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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

À âge égal on meurt moins, mais 21,3 % des décès ne disent pas de quoi

Un médecin anonyme en blouse blanche écrit à la main sur un formulaire vierge dans une chambre d'hôpital éclairée par une lampe chaude ; au-delà du seuil, une immense salle d'archives de tiroirs de bois et une haute colonne de verre, des feuilles blanches suspendues dans l'air.

641 046 personnes résidant en France sont mortes en 2024. Le taux de mortalité, corrigé du vieillissement, recule pour la deuxième année : 777,9 décès pour 100 000 habitants, 10,7 de moins qu’en 2023. Je ne boude pas ce progrès. Mais le document qui l’annonce contient une phrase plus lourde que la bonne nouvelle : pour 21,3 % de ces morts, la statistique française ne sait pas, ou sait mal, de quoi les gens sont morts. 16,5 % des certificats sont trop vagues, 3,0 % ne portent aucune cause, 1,8 % ne sont jamais arrivés au Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) de l’Inserm.

Plan

  1. Ce que le taux dit, ce que le nombre cache
  2. Deux causes pour la moitié des morts
  3. Le respiratoire repasse au-dessus d’avant-Covid
  4. 21,3 % de morts sans cause utilisable
  5. Ce que l’État ne peut pas prévenir

Ce que le taux dit, ce que le nombre cache

Deux chiffres décrivent la même année et disent deux choses différentes. Le nombre de décès monte de 4 000, parce que les générations du baby-boom arrivent aux âges où l’on meurt : c’est de la démographie. Le taux standardisé baisse, parce qu’à âge égal on meurt moins : c’est un fait de conditions de vie et de soins. L’espérance de vie gagne encore 2 mois, à 85,8 ans pour les femmes et 80,2 pour les hommes. Je vois les politiques confondre volontiers les deux indicateurs, et cette confusion sert toujours un camp. Le taux de 2024 reste sous le niveau de 2019, mais au-dessus de la trajectoire d’avant 2020: la France a perdu du terrain, puis en a repris une partie. Pour 2025, les premières estimations donnent environ 646 000 décès et un taux voisin de 769.

Taux standardisé de mortalité, tous âges

Décès pour 100 000 habitants, à structure d’âge comparable. 2025 : estimation provisoire.

870 830 790 750 Moyenne 2015-2019 : 828,1 2020 : 866,1 décès pour 100 000 habitants866,12020 2021 : 849,9 décès pour 100 000 habitants849,92021 2022 : 848,3 décès pour 100 000 habitants848,32022 2023 : 788,6 décès pour 100 000 habitants788,62023 2024 : 777,9 décès pour 100 000 habitants777,92024 2025, estimation provisoire : environ 769 décès pour 100 000 habitants~7692025 provisoire

Lecture : le taux de 2024 est inférieur à celui de 2019, mais supérieur à la prolongation de la tendance d’avant 2020. Source : Inserm-CépiDc, Drees, Études et Résultats n° 1375, juin 2026.

Deux causes pour la moitié des morts

Les tumeurs restent la première cause : 173 502 décès, 27,1 % du total, un taux de 224,6. Puis les maladies cardio-neurovasculaires : 136 081 décès, 21,2 %, un taux de 158,0. À elles deux, 48,3 % des morts, un décès sur deux. L’âge médian le dit : 76 ans pour les tumeurs, 87 pour le cœur et les vaisseaux. On meurt du cancer plus tôt, du cœur plus tard. Une tendance ne se discute plus : le pancréas monte depuis 10 ans, à 18,2 décès pour 100 000 habitants contre 16,7 en 2015. La prévention n’a de sens que si elle sait quoi chercher, comme pour l’amylose cardiaque que 50 hôpitaux dépistent désormais.

Le respiratoire repasse au-dessus d’avant-Covid

La mortalité due au Covid s’effondre, à 9,7 décès pour 100 000 habitants, 6,9 de moins qu’en 2023. Mais celle des maladies respiratoires hors Covid augmente de 5,3, dont 4,2 pour les grippes et pneumonies. Deux épidémies de grippe se sont succédé : l’hiver 2023-2024, puis un épisode intense dont le pic de janvier 2025 a tué dès fin 2024. Le solde est brutal : 52 667 morts respiratoires, quatrième cause du pays, et un niveau supérieur à la projection d’avant 2020, quelle que soit l’année de référence. Le recul du Covid est presque effacé par ce que nous avons cessé de regarder. La canicule de 2025, 7 268 morts, se loge dans les mêmes chapitres du certificat.

21,3 % de morts sans cause utilisable

16,5 % des décès ont une cause définie mais trop générale au sens de l’Organisation mondiale de la santé : arrêt respiratoire, sénilité, insuffisance cardiaque, septicémie sans point de départ. 3,0 % des certificats ne portent aucune cause. 1,8 % ne sont jamais parvenus au CépiDc, souvent parce qu’ils circulent sur papier et se perdent au courrier. Au total, 21,3 % des décès, environ 136 500 personnes, entrent dans la statistique sans cause exploitable. Le défaut n’est pas réparti au hasard : 21,5 % de causes imprécises à domicile contre 12,0 % en établissement de santé, 18,3 % pour les femmes contre 14,6 % pour les hommes, 32,8 % chez les centenaires. Chez les 25-29 ans, 12,1 % des décès sont « inconnus ou non précisés », dont 6,9 % de volets jamais reçus : ce sont les morts violentes, et seuls 30 % environ des conclusions des instituts médico-légaux arrivent au CépiDc. Les deux hommes morts autour du 17 octobre, classés « malaise » en attendant l’autopsie, montrent la même chose : la cause d’un décès est une décision administrative autant qu’un fait médical.

Ce que l’État ne peut pas prévenir

Un médecin remplit un volet médical, parfois à 3 heures du matin, chez une personne qu’il n’a jamais suivie. Le CépiDc code : 63,8 % par logiciel, 15,4 % en manuel assisté, 20,8 % par intelligence artificielle. La Drees et Santé publique France publient. Chaque maillon peut perdre l’information, aucun ne la reconstitue. Ce n’est pas une querelle de statisticiens : dans la seule catégorie « symptômes et états morbides mal définis », 36 000 décès ont une cause trop imprécise, dont 18 000 arrêts respiratoires ; 20 000 insuffisances cardiaques sont enregistrées sans précision. Aucune de ces lignes ne permet une prévention ciblée. La même chaîne avait mis 3 ans à chiffrer le plomb dans l’eau des crèches. À mes yeux, un pays qui ne sait pas de quoi meurt un cinquième de ses habitants ne peut pas prétendre piloter la prévention. Et la première réforme me paraît peu coûteuse : certificat numérique obligatoire, transmission systématique des conclusions médico-légales.

À observer : la partie consacrée à la cause initiale et aux causes associées. C’est le geste, d’apparence technique, qui décide de ce que la France saura de ses morts. Tutoriel de formation des certificateurs, antérieur aux chiffres de 2024.

Reste une question que les tableaux ne règlent pas. Quand un médecin de garde, à 3 heures du matin, remplit le certificat d’une femme de 88 ans qu’il n’a jamais vue, devant une famille qui ne sait pas nommer la maladie, quelle cause peut-il écrire qui ne soit pas « insuffisance cardiaque » ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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