Le 28 octobre, la revue The Lancet publie la 10e édition du Lancet Countdown, 146 chercheurs, 71 institutions, 54 indicateurs. Record : 710 000 décès liés à la chaleur dans le monde en 2023, dont 71,5 % attribués au changement climatique d’origine humaine. Sur 2016-2023, près de 3 millions de décès attribuables. Les auteurs demandent que le climat soit reconnu comme une « urgence sanitaire mondiale ». Je veux voir ce que ce chiffre devient quand on le ramène à la France, parce que c’est là que la décision se prend.
- Ce que le rapport compte, et comment
- L’Europe : 62 775 morts en 2024
- En France, 73 morts de plus par million dans les villes
- 9,2 % d’arbres là où il en faudrait 30 %
- L’été 2026 : au moins 7 824 décès en excès
- Une urgence sanitaire mondiale qui n’engage personne
Ce que le rapport compte, et comment
Le rapport ne dit pas que la chaleur tue 710 000 personnes chaque année. Il dit que 710 000 décès y ont été associés en 2023, dont 71,5 % n’auraient pas eu lieu sans le réchauffement d’origine humaine. La moyenne 2016-2023 est de 540 800 décès par an, dont 68 % attribuables (369 900), contre 55 % (219 100) sur 2006-2015. La nouveauté : un indicateur (1.1.5) rattache chaque décès estimé à une cause.
C’est un modèle, pas un comptage : il compare les températures observées à celles d’un climat sans émissions, et l’écart donne la part attribuable. La méthode dépend des registres de mortalité, sous-estime probablement les pays mal enregistrés et ignore les décès évités par l’adaptation. L’objection sérieuse est méthodologique : une part des décès comptés pendant une canicule serait avancée de quelques semaines, et l’attribution au climat dépend de scénarios. Le chiffre reste un ordre de grandeur, pas une comptabilité.
L’Europe : 62 775 morts en 2024
Le rapport européen, publié dans The Lancet Public Health, donne une mesure plus proche : 62 775 décès liés à la chaleur en Europe en 2024. 820 des 823 régions suivies (99,6 %) connaissent une hausse entre 2015-2024 et 1991-2000, avec 52 décès supplémentaires par million d’habitants en moyenne (intervalle de confiance de 43 à 59). L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite.
En France, 73 morts de plus par million dans les villes
La fiche France du rapport sur les villes descend à l’échelle communale. Dans les villes françaises, la mortalité annuelle liée à la chaleur a augmenté de 73 décès par million d’habitants entre 1991-2000 et 2015-2024. Perpignan : +1 184 %, de 10,7 à 139,2 décès par million. Martigues : +965 %. Toulouse : +919 %.
Le Sud est en tête, mais l’étude mesure aussi l’îlot de chaleur urbain, qui ne dépend pas du climat régional. Chambéry a connu 90 jours par été où la ville dépassait la campagne de plus de 1,5 °C, Annecy 78, Nancy 75, contre 12 jours en moyenne dans les villes françaises.
La hausse des décès liés à la chaleur dans 3 villes françaises
1991-2000 à 2015-2024, en pourcentage (indicateur 1.1.2, rapport Europe Cities 2026)
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9,2 % d’arbres là où il en faudrait 30 %
Le couvert arboré moyen des villes françaises est de 9,2 % (1 289 hectares). La Commission économique des Nations unies pour l’Europe recommande 30 %. Deux villes atteignent ce seuil : Fréjus et Besançon. Paris : 8,9 % ; La Rochelle : 0,2 %. L’arbre est le seul équipement de rafraîchissement qui ne consomme pas d’électricité.
Encore faut-il l’arroser : les nappes étaient à 66 % sous les normales au 1er octobre, et la recharge se fait attendre (le compte à rebours de l’eau). Les plus exposés sont identifiés : 4,7 millions de plus de 65 ans (17,7 % de la population urbaine) et 4,8 millions de moins de 15 ans. La chaleur aggrave aussi l’ozone, et la France mesure mal ses polluants (inventaire d’Occitanie).
L’été 2026 : au moins 7 824 décès en excès
La France a déjà son propre compte. Santé publique France a publié trois bilans provisoires : 5 764 décès en excès du 17 juin au 2 juillet (+36,2 %, le plus élevé depuis 2003), 1 243 du 3 au 22 juillet (+9,2 %), au moins 817 du 27 juillet au 20 août (+5,2 %). Total : au moins 7 824.
Ces chiffres comptent tous les décès des jours de canicule ; le Countdown attribue une part au climat. Le chiffre mondial n’est donc pas une addition de bilans nationaux, c’est une modélisation. L’étude du 23 octobre sur 7 268 morts dans les villes françaises relève d’une troisième méthode. Trois chiffres, trois périmètres, une seule tendance.
Une urgence sanitaire mondiale qui n’engage personne
Que change le mot ? En droit, rien. Une « urgence sanitaire mondiale » n’oblige aucun gouvernement à dépenser un euro de plus. Les auteurs demandent un mécanisme coordonné, sur le modèle de l’OMS en pandémie ; le rapport paraît avec l’OMS, juste avant la COP31, du 9 au 20 novembre en Turquie.
En France, le dispositif existe. Le plan national canicule a été remplacé par une instruction interministérielle et un guide Orsec, avec le Système d’alerte canicule et santé, actif du 1er juin au 15 septembre. C’est un système de vigilance, pas un budget d’adaptation. Le seul chiffre du rapport qu’un maire peut changer, c’est le 9,2 % d’arbres. Le reste se décide à Paris et à la COP31.
France 24, « Canicules : une crise sanitaire mondiale » (3 min 22). La séquence pose le cadre international ; les chiffres de cet article viennent du rapport du 28 octobre, pas de la vidéo.
Je ne crois pas que le label change quoi que ce soit sans argent ni compétences. Ce que le rapport établit est solide : la chaleur tue davantage, plus vite, et les villes françaises sont parmi les plus exposées d’Europe. La question est de savoir qui paie les arbres, les salles rafraîchies et les visites aux personnes isolées, et si ce sera fait avant l’été prochain. Dans votre commune, combien d’arbres pour combien d’habitants, et où passe-t-on les après-midi quand il fait 40 °C ?



