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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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Le diplôme protège encore du chômage, pas du poste qu’il promettait

Vue en coupe d'un amphithéâtre universitaire monumental dont le diplôme géant se transforme en tapis roulant : à gauche des étudiants en toge sur des marches de pierre, à droite une jeune salariée scannant des cartons dans un entrepôt sous des néons froids, entre les deux un sceau de cire doré qui fond sur le convoyeur ; illustration éditoriale générée par IA, ne constitue pas une photographie.
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En bref. En 2023, 27 % des diplômés de l’enseignement supérieur sortis du système scolaire depuis 6 ans occupaient un emploi moins qualifié que celui auquel leur diplôme les destinait. C’est la mesure du ministère de l’Enseignement supérieur. Dans l’enquête Emploi 2024, 18 % seulement des jeunes en emploi s’estimaient trop diplômés pour leur poste. Ce n’est pas le diplôme qui manque, c’est le poste qui ne suit pas.

La thèse revient à chaque rentrée et elle est commode : la France formerait trop de diplômés, elle fabriquerait des élites sans emplois pour les recevoir, et la colère des jeunes viendrait de là. Les chiffres existent, ils sont publics, et ils ne racontent pas cette histoire. Ils en racontent une plus simple. Le diplôme protège encore du chômage. Il ne protège plus du poste, et le problème se lit sur la fiche de paie, pas sur le parchemin.

  1. Ce que mesure le ministère.
  2. Ce que ressentent les jeunes.
  3. Pourquoi les deux chiffres ne se contredisent pas.
  4. Le diplôme protège encore, et de quoi.
  5. Ce qui reste incertain.

Ce que mesure le ministère

Le déclassement a une définition administrative : un diplômé est déclassé quand il occupe un emploi moins qualifié que celui qu’atteignent habituellement les titulaires de son diplôme. Ce n’est pas un sentiment, c’est un écart mesuré à une norme. Dans l’état de l’enseignement supérieur du ministère, 27 % des diplômés du supérieur sortis 6 ans plus tôt sont déclassés en 2023, d’après le tableau de suivi du ministère.

Un sur quatre, 6 ans après la sortie des études, donc une fois les emplois précaires de début de carrière purgés. Le chiffre contient sa limite : il mesure l’écart à une norme que le diplôme définit lui-même. Nous l’écrivions le 13 octobre à propos du bac : un diplôme que presque tous obtiennent ne dit plus rien du niveau.

Ce que ressentent les jeunes

On attendrait une plainte massive. Elle n’existe pas. Dans la note de l’Observatoire du bien-être du Cepremap du 20 avril 2026, à partir de l’enquête Emploi 2024, 18 % des jeunes en emploi déclarent se sentir trop diplômés pour leur poste. Le sentiment suit le diplôme : 8 % chez les titulaires d’un bac professionnel, 15 % chez les bac+2, 10 % chez les bac+5 et les diplômés de grande école. Les plus diplômés ne sont pas les plus malheureux, et les moins titrés se sentent le moins déclassés. Ceux-là ne sont pas déclassés : ils sont à leur place dans une hiérarchie qui les a classés tôt.

Qui se sent trop diplômé pour son poste, en % des jeunes en emploi. Enquête Emploi 2024, note OBE du Cepremap n°2026-10 (20 avril 2026). Mesure déclarative : elle ne remplace pas le déclassement mesuré par le ministère (27 % des diplômés du supérieur, 6 ans après leur sortie).



Pourquoi les deux chiffres ne se contredisent pas

27 % de déclassés, 18 % qui le ressentent : les deux mesures ne portent pas sur la même population. La première ne retient que les diplômés du supérieur, 6 ans après leur sortie ; la seconde prend tous les jeunes en emploi, y compris ceux qui n’ont aucun diplôme et ne peuvent donc pas être déclassés. Elles ne mesurent pas non plus la même chose : un écart objectif d’un côté, une perception de l’autre.

La note du Cepremap donne l’explication la plus utile. Elle ne concerne pas le diplôme mais la spécialité : le sentiment de sur-diplomation touche 12 % des jeunes qui travaillent dans leur domaine de formation, et 52 % de ceux qui travaillent en dehors. Le déclassement se vit comme une sortie de métier, pas comme un excès de titres.

Le diplôme protège encore, et de quoi

Le second regard, celui du Céreq, est massif. Dans son Bref du 7 juillet 2026 sur la Génération 2021, 74 % des jeunes sont en emploi 3 ans après leur sortie. C’est 6 points de plus que la Génération 2017. Le revenu médian du premier emploi atteint 1 530 euros par mois en euros constants, en hausse de 11 %. Plus le diplôme est élevé, plus l’insertion est favorable : la hiérarchie scolaire n’a pas bougé.

Voilà ce que la thèse de la surproduction d’élites ne dit pas. Le diplôme reste un protecteur puissant, et l’absence de diplôme reste un handicap lourd. Ce qu’il ne garantit plus, c’est le poste correspondant et le salaire qui va avec. Le problème n’est donc pas qu’il y ait trop de diplômés : c’est qu’il n’y a pas assez d’emplois qualifiés à leur offrir, et que l’État finance la formation sans répondre de l’emploi qui devrait suivre. Les missions locales voient arriver ceux que le système a laissés de côté : nous racontions le 25 octobre comment la Région Grand Est a supprimé leur subvention.

Ce qui reste incertain

Les 27 % datent de 2023 : le millésime suivant n’est pas publié, rien ne dit que la proportion se soit améliorée. Le sentiment est déclaratif, donc sensible à la formulation des questions. Personne ne mesure le déclassement salarial avec la même précision que le déclassement d’emploi, alors que c’est lui qui décide du niveau de vie. Et l’on ne sait pas ce que produiront les diplômés 2026 dans un marché qui recule : le PIB a reculé de 0,1 % au troisième trimestre, et le contrôle des chômeurs s’automatise.

Ce que je retiens : le débat sur la surproduction d’élites porte sur une norme, pas sur un fait. L’État fabrique les diplômes, définit le poste « normal » correspondant, puis mesure l’écart et s’étonne qu’il persiste. À mes yeux, la vraie question n’est pas le nombre de diplômés, mais le nombre d’emplois qualifiés que ce pays est capable d’offrir, et à quel salaire. 1 530 euros par mois pour un premier emploi de niveau bac+3 à bac+5, voilà ce qui fait la colère, bien plus que le nombre de parchemins distribués.

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Jacques Bigote

L’auteur

Jacques Bigote

Jacques Bigote est le podcateur de Goliard, le podcast de L’Esprit Français.

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