Le taux français à 10 ans a franchi 5 % le 21 octobre, une première depuis juillet 2002, et l’écart avec l’Allemagne dépasse 170 points de base, un niveau inconnu depuis novembre 2011 (Le Grand Continent). La question qui suit n’est plus comptable : si le robinet se fermait, qui viendrait, avec quel argent, et à quelles conditions ?
Le plan
- Ce qu’il faut refinancer, chaque année
- Le service de la dette dépasse la Défense
- Ce que les traités autorisent
- Qui déciderait à la place
Ce qu’il faut refinancer, chaque année
La dette publique atteint 3 595,5 Md€ fin juin 2026, 119,0 % du PIB, après 59,6 Md€ de hausse sur le seul deuxième trimestre (Insee, 29 septembre 2026). Elle ne se rembourse pas, elle se roule. Pour 2027, l’Agence France Trésor chiffre le besoin de financement de l’État à 339,7 Md€, en hausse de 28 Md€, dont 19,4 Md€ de titres arrivant à maturité.
Le coût du roulement a changé : 3,55 % de taux moyen pondéré sur les émissions 2026, contre 3,14 % en 2025. L’État provisionne même 8 Md€ de décotes à l’émission pour 2027, parce qu’il place ses titres sous leur valeur de remboursement. La France emprunte près d’un point de plus que l’Espagne, 0,5 de plus que l’Italie, pourtant plus endettées en proportion (Le Grand Continent). Ce prix se retrouve sur les crédits des ménages (le taux de l’État et votre emprunt).
Le service de la dette dépasse la Défense
La charge de la dette de l’État passe de 51,6 Md€ exécutés en 2025 à 62,6 Md€ en 2026 et 72,9 Md€ en 2027 (AFT). La mission qui les porte, « Engagements financiers de l’État », demande 74,5 Md€ ; la mission Défense, 73,2 Md€ (comptespublics.fr, d’après l’état B du PLF 2027).
Avec la Sécurité sociale et les collectivités, le rapporteur général compte 91,2 Md€ en 2027 et 103,7 Md€ en 2028, pour une dette de 3 814,9 Md€ et 121,7 % du PIB fin 2027 (Le Figaro, 22 octobre). L’Éducation nationale est prévue à 89,1 Md€ : les intérêts passent devant l’école.
La charge de la dette rattrape le budget de la Défense
Charge budgétaire de la dette de l’État, en milliards d’euros, 2025 à 2027
Un calcul absent des tribunes : sur les 339,7 Md€ levés en 2027, chaque point de taux coûte 3,4 Md€ par an. Cette somme ne disparaît pas : elle sort du budget avant tout arbitrage, ou elle entre dans les prélèvements. Le déficit ne se réduit donc pas par des économies seules (54 milliards d’efforts, 62,7 milliards de déficit commercial).
Ce que les traités autorisent
L’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union interdit à la BCE d’acheter directement les titres d’un État : pas de financement monétaire. L’article 125 interdit à l’Union et aux États de répondre des engagements d’un autre État : c’est la clause de non-renflouement (traité consolidé, J.O. C 326 du 26 octobre 2012).
Ce qui existe malgré tout : le Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012. Il prête aux États qui ne se financent plus aux conditions du marché, dans la limite de 500 Md€, dont 433 Md€ disponibles ; avec le fonds temporaire qui l’a précédé, 295 Md€ ont été prêtés à 5 pays (capacité, institution). Aucun prêt n’est gratuit : chacun est adossé à un programme de réformes. La BCE dispose aussi des opérations monétaires sur titres, jamais déclenchées, qui exigent d’abord un programme du MES.
Les 500 Md€ du MES valent 13 % de l’encours français attendu fin 2027 et moins d’un an et demi du besoin annuel de l’État, pour toute la zone euro. Le précédent grec donne le mode d’emploi : deuxième programme en 2012, puis une restructuration, avec une décote de 53,5 % acceptée par les créanciers privés (MES, dossier PSI de mars 2012). Contrepartie : un mémorandum, des objectifs de déficit sous contrôle, des créanciers installés dans les ministères.
Rien de tout cela n’est imminent. La demande de titres français a été 2,5 fois supérieure à l’offre sur les émissions longues depuis janvier, sans adjudication ratée (AFT). La tension est dans le prix, pas dans l’accès. Mais un prix qui monte est déjà une décision prise ailleurs, et le Haut Conseil des finances publiques avait relevé l’écart entre l’annonce et la trajectoire (son avis sur le budget 2027).
Qui déciderait à la place
La dette n’est pas d’abord un problème de montant : c’est un transfert de décision. Le budget se vote à l’Assemblée, il se contraint à Francfort et dans les salles où se forment les taux.
La vraie question n’est pas « comment sauver la France », mais « qui décidera à sa place ». Un prêt du MES ne serait pas un secours : ce serait un contrat, avec des conditions et une hiérarchie. La souveraineté se mesure au nombre de lignes budgétaires qui échappent encore aux intérêts. Ce nombre diminue chaque année, plus vite quand les taux montent.
Opinion de la maison, pas un fait
Le débat budgétaire traite la dette comme une charge à financer : il cherche 54 milliards d’économies pour rassurer des prêteurs. Il faudrait la traiter comme une contrainte de souveraineté : chaque milliard d’intérêts est un milliard que le Parlement ne vote plus. Un pays qui emprunte à 5 % et doit 3 815 Md€ ne choisit plus son budget, il choisit ce qu’il sacrifie pour payer les intérêts.
À retenir
- Dette : 3 595,5 Md€ fin juin 2026 (119,0 % du PIB), 3 814,9 Md€ attendus fin 2027.
- Besoin de financement de l’État en 2027 : 339,7 Md€, soit 3,4 Md€ par point de taux.
- Mission dette 74,5 Md€ contre Défense 73,2 Md€ ; 91,2 Md€ toutes administrations en 2027.
- Filet européen : 500 Md€ de capacité maximale, 13 % de l’encours français.
Séance antérieure au 5 % du 21 octobre : à observer les 43 milliards de « mesures de redressement » discutés, pas les taux.



