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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

En Guadeloupe, le litre d’essence est fixé par arrêté : la rue bloque depuis mercredi

Route tropicale barrée par des palettes et des branches, un camion-citerne arrêté et des jerricans jaunes au sol, un compteur d'eau qui goutte dans un bidon bleu, containers portuaires et bâtiment officiel en pierre à l'arrière-plan.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Mercredi 14 octobre, dès 5 heures du matin, des camions ont déversé du tuf et des gravats sur la Voie verte. En quelques heures, Jarry, le poumon économique de la Guadeloupe, à Baie-Mahault, était coupé du reste de l’île. Samedi 17 octobre, la mobilisation entrait dans son 4e jour. Des barrages tenaient encore sur la RN2 à Deshaies, la RN1 à Gourbeyre et Basse-Terre, et la RN4 à Sainte-Anne, selon Guadeloupe la 1ère.

Le mouvement a un nom, « Nou Las Palé » (« fatigué de parler », en créole), et une composition inhabituelle. Il rassemble des représentants du bâtiment, de la pêche, des très petites entreprises et des militants locaux, selon 20 Minutes. Ses revendications : le prix du carburant, l’accès à l’eau, la vie chère, l’insécurité, l’emploi.

2 chiffres valent mieux que les slogans. 2,28 € le litre de gazole, un prix que personne n’a négocié à la pompe. 42 %, la part de l’eau mise en distribution qui est réellement comptée comme consommée.

Dans cet article

  • Le 14 octobre, la route est devenue le seul recours
  • Le litre à 2,28 €, un prix signé par le préfet et dicté par le baril
  • L’eau : 42 % du volume distribué est compté comme consommé
  • Des patrons en tête, et personne pour négocier
  • Qui paie le blocage
  • Ce que cela dit de la souveraineté locale

Le 14 octobre, la route est devenue le seul recours

Le blocage a commencé par un rapport de force économique. Des camions-bennes ont déversé des tonnes de tuf et de gravats de chantier sur les axes de Jarry. Le jour même, 91 gendarmes ont été mobilisés pour rouvrir les accès de la zone, selon France-Antilles. La préfecture espérait un retour à la normale le soir. Le lendemain, des barrages étaient reconstitués ailleurs.

Le 16 octobre, l’évacuation d’un barrage à Rivière des Pères, à Basse-Terre, a dégénéré. 5 policiers ont été blessés, selon le communiqué de la préfecture relayé par France-Antilles. 20 Minutes en compte 6. À La Boucan, à Sainte-Rose, des jets d’acide ont visé les gendarmes, qui ont répondu par des gaz lacrymogènes, selon la gendarmerie.

Les gravats ont ouvert un second front, sanitaire. Le préfet de la Guadeloupe a déclaré devant la presse que ces déchets étaient amiantés et potentiellement dangereux. Des prélèvements ont été faits les 15 et 16 octobre. Les résultats sont attendus le mercredi 21 octobre, et l’accès à la Voie verte est fermé par précaution, selon Guadeloupe la 1ère.

Une enquête judiciaire et administrative est ouverte. Elle porte sur la provenance des gravats et sur les responsabilités, y compris pour mise en danger d’autrui et atteinte à la santé publique, selon France-Antilles. L’entrepreneur du bâtiment dont l’entreprise aurait fourni les matériaux conteste toute responsabilité.

Le litre à 2,28 €, un prix signé par le préfet et dicté par le baril

En Guadeloupe, le prix des carburants ne se forme pas à la pompe. Chaque mois, le préfet signe un arrêté qui fixe un prix maximum pour chaque produit, le même dans toute l’île. Les nouveaux tarifs sont présentés en préfecture avant d’entrer en vigueur.

Au 1er octobre, le sans-plomb est passé à 2,12 € le litre, soit 20 centimes de plus. Le gazole est monté à 2,28 €, soit 19 centimes de plus. La bouteille de gaz de 12,5 kg coûte 21,82 €, en hausse de 1,37 €, selon Guadeloupe la 1ère. C’est la première fois que le sans-plomb dépasse 2 € dans l’archipel.

La hausse ne date pas d’octobre. Le gazole était à 1,91 € au 1er juillet, 1,93 € au 1er août, 2,09 € au 1er septembre et 2,28 € au 1er octobre. Cela fait 37 centimes en 4 mois, soit 19,4 %. Un plein de 50 litres coûte aujourd’hui 114 €, contre 95,50 € en juillet.

Le gazole en Guadeloupe, prix maximum fixé par arrêté

Euros par litre, prix maximum toutes taxes comprises au 1er de chaque mois. Source : arrêtés préfectoraux, repris par Guadeloupe la 1ère et RCI.

1,80 1,95 2,10 2,25 2,40 1er juillet 2026 : 1,91 euro par litre 1er août 2026 : 1,93 euro par litre 1er septembre 2026 : 2,09 euros par litre 1er octobre 2026 : 2,28 euros par litre 1er juillet 1er août 1er sept. 1er oct. 1,91 1,93 2,09 2,28

Prix maximum au 1er de chaque mois. 37 centimes en 4 mois, soit 19,4 %.

Faut-il y voir un caprice administratif ? Non. La préfecture explique la hausse par les cotations internationales et la crise au Moyen-Orient. Le baril valorisé est passé à 114 dollars en septembre, soit 26 % de plus que le mois précédent, selon Guadeloupe la 1ère. L’arrêté transmet un prix mondial.

C’est justement là que le politique se joue. L’État signe, donc l’État endosse la colère. Il ne décide pas du baril, mais il décide de ce qu’il fait de la facture. Au niveau national, l’aide aux grands rouleurs a été renouvelée : 100 € pour octobre, novembre et décembre, contre 50 € les 3 mois précédents. Le ministère de la Transition écologique annonce un coût de 450 millions d’euros. Ce chèque arrive après coup. Il ne baisse pas le prix affiché.

L’eau : 42 % du volume distribué est compté comme consommé

L’eau est le second motif, et sans doute le plus ancien. En 2023, la Guadeloupe a prélevé 89,2 millions de mètres cubes pour produire de l’eau potable. 76,9 millions ont été potabilisés et mis en distribution. Sur ce volume, 32,3 millions, soit 42 %, ont été comptabilisés comme consommés, selon les chiffres clés de l’Observatoire de l’eau.

Les 58 % restants ne sont pas tous des fuites. L’Observatoire précise qu’ils incluent aussi les volumes consommés mais non comptés, ou mal comptés. La nuance compte : une part du manque est une perte physique dans les canalisations, une autre est un défaut de mesure.

Le chiffre exact pèse moins que la tendance. Le taux de perte a baissé de 10 points en 2023 par rapport à 2022, le plus faible des dernières années. Le syndicat mixte de l’eau a remplacé 10 802 compteurs vétustes, soit 6 % du parc installé. Ce n’est pas un réseau abandonné. C’est un réseau qui se répare, mais pas au rythme de ses pertes.

Vidéo de l’Agence France-Presse (1 min 40, en anglais) : un commerçant, un agriculteur et un pêcheur guadeloupéens décrivent le coût de la vie. Regardez les prix en rayon et dans les champs, c’est le décor de la colère.

Qui décide ? Les communes et les intercommunalités organisent le service. Des entreprises délégataires l’exploitent. L’État fixe les normes, contrôle et aide. Dans cette chaîne, personne ne peut décider seul de l’investissement qui manque. C’est le cœur du problème, et il dépasse la Guadeloupe : le même mécanisme de réseau qui fuit se retrouve dans l’Hexagone.

Des patrons en tête, et personne pour négocier

La composition du mouvement explique sa force et ses limites. Ce ne sont pas des salariés qui tiennent les barrages, mais des chefs d’entreprise et des représentants de métiers. Le collectif réunit environ 25 représentants du monde économique, agricole, syndical et associatif, selon RCI.

La méthode ne fait pas l’unanimité chez les patrons. Le président national de la Fédération française du bâtiment a écrit le 15 octobre à l’entrepreneur qui préside la fédération régionale du BTP. Il lui demande de cesser les blocages ou de quitter son mandat, selon Guadeloupe la 1ère. Le patronat national ne veut pas de cette guerre.

La négociation, elle, n’a rien donné. France-Antilles titre le 16 octobre : « Nou Las Palé reste sur sa faim ». Aucun accord n’a été annoncé. Le 17 octobre, les barrages continuaient. Chacun campe sur sa légitimité, et l’île paie l’addition.

Qui paie le blocage

Jarry n’est pas un décor. C’est la zone industrielle et commerciale de l’archipel : entrepôts, commerces, logistique, emplois. Quatre jours de fermeture, ce sont des livraisons perdues, des journées de travail impossibles, des commandes reportées. La dépollution des gravats, si l’amiante est confirmée, n’a pas encore de facture.

Le coût tombe d’abord sur ceux qui ne bloquent pas. Le salarié qui ne rejoint pas son poste, le commerçant qui n’est pas livré, l’artisan qui perd une journée, le malade qui doit franchir un barrage pour un rendez-vous. Bloquer est un moyen de se faire entendre. Ce n’est pas une politique publique.

La facture finit toujours par atterrir quelque part. Quand une foule bloque et dégrade, l’État et les communes peuvent être amenés à indemniser les victimes, comme la loi le prévoit depuis 1983. J’ai déjà raconté comment cette règle fait payer les communes.

Ce que cela dit de la souveraineté locale

Voilà ce que je vois. Sur 3 décisions qui comptent pour la vie quotidienne, l’île ne décide pas vraiment. Le prix du carburant est signé localement, mais il répercute un marché mondial. Le réseau d’eau appartient aux collectivités, mais l’investissement dépend d’arbitrages qui les dépassent. Et la légitimité des interlocuteurs est tranchée par l’État, pas par les habitants.

La souveraineté, ce n’est pas bloquer une route. C’est la capacité à décider au plus près de ceux qui vivent la décision, et à corriger quand ça ne marche pas. Ici, personne ne peut corriger : le préfet applique une formule, les communes n’ont pas les moyens, les habitants n’ont que le barrage.

Le blocage n’est donc pas la cause de la crise. Il en est le symptôme. Une île qui doit couper la route pour parler de son eau et de son carburant ne règle pas un problème de prix. Elle révèle un problème de décision.

Et vous, en Guadeloupe comme ailleurs : qui devrait décider du prix de l’essence et de la gestion de l’eau ? L’État, la collectivité, ou les habitants eux-mêmes ?

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