L’école élémentaire Pierre-Paul-Riquet de Caraman, en Haute-Garonne, a été rénovée et agrandie pour près de 3,3 millions d’euros. Les élèves y sont entrés en novembre 2023. Trois ans plus tard, le bâtiment n’a toujours pas été inauguré, et une expertise rendue fin août 2026 conclut qu’il faut refaire toute l’étanchéité des toits. Ce que coûtera ce chantier, la commune ne le sait pas : la dépense se règle entre les experts et les assurances de l’entreprise qui a construit le toit, et qui a fait faillite en plein chantier.
Je ne raconte pas cette histoire parce qu’elle serait pittoresque. Je la raconte parce qu’elle est ordinaire, et parce qu’elle montre ce que devient un chantier public quand l’entreprise disparaît, et ce que personne ne voit pendant des années.
Les parties de cet article :
- une école ouverte depuis 2023, jamais inaugurée ;
- ce que l’expertise a conclu ;
- l’entreprise qui a coulé en plein chantier ;
- qui paie, et pourquoi la commune ne le sait pas ;
- le vrai sujet n’est pas le toit ;
- ce qu’il faut surveiller.
Une école ouverte depuis 2023, jamais inaugurée
Le projet est ancien. En janvier 2021, le conseil municipal approuve l’avant-projet définitif de la restructuration de l’école. Il s’agit de réhabiliter le bâtiment de 1976, de l’étendre avec 8 classes nouvelles et les locaux du Rased, et de construire un bâtiment pour l’accueil de loisirs associé à l’école. Le maire de l’époque, Jean-Clément Cassan, annonce un chantier d’environ 2 ans, un démarrage en janvier 2022, et précise que le plan de financement reste à étudier.
Le chantier démarre en réalité en septembre 2022. Pendant un an, les élèves travaillent dans des bâtiments modulaires posés dans la cour. La rentrée dans les locaux rénovés est annoncée pour le lundi 6 novembre 2023. Elle n’a pas lieu : il reste des brise-soleil à poser, des voliges à sécuriser au-dessus du préau, des espaces verts à aménager. L’adjointe au maire chargée du scolaire, Karine Navarro, parle alors d’entreprises « défaillantes » ou qui « n’ont pas joué le jeu », et le conseiller municipal chargé du suivi évoque des entreprises rachetées et des avenants.
Le déménagement se fait finalement en trois temps, du 22 au 29 novembre 2023. La Dépêche du Midi résume : « un court retard de trois semaines sur un projet de cette envergure reste minime ». Trois ans plus tard, la cérémonie d’inauguration n’a toujours pas eu lieu, et l’article qui rapporte l’affaire de la toiture indique qu’elle n’arrivera « pas avant plusieurs mois ».
Ce que l’expertise a conclu
Les infiltrations ont commencé très vite après l’entrée dans les locaux, par la toiture neuve. Elles n’ont pas cessé. La mairie a donc contesté la bonne réalisation des travaux et déclenché une expertise. Le rapport revient fin août 2026, et la maire de Caraman, Karine Navarro, en présente les conclusions au conseil municipal de fin septembre : « Toute l’étanchéité des toits du bâtiment va devoir être refaite », ce qui oblige à déposer les panneaux photovoltaïques posés sur la toiture.
Les dégâts ne s’arrêtent pas à l’eau. Des traces de moisissures sont apparues à certains endroits. Le chantier ne commencera pas avant la fin de l’année 2026, il sera découpé en tranches, et il devra se faire soit en site occupé, soit pendant les vacances scolaires. Autrement dit, les enfants continueront d’être dans l’école pendant qu’on refait le toit au-dessus d’eux.
Durée séparant chaque étape, en mois. L’école a été occupée en novembre 2023 ; l’expertise sur la toiture est rendue en août 2026.
Source : La Dépêche du Midi (7 janvier 2021, 25 novembre 2023) et actu.fr (2023, 19 octobre 2026). Calcul des écarts en mois par la rédaction.
L’entreprise qui a coulé en plein chantier
Le récit de la maire est précis, et il explique la suite. La société qui avait commencé les travaux ne les a pas terminés : « elle a coulé pendant le chantier ». Une seconde entreprise est appelée pour achever la toiture, mais, selon Karine Navarro, elle « n’avait pas pu faire grand-chose, car le mal était déjà fait à ce moment-là ».
C’est là qu’intervient le droit, et il faut le dire simplement parce qu’il protège le lecteur autant que la commune. En France, celui qui construit un bâtiment en répond pendant 10 ans sur les défauts qui compromettent sa solidité ou le rendent impropre à son usage : c’est la responsabilité décennale, article 1792 du code civil. Il doit aussi réparer pendant un an les défauts signalés à la réception, c’est la garantie de parfait achèvement, article 1792-6. Et cette responsabilité est couverte par une assurance obligatoire du constructeur, article L241-1 du code des assurances.
Conséquence : la faillite de l’entreprise n’efface pas la garantie. C’est son assurance qui doit payer la réfection, y compris le nettoyage des moisissures et la perte de production d’électricité liée à la dépose des panneaux. La commune est donc protégée sur le papier. Mais elle ne l’est pas sur le calendrier.
Qui paie, et pourquoi la commune ne le sait pas
Interrogée sur le coût, la maire répond : « On ne le connaît pas, car tout se passe entre les experts et les assurances. Mais d’après ce que l’on a compris, il y en a apparemment pour un bras. »
Mettez ce chiffre à l’échelle. L’école accueille 141 élèves répartis en 6 classes à la rentrée 2024, selon les effectifs publiés par l’éducation nationale. Les 3,3 millions d’euros représentent donc de l’ordre de 23 000 euros par élève. Le rapprochement a une limite, et je la donne : cette somme a financé aussi l’extension et le bâtiment d’accueil de loisirs, pas seulement les salles de classe. Il n’empêche : c’est l’ordre de grandeur de ce qu’une commune de ce gabarit engage sur une école.
Voilà ce qui me gêne. Une commune est propriétaire du bâtiment, elle en est le maître d’ouvrage, elle a signé les marchés, elle a réceptionné les travaux, et elle ne peut pas dire ce que coûtera la réparation de son propre toit. Ce n’est pas une faute de la maire : c’est la façon dont la chaîne d’assurance fonctionne. Les experts chiffrent, les assureurs discutent, et le maître d’ouvrage attend. Le temps, lui, ne se rembourse pas.
Le vrai sujet n’est pas le toit
Une entreprise qui fait faillite au milieu d’un chantier n’est pas un scandale : c’est un risque prévu, et c’est précisément pour cela que la loi a rendu l’assurance obligatoire. Ce qui devrait nous retenir, c’est le temps.
33 mois entre l’entrée des enfants dans l’école et le retour de l’expertise. Trois années scolaires dans un bâtiment livré comme neuf, avec des infiltrations et des moisissures, avant qu’un rapport ne dise noir sur blanc qu’il faut tout reprendre. Je ne connais pas de parents qui accepteraient cela sans rien dire, et je ne connais pas de commune qui ait les moyens de brusquer une expertise d’assurance.
Le second point est plus politique. Une inauguration est une cérémonie, pas une garantie. On coupe un ruban pour dire qu’un bâtiment est fini et qu’il fonctionne. Ici, le ruban n’a jamais été coupé, et le bâtiment est déjà à réparer. Cela devrait nous rendre plus attentifs à ce que ces cérémonies célèbrent vraiment : souvent, l’inauguration arrive quand le dossier est clos administrativement, pas quand le bâtiment est bon.
Reste une question que les pièces publiques consultées ne tranchent pas : qui a contrôlé la pose de cette toiture, et qu’a exactement réceptionné le maître d’œuvre en novembre 2023 ? Le procès-verbal du conseil municipal de septembre 2026, où l’affaire a été exposée, n’était pas publié sur le site de la mairie au moment où j’écris. Tant qu’il ne l’est pas, je m’en tiens à ce que la maire a déclaré en séance, tel que rapporté par la presse locale.
Ce qu’il faut surveiller
Trois choses, concrètement. La publication du procès-verbal de ce conseil, qui donnera la version administrative des faits. Le montant que les assureurs finiront par accepter, et la question de savoir si la commune doit avancer l’argent avant d’être remboursée : c’est là que se joue le vrai coût pour les habitants. Et la date réelle de l’inauguration, qui dira si le dossier est refermé ou seulement suspendu.
Pour une commune qui me lit, la leçon est simple et elle ne coûte rien : la garantie décennale ne vaut que par l’assureur qui la porte et par la vitesse à laquelle on la met en oeuvre. Une toiture défectueuse se paie d’abord en années.
Et vous, avez-vous déjà vu un équipement public livré, occupé, et jamais inauguré ? Racontez-moi ce qui s’est passé ensuite.



