À 21 heures, lundi 19 octobre, le couvre-feu est entré en vigueur dans une partie de la presqu’île de Lyon. À la même heure, entre 100 et 200 personnes habillées de sombre remontaient la rue Victor-Hugo vers la place Carnot, un drapeau tricolore barré d’une croix celtique à l’avant, en scandant « Islam hors d’Europe » et « Français, réveille-toi, tu es ici chez toi ».
La ville sortait de deux jours de violences. Samedi 17 octobre, 20 000 personnes avaient manifesté contre la vie chère, selon la préfecture, et 150 à 200 boutiques de la presqu’île avaient été dégradées ou pillées, selon les chiffres rapportés par 20 Minutes. Le préfet du Rhône, Étienne Guyot, avait pris un arrêté : plus aucun cortège de 18 à 21 heures, puis un couvre-feu de 21 heures à 6 heures, dans un périmètre délimité rue par rue.
Le défilé a eu lieu quand même. La préfecture répond qu’il n’y a eu « aucun trouble à l’ordre public » et que le groupe s’est dispersé hors du périmètre. La réponse est peut-être exacte. Elle mérite d’être lue de près : l’arrêté ne dit pas seulement où l’on ne circule pas, il dit à quelle heure un cortège cesse d’être traité comme un cortège.
Ce que les sources racontent de la même heure
À 20 heures, un rassemblement s’est tenu place Bellecour, devant l’office de tourisme incendié : le mot LYON était tracé au sol avec des bougies, et un drap tendu sur une grille portait « Anticasseurs Lyon » et « Doucet démission », rapporte Sud Ouest. Le nombre dépend de qui compte : environ 200 selon Lyon Mag, environ 500 selon les organisateurs, chiffre repris par Le Figaro et par 20 Minutes.
La préfecture a laissé faire. Elle explique que l’arrêté était paru trop tard pour que les participants puissent en avoir connaissance, et que le rassemblement devait se disperser à 21 heures. Le même soir, elle a indiqué à l’AFP qu’« une partie des participants est partie en groupe par la rue Victor Hugo et s’est dispersée en dehors du périmètre du couvre-feu ».
Tout dépend ensuite de l’heure retenue. 20 Minutes situe le début du défilé « vers 20 heures ». Lyon Mag le place « à 21 heures », après l’annonce de la fin du rassemblement ; Actu.fr écrit « peu après 21 h ». Le Figaro décrit un groupe qui « s’est dirigé vers la sortie du périmètre » et s’est dispersé « vers 21 heures en dehors de la zone prescrite ». La préfecture parle de « quelques dizaines » de personnes là où les médias présents en comptent 100 à 200.
Les images ne datent pas les slogans. Elles montrent un drapeau tricolore à croix celtique en tête, un groupe compact, des visages couverts, et un véhicule des CRS qui surveille la dispersion place Carnot. Aucune interpellation n’a été annoncée pour ce défilé. La préfecture, elle, a compté 160 interpellations samedi et une quarantaine depuis, et plus d’une centaine de blessés parmi les forces de l’ordre.
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20 000 manifestants ; 150 à 200 commerces dégradés ou pillés
Préfecture du Rhône
Tous les cortèges sont interdits dans une partie de la presqu’île
Arrêté préfectoral
Rassemblement place Bellecour : 200 selon Lyon Mag, 500 selon les organisateurs
Lyon Mag, Le Figaro
Le couvre-feu entre en vigueur ; le groupe remonte la rue Victor-Hugo
Lyon Mag, Le Figaro
Dispersion place Carnot, hors du périmètre, sous la surveillance des CRS
Préfecture du Rhône, Le Figaro, actu.fr
Fin du couvre-feu ; dans la matinée, le gouvernement annonce de nouveaux arrêtés
Préfecture, actu.fr
Aucune série statistique comparable : les chiffres publiés comptent des foules différentes, par des méthodes différentes.
L’arrêté, le périmètre et l’heure : la réponse tient à une géographie
L’arrêté interdit « toutes les manifestations, tous les cortèges, défilés, attroupements et rassemblements revendicatifs sur voie publique » lundi de 18 à 21 heures, sur une partie de la presqu’île. À 21 heures, il change d’instrument : la circulation des personnes et leur présence sur la voie publique sont interdites jusqu’à 6 heures mardi. Les dérogations couvrent le domicile, la santé, la famille, le travail, les journalistes et les élus en mandat, comme le détaille le communiqué de la préfecture.
Le périmètre est délimité : au nord par la rue Constantine, la place des Terreaux (exclue) et la rue Joseph Serlin, à l’est par les quais du Rhône, au sud par le cours de Condé, à l’ouest par les quais de Saône. Les ponts qui desservent ces secteurs en sont exclus. Place Bellecour est à l’intérieur. La rue Victor-Hugo part de Bellecour et descend vers le sud jusqu’à la place Carnot, qui se trouve à la sortie. Un groupe qui va de l’une à l’autre traverse donc le périmètre.
Reste l’heure. Avant 21 heures, la qualification est simple : un défilé dans le périmètre tombe sous l’interdiction. Après 21 heures, elle se complique, parce que le couvre-feu prévoit des dérogations, dont les déplacements pour rejoindre ou quitter son domicile. Un groupe qui rentre chez lui à 21 h 05 n’enfreint rien. Un groupe qui défile à 21 h 05 n’est pas en train de rentrer chez lui. Toute la question est de savoir lequel des deux la préfecture a vu, et à quelle minute.
Je ne peux pas trancher à sa place : je n’ai pas d’images horodatées. Le communiqué en annonce pourtant le principe : « Les forces de sécurité intérieure seront déployées sur le terrain et procéderont à tous les contrôles permettant de s’assurer de la justification de la présence dans le périmètre. » Pour ce défilé, aucun contrôle n’a été rapporté.
Les mots, eux, ne dépendent pas d’un périmètre
La préfecture a fait savoir que le préfet était « furieux de cette volonté de récupération », et qu’il « n’acceptera aucune expression qui tombe sous le coup de la loi parce qu’elle constituerait un appel à la haine et tout attroupement qui générerait un trouble à l’ordre public », rapporte actu.fr.
La phrase déplace le sujet. Elle ne parle plus du droit de marcher, mais de ce qui a été dit. « Islam hors d’Europe » est une hostilité dirigée contre une religion. La provocation à la haine ou à la violence pour ce motif est punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende par l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881. Reste à trouver un auteur : un groupe de 100 à 200 personnes le visage couvert, qui se disperse en marchant, n’en offre pas. La croix celtique, elle, n’est pas un délit en soi : c’est un symbole, pas une infraction.
La députée du Rhône Anaïs Belouassa-Cherifi l’a dit autrement : « l’interdiction des rassemblements et des manifestations ne semble visiblement pas s’appliquer aux groupuscules d’extrême droite, qui peuvent défiler en scandant des slogans racistes en toute impunité ». C’est une accusation, pas une preuve. La préfecture y a répondu sur le trouble et sur le périmètre.
Le maire de Lyon, Grégory Doucet, a condamné « fermement ce rassemblement et les slogans haineux qui y ont été scandés », avant d’ajouter : « Les règles doivent être les mêmes pour tous. » Il a demandé au préfet d’appliquer « le plus rigoureusement » les règles de l’État de droit. Un maire qui demande, un préfet qui décide : l’ordre public d’une ville relève du préfet.
Ce que cela change dans la rue
Pour un habitant du périmètre, le couvre-feu ne ferme pas la ville : bars, restaurants, cinémas et salles de spectacle restent ouverts, les transports circulent. Il ferme la rue. Après 21 heures, il faut pouvoir expliquer où l’on va. Les journalistes et les élus en mandat sont exceptés.
Pour ceux qui veulent manifester, la mesure est locale et réversible, et un juge administratif peut la suspendre en référé. Le gouvernement assume la méthode : mardi matin, Sébastien Lecornu a annoncé que « de nouveaux couvre-feux seront décidés là où la situation le nécessite », par les préfets, en lien avec les maires, comme le rapporte actu.fr. Chaque soir, un préfet décidera donc qui peut être dans la rue, et à partir de quelle heure il doit rentrer.
Je ne crois pas que la préfecture ait menti sur le périmètre. Je crois que le périmètre est devenu la manière de ne pas répondre à la question politique. Une ville qui interdit un cortège entre 18 et 21 heures, puis laisse passer une colonne à 21 h 05 parce qu’elle va vers la sortie, n’a pas réglé l’ordre public : elle a déplacé la décision du terrain de la loi vers celui de la carte et de l’horloge. Une décision prise par la carte n’a pas besoin d’être justifiée : il suffit qu’elle soit exacte.
Le droit de manifester n’est pas abrogé, il est administré. Il dépend d’une heure et d’un tracé, décidés par un représentant de l’État, dans une ville que le maire gère mais ne gouverne pas. La même règle, appliquée à une colonne qui scande « Islam hors d’Europe » et à un rassemblement de commerçants, produit deux résultats. Personne n’a besoin de dire pourquoi.
Ce que je retiens n’est pas le nombre de personnes dans la rue : un arrêté publié trop tard a suffi à créer une zone où les uns devaient partir et où les autres ont pu passer, sans qu’aucun texte n’ait eu à choisir.
À retenir
L’arrêté interdisait les cortèges jusqu’à 21 heures, puis la présence dans la rue jusqu’à 6 heures, dans un périmètre délimité, de la rue Constantine au cours de Condé. La préfecture répond par la sortie du périmètre et par l’absence de trouble, pas par l’heure.
Notre lecture
Un couvre-feu décidé par un préfet, pour quelques heures et quelques rues, ne dit rien de ce qui est permis de dire. Il dit qui a le droit de passer, et quand. C’est une police des corps, pas une réponse au fond. Opinion de la maison, pas un fait.
Et vous : à partir de quel moment une interdiction de circuler dans votre rue vous paraît-elle légitime, et à quel moment devient-elle une manière de choisir qui a le droit de parler dans la rue ?



