Le Rhône transporte, du glacier à la Méditerranée, un PFAS que la norme ne plafonne pas : l’acide trifluoroacétique. Une étude publiée le 26 août dans Water Research le trouve dans 96 % des 52 stations échantillonnées, jusqu’à 3 252 nanogrammes par litre. Il ne fait pas partie des 20 PFAS que la France limite dans l’eau potable. Sa recherche au robinet ne devient obligatoire qu’au 1er janvier 2027, et le décret qui l’impose ne fixe aucun seuil.
- Ce qu’une descente de 760 kilomètres a établi
- Le composé dominant n’est pas celui que la norme limite
- Ce que l’État mesure, et à partir de quand
- Une médiane de 780 nanogrammes au robinet
- Ce que cela change pour votre verre d’eau
Ce qu’une descente de 760 kilomètres a établi
L’étude est publiée en accès libre dans Water Research le 26 août 2026. Elle repose sur une campagne menée à la rame du 15 septembre au 12 octobre 2025 : 52 stations sur 760 kilomètres, du glacier du Rhône à l’embouchure camarguaise, à débit de base. Cinquante PFAS et 15 contaminants de pneus ont été analysés ; 14 PFAS et deux de ces contaminants ont dépassé le seuil de quantification.
Le résultat central tient en trois lettres. L’acide trifluoroacétique, le TFA, domine le profil : 96 % des échantillons, jusqu’à 3 252 nanogrammes par litre, et « de 1 à 3 ordres de grandeur au-dessus » des autres composés, écrivent les auteurs. Le PFOS et le PFHxA se renforcent vers l’aval, à l’approche des zones urbanisées. Les chercheurs signalent aussi la première détection confirmée dans un grand fleuve européen d’une quinine dérivée de pneus, la 77PD-Q.
Ce que l’étude ne dit pas compte autant : un état des lieux par temps sec, en une campagne unique, sans relier une usine précise à une concentration. Une photographie, pas une imputation.
Le composé dominant n’est pas celui que la norme limite
La France plafonne la somme de 20 PFAS à 0,1 microgramme par litre, soit 100 nanogrammes, dans l’eau potable. Cette limite s’applique depuis janvier 2023, et son contrôle systématique par les agences régionales de santé est obligatoire depuis le 12 janvier 2026. La seconde, à 2 microgrammes par litre, vise l’eau brute avant traitement.
Le ministère de la Santé l’écrit : « Ces deux limites de qualité réglementaire s’appliquent uniquement à la somme de 20 PFAS (donc hors TFA et 6:2 FTSA). » La raison est chimique : le TFA est le plus petit PFAS, deux atomes de carbone, et la directive européenne de 2020 a commencé par les chaînes longues, les mieux documentées. Résultat mécanique : le composé le plus fréquent du Rhône est celui qu’aucun plafond ne vise.
Ce que l’État mesure, et à partir de quand
Le décret n° 2025-1287 du 22 décembre 2025 insère au code de la santé publique un article D. 1321-15-2 qui dresse la liste des PFAS à rechercher lors du contrôle sanitaire. Il en compte 22. Les vingt premiers entrent en vigueur le 1er janvier 2026 ; les deux derniers, le 6:2 FTSA et le TFA, le 1er janvier 2027.
Ce décret ne fixe aucune valeur. Il dit ce qu’il faut chercher, pas à partir de quel niveau agir. Le TFA sera donc mesuré au robinet à partir de 2027, sans seuil auquel comparer le résultat, donc sans non-conformité possible.
Sur les rejets, le décalage se répète. L’arrêté du 20 avril 2026, qui modifie celui du 3 septembre 2025 sur l’analyse des PFAS aux stations d’épuration, ajoute le TFA aux substances à analyser, avec une limite de quantification de 500 nanogrammes par litre. L’appareil officiel n’est pas tenu de voir en dessous : une partie du signal relevé dans le Rhône tombe dans cet angle mort.
Ce que l’on trouve, ce qui est plafonné
Concentrations en nanogrammes par litre. Survolez une barre.
Sources : Camus et al., Water Research, 26 août 2026 ; ANSES, campagne 2023-2025 ; décret n° 2025-1287. Deux matrices : eau du robinet pour la première barre, fleuve pour la seconde. Le plafond de 100 ng/L ne s’applique pas au TFA.
Une médiane de 780 nanogrammes au robinet
La campagne nationale de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, menée de 2023 à 2025, donne l’ordre de grandeur : plus de 600 échantillons d’eau brute et autant d’eau distribuée, représentant environ 20 % de l’eau du robinet consommée en France, et 35 PFAS recherchés. Résultat : le TFA est détecté dans 92 % des échantillons, en eau brute comme au robinet, médiane 780 nanogrammes par litre.
Les 20 PFAS plafonnés, eux, restent presque toujours sous la limite : « seule une petite proportion des échantillons » dépasse 100 nanogrammes. Et l’Agence précise que, dans la grande majorité des échantillons, les concentrations restent inférieures aux limites réglementaires « lorsqu’elles s’appliquent ». Ce membre de phrase vaut pour le TFA : elles ne s’appliquent pas.
Au sud de Lyon, une étude parue en 2025 trouvait déjà 67 % des échantillons d’eau du robinet au-dessus de la valeur guide européenne de 100 nanogrammes pour la somme des 20 PFAS, sur des puits puisant dans la nappe alluviale du Rhône, en aval de la plateforme chimique de Pierre-Bénite.
Ce que cela change pour votre verre d’eau
Une eau peut donc être déclarée conforme, et l’être au regard du droit, tout en portant le PFAS le plus répandu du pays à un niveau que personne ne qualifie. La conformité porte sur 20 substances ; elle ne dit rien de la vingt et unième. Dès janvier 2027, les résultats du TFA existeront sans seuil : aucun dépassement ne pourra être constaté, faute de valeur de référence. Ni restriction ni information des habitants ne découle d’un chiffre sans plafond.
Rien n’indique pour autant qu’il faille traiter le TFA comme les chaînes longues : sa toxicité est moins documentée, et l’ANSES recommande d’élargir la surveillance plutôt que d’appliquer les mêmes seuils. Elle recommandait aussi, dans son avis d’octobre 2025, de l’intégrer au plan de surveillance pérenne de l’eau ; le décret l’a fait, un an plus tard et sans valeur limite. La mesure arrive, le plafond non.
Le mécanisme a un précédent dans ce journal : le chlorure de vinyle monomère des tuyaux d’avant 1980, présent dans l’eau et absent du contrôle pendant des années. On mesure ce qu’on a décidé de regarder, et ce qu’on ne regarde pas n’existe pas dans les rapports. Les œufs des poulaillers de la vallée de la chimie l’avaient montré ce mois-ci : la contamination circule, le seuil arrive après.
Je ne lis pas là un scandale de plus, mais une mécanique de norme. La liste des 20 PFAS a été écrite pour être contrôlable, et elle protège ce qu’elle vise. Mais elle fixe aussi la frontière de ce qui est vu : le composé le plus fréquent du Rhône, présent dans 92 % des échantillons d’eau du robinet, n’y figure pas et sera mesuré en 2027 sans plafond. Une norme qui mesure sans limiter produit une conformité qui rassure sans protéger. La question n’est pas de savoir si le TFA est dangereux au niveau où on le trouve, personne ne le sait encore. Elle est de savoir qui décide de ce qu’on regarde, et quand.
Opinion de la maison, pas un fait.
- 96 % des 52 stations du Rhône, jusqu’à 3 252 nanogrammes par litre : le TFA domine le fleuve (Water Research, 26 août 2026).
- Aucune limite ne le vise : les 100 nanogrammes de l’eau potable portent sur la somme de 20 PFAS, dont il ne fait pas partie.
- 1er janvier 2027 : sa recherche devient obligatoire dans le contrôle sanitaire, sans plafond (décret n° 2025-1287).
- 92 % des échantillons d’eau du robinet en contenaient, médiane 780 nanogrammes par litre (ANSES, 2023-2025) : conforme, et non plafonné.



