par l’administration elle-même. La revue de dépenses consacre un chapitre entier au renforcement du pilotage et recommande de développer la coordination entre cofinanceurs et le partage d’informations, afin de se prémunir des surfinancements. Quant à Data.Subvention, le service public qui rassemble les informations sur les associations et leurs subventions, il se présente comme un outil destiné aux agents publics, aux collectivités, aux opérateurs et aux fournisseurs de données, avec une interface programmatique accessible sur habilitation. La moitié du total des financements vient des collectivités — précisément la partie la plus dispersée entre 35 000 communes, 101 départements et 18 régions.
Le contrôle existe, mais il porte surtout sur la dépense et rarement sur le résultat. Sur le compte personnel de formation, dont les dépenses atteignent environ 2 milliards d’euros par an, le rapport d’information du Sénat du 9 juillet 2026 sur la régulation du dispositif estime la fraude entre 43 et 250 millions d’euros par an et chiffre à 949 millions d’euros, en année pleine, l’effet des mesures de restriction adoptées depuis 2024 — un montant obtenu en resserrant les conditions d’accès, non en récupérant les sommes détournées.
Ce que les missions disent des économies possibles
Le débat budgétaire, lui, a une base chiffrée. La mission IGF-IGÉSR a écrit noir sur blanc qu’elle n’avait pas observé « dans des proportions considérables » de dépenses en faveur des associations « manifestement inutiles ou en doublon », avant d’ajouter : « Dès lors, toute économie vis-à-vis de ces acteurs aura des conséquences sur les associations en cause » et sur les politiques publiques qu’elles mettent en œuvre. Elle documente ensuite trois scénarios, de 1 à 3 milliards d’euros d’économies.
Dans le scénario le plus poussé, un milliard viendrait des dépenses de l’État et de ses opérateurs (4 % d’effort), un milliard des collectivités (même taux) et un milliard des dépenses fiscales (29 % d’effort, pour rapprocher la fiscalité française du don de celle d’autres pays). Les variantes plus légères portent sur 309 à 600 millions pour l’État, 261 à 447 millions pour les collectivités et 430 à 953 millions sur les dépenses fiscales. Côté collectivités, les pistes consistent à supprimer les financements hors compétences obligatoires ou partagées (261 millions), à réduire de 15 % ceux des compétences partagées (186 millions) et à corriger les écarts non justifiés par des critères sociodémographiques (553 millions). En juillet 2025, le Premier ministre avait promis que ces « reconfigurations » ne toucheraient pas les associations reconnues d’utilité publique.
La réponse de la ministre et les réactions
Marina Ferrari n’a pas contesté les montants publics, mais leur présentation : « Nous savons ce que nous distribuons et nous vérifions à quoi servent ces fonds », a-t-elle dit, en soulignant que les associations « participent à notre cohésion sociale » et « apportent de l’activité économique locale ». Pour la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui s’est exprimée sur LinkedIn, la une du JDD est « une honte » : elle rappelle qu’avec 1,9 million de salariés, le secteur représente « 51 milliards d’euros de masse salariale ». « Chaque euro public doit être utilisé à bon escient. Mais laisser croire que cet argent est perdu, sans regarder ce qu’il permet, c’est préparer les esprits à supprimer ces soutiens », ajoute-t-elle.
Du côté du secteur, Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité, qui réunit 930 associations, dénonce des « chiffrages fantaisistes » ; Philippe Pailliart, président de France générosités, juge qu’« un chiffre agrégé qui mélange subventions et commandes publiques pour parler d’opacité est une grosse ficelle » et rappelle que les associations et fondations sont, selon lui, « les structures les plus contrôlées en France ». Des chercheurs, comme Timothée Duverger (Sciences Po Bordeaux) et Julien Talpin (CNRS), y voient une offensive politique contre le rôle démocratique des associations, et non une simple controverse comptable.
Un dernier détail dit la difficulté à mesurer le secteur : les ordres de grandeur varient selon qui parle. La mission publique retient 15 millions de bénévoles et 1,81 million de salariés ; la ministre évoque « près de 15 millions » de bénévoles et 2 millions de salariés ; la présidente de l’Assemblée nationale, 13 millions de bénévoles et 1,9 million de salariés. Sur des masses de cet ordre, chacun devrait pouvoir vérifier la même chose au même endroit. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
À retenir
- Le Journal du dimanche a titré, le 20 septembre 2026, « Finances publiques : 60 milliards engloutis par les associations », à partir d’une étude de l’observatoire Hexagone qui additionne 22 à 23 milliards de subventions et 33 milliards de commandes publiques.
- La revue de dépenses de l’IGF et de l’IGÉSR chiffre à plus de 49 milliards d’euros les dépenses budgétaires (État, collectivités, échantillon d’opérateurs) et à plus de 53 milliards en incluant 3,48 milliards de dépenses fiscales (2023). Elle souligne que ces financements servent « essentiellement » à mettre en œuvre des politiques publiques.
- Selon la Cour des comptes (18 septembre 2025), l’accueil et l’orientation des réfugiés et demandeurs d’asile représentent 12 % des 8 milliards de subventions de l’État, soit environ 0,95 milliard : le quatrième poste, et non le premier comme l’avance le dossier du JDD.
- Les deux rapports documentent une opacité réelle : aucun document budgétaire ne consolide les financements de l’État et des collectivités, et la moitié du total vient des collectivités, la partie la plus difficile à recenser.
- La mission publique n’a pas trouvé de dépenses massivement inutiles ; les économies documentées (1 à 3 milliards) supposeraient des choix explicites, dont un milliard sur les dépenses fiscales liées aux dons et au mécénat.
- La ministre chargée de la Vie associative a dénoncé samedi 26 septembre des « raccourcis » et une « instrumentalisation » ; la présidente de l’Assemblée nationale avait jugé la une « une honte ».
Question aux lecteurs
Financement public des associations : à vos yeux, que faudrait-il faire en priorité ?
Sondage ouvert à tous, sans valeur représentative : les participants ne constituent pas un échantillon de la population française. Il n’a qu’une fonction de discussion.
Pour aller plus loin
- Inspection générale des finances et IGÉSR — « Revue des dépenses publiques en direction des associations » (2025)
- Cour des comptes — « Les soutiens publics à l’économie sociale et solidaire », rapport public thématique (18 septembre 2025)
- Ouest-France — l’entretien de Marina Ferrari sur le financement des associations (26 septembre 2026)
- Carenews — la contestation des chiffres par les représentants du secteur et la comparaison avec les documents budgétaires (septembre 2026)
- Sénat — rapport d’information n° 887 (2025-2026) sur la régulation du compte personnel de formation (9 juillet 2026)



